À la proposition de Colbert de rencontrer son employeur, nous avons accepté. Il s'était engagé à nous communiquer les informations qu'il possédait, et cette personne m'intriguait également.
En chemin, je questionne Colbert au sujet de son employeur.
« Qui est ton employeur ? »
« Mon employeur se nomme le comte Byleeze. C'est l'homme qui dirige l'un des quatre ordres de chevalerie protégeant la capitale royale, l'Ordre des Chevaliers de la Porte Ouest. »
Je n'en avais entendu que le nom, mais c'est un personnage bien plus important que je ne l'imaginais. Qui plus est, cet employeur n'est pas un simple parent du comte Byleeze, mais le comte lui-même. D'après Colbert, c'est une figure rare parmi la noblesse, quelqu'un en qui l'on peut avoir confiance.
En écoutant leur échange, Bellemaria laisse échapper un grognement mécontent.
« Hmph. »
Bellemaria ne semble pas encore accorder sa pleine confiance à Fran. Tout en marchant devant, elle nous jette de temps à autre des regards chargés d'hostilité. Pourtant, elle ne conteste pas la décision de Colbert et garde ses griefs pour elle.
À ses côtés, Frederick reste une énigme. Il l'accompagne en silence, le visage impassible.
Nous avançons ainsi dans le quartier noble pendant une dizaine de minutes.
Ah, au fait, nous ne nous contentons pas de marcher. Tous, sans exception, utilisent la compétence Discrétion, et la magie noire de Frederick efface notre présence.
C'est ainsi que nous atteignons un manoir modeste en traversant le quartier noble. Pas de gardes à la porte, l'allure typique d'une demeure de basse noblesse.
« C'est ici ? »
« Oui. C'est par là. »
Bellemia n'emprunte pas la porte principale, mais nous fait entrer par la porte de service. Une précaution supplémentaire, sans doute.
Des soldats sont bien présents à l'intérieur, mais à la vue de Bellemia, ils s'inclinent silencieusement. Ce soldat est plutôt fort. La comparaison peut sembler irrespectueuse envers de vrais soldats, mais il surpasse les chevaliers de l'Ordre d'Alessa, cette organisation pourrie dont le vicomte Alsand était vice-commandant. Serait-ce parce qu'il est roturier qu'il n'a pas pu devenir chevalier ?
Alors que cette pensée me traverse l'esprit, les soldats suivants affichent le même niveau. Je ne résiste pas à l'envie de les évaluer, et tous maîtrisent les arts martiaux et les techniques de combat, avec des statistiques fort honorables.
Il semblerait que ce soit la moyenne du contingent de ce manoir. Ils sont de plusieurs crans au-dessus des patrouilleurs croisés dans la capitale.
Fran l'a remarqué elle aussi, elle observe les soldats du coin de l'œil.
« Qu'est-ce qui te prend, la p'tite Fran ? »
« Les soldats sont forts. »
« Disons que c'est un endroit un peu spécial. Y'a pas mal de types tournés vers la baston, ici. »
Quand le maître est chef d'un ordre de chevalerie, ça finit par rejaillir jusqu'aux soldats de base, apparemment.
Bellemaria gravit l'escalier et nous introduit dans une pièce. Un salon, apparemment. Pas clinquant, mais d'un calme raffiné.
« Attendez ici. »
« Ouais. »
Presque simultanément, une domestique apporte du thé. Bellemia nous surveille toujours, mais elle daigne nous traiter en invités.
« Ceci dit, y a de la surveillance, non ? »
(Grenier : un. Pièce d'à côté : un.)
« Faites pas de bêtises, hein ? C'est le manoir d'un noble, quand même. »
(Ok.)
N'ayant pas détecté Frederick, nous scrutons les moindres présences aux alentours avec une attention maximale. Compétences, magie, le flair d'Urushi : tout y passe. Si on ne les repère pas avec ça, c'est qu'on a affaire à des monstres de rang S.
« Zzz. »
Dans ce salon aux allures de pièce aux écoutes, je bois mon thé en surveillant nos observateurs. J'ai tout de même évité de sortir un festin entier de l'Inventaire dimensionnel, hein ?
Parce que sinon, elle aurait sorti un curry direct. J'ai limité la dégustation sur place aux brochettes frites.
Hein ? Arrêter de manger, tout court ? Ah ah ah. Pas question.
C'est ainsi qu'une dizaine de minutes s'écoulent. Le salon flotte encore d'un léger parfum appétissant de friture quand Bellemia revient, accompagnée d'un homme d'une cinquantaine d'années. Pourtant, impossible de le prendre pour un quinquagénaire.
Il porte une robe ample, bien taillée, mais le tissu ne parvient nullement à masquer la musculature sculptée en dessous. Un corps d'athlète bodybuildé, les mouvements nets d'un guerrier de haut niveau. Le sabre à sa taille irradie une forte puissance magique. Sans ses vêtements de noble, on le prendrait pour un aventurier de haut rang.
« On a l'air de se détendre, tant mieux. »
L'homme s'adresse à nous d'une voix de baryton grave. Une sacrée belle voix. Si je l'avais croisé sur Terre, je l'aurais poussé à devenir doubleur.
« Hm ? Qui c'est ? »
« Vous ! Cette personne est… »
« Inutile. Un fort mérite le respect. Surtout en dehors des lieux officiels. »
Bellemaria s'emporte face aux mots de Fran, mais l'homme la coupe net avec une aisance déconcertante.
« Je suis Sidre, comte Byleeze. L'actuel employeur de Colbert, et le maître de ces deux-là. »
C'est bien lui, le comte Byleeze. Un homme assez fort pour diriger un ordre de chevalerie de la capitale. Il a l'air bon enfant, il sourit et tend la main à Fran pour la serrer.
Mais il ne la présente pas comme sa fille. Il doit y avoir une raison.
« L'aventurière Fran. »
« Je sais. Je voulais te rencontrer une fois. La fameuse Princesse Foudre Noire. »
« Tu me connais ? »
« Bien sûr. J'ai assisté au tournoi martial. Bien entendu, j'ai vu ta victoire contre ce Colbert, et celle contre Fermus le Tueur de Dragons. Fufufu. C'était magnifique. J'en ai eu des frissons, malgré mon âge. »
Il a regardé le tournoi, donc c'est normal qu'il connaisse Fran. Ses yeux brillent comme ceux d'un gamin qui écoute des exploits d'aventuriers.
« Je n'ai pas pu t'adresser la parole à l'époque, mais je ne t'ai pas oubliée. En plus, tu es la favorite du Roi-Bête. »
« Tu connais le Roi-Bête ? »
« Oui. Nous avons combattu côte à côte. À l'époque, Sa Majesté le Roi-Bête n'était encore qu'un aventurier de rang B, et mon subordonné. »
« Le Roi-Bête était dans ce pays ? »
« À cette période, il parcourait le monde en aventurier. Et durant son séjour dans notre royaume, une escarmouche a éclaté avec le royaume de Raidos. Il a participé à la guerre comme mercenaire pour se faire de l'argent de poche. »
Participer à une guerre pour l'argent de poche… C'est bien le Roi-Bête. Cela dit, chez les hommes-bêtes, les aventuriers qui s'engagent dans les guerres, c'est courant. Il devait voir ça comme une extension de missions bien payées.
« Le pays des hommes-bêtes traversait alors une passe difficile à cause du blocus maritime de Raidos. Il a dû vouloir rendre la pareille. À ce moment-là, je commandais le corps de mercenaires, et lui était affecté directement sous mes ordres. »
Le comte Byleeze rit en disant qu'il s'est fait dépasser en grade illico. À l'époque, le Roi-Bête cachait ses origines royales, donc le comte ne voyait en lui qu'un jeune aventurier culotté et prometteur.
Pourtant, le courant est passé entre eux, et leur lien persiste encore aujourd'hui. On pourrait presque parler d'une amitié transcendée les rangs et l'âge. Chaque fois que le Roi-Bête vient dans la capitale de Kranzel, il loge systématiquement au manoir des Byleeze.
Et après le tournoi martial, le Roi-Bête est venu à la capitale, a séjourné chez le comte, et lui a demandé de veiller sur Fran si elle venait à s'y rendre.
« C'est une demande de Sa Majesté le Roi-Bête. Je ne pouvais pas refuser. Je ne m'attendais tout de même pas à une telle rencontre… »
Tout est vrai. Pas le mensonge. Un noble qui aurait égaré le sens du mot « arrière-pensée » quelque part ? Ou bien nous accorde-t-il une confiance extraordinaire ? Quoi qu'il en soit, ce comte semble être un allié.
« Yoroshiku. »
« Oui ! C'est moi qui te le dis, yoroshiku ! »