Deux jours après notre arrivée dans la capitale royale.
Nous nous tenions devant un grand bâtiment. Apparemment, il sert habituellement de l'un des principaux théâtres de la capitale.
Assister à une représentation dans ce théâtre figurait dans le top 10 des sites touristiques recommandés de la capitale qu'Ériante avait pris la peine de nous concocter, mais nous avons poliment décliné.
Déjà que c'est quasi impossible de faire tenir Fran tranquille devant une pièce, en plus le contenu était un mélodrame romantique dégoulinant, et qui plus est de type BL.
Au début, vu le titre de la pièce « L'Épée de la Rose Pourpre », j'ai cru que c'était un spectacle de combat à l'épée. Je me disais que s'il y avait des scènes d'action intenses et spectaculaires, Fran pourrait peut-être la regarder, alors j'ai demandé à Ériante de vérifier la durée et le résumé.
Résultat, bien que ce soit censé être un drame romantique sur le thème de l'amour suprême, tous les personnages sont des hommes. Comment ça peut devenir un drame de passion alors ? L'épée, c'est pas une blague grivoise par hasard !
En plein milieu des explications, j'ai failli lâcher un tsukkomi malgré moi. Fran n'avait probablement pas compris 20 % de l'histoire.
Apparemment, Ériante est une férue de ce genre d'opéras, de drames et de livres esthétiques. Elle nous a détaillé, le souffle court à chaque fois, la beauté physique des acteurs. Si toutes les dames de la capitale sont folles de cette pièce, c'est effrayant.
Les lieux au cœur de la culture, c'est donc ça : on préfère des choses décadentes, ou disons fermentées, qui tranchent avec la norme ?
Non, moi aussi je suis un peu otaku. Je ne suis pas hermétique à cette culture. Mais la recommander à une gamine innocente, c'est pas un peu limite ? En tout cas, pour Fran, je préfère qu'on s'abstienne.
Inquiet pour les autres spots recommandés, j'ai creusé la question, et sur les 10 lieux, la moitié étaient de ce genre.
Le jardin du palais qui a servi de décor à l'œuvre préférée d'Ériante, le cimetière du grand-duc dont la lignée s'est éteinte parce que le chef de famille était homosexuel, le lieu de naissance de l'auteur qui a lancé un drame à succès sur l'amour entre hommes, bref, que du même acabit.
L'autre moitié, c'était le grand temple, la colline avec vue sur le château royal, des trucs tout à fait normaux, alors on en a profité avec gratitude.
Surtout le château royal, un bâtiment ultra-géant qui semble dire « Droit à la lumière ? C'est quoi ça ? », c'était drôle rien qu'à le voir de l'extérieur. Pareil, seuls les nobles de haut rang peuvent habiter près du château, mais il y a un quartier spécial où les nobles de rang inférieur sont autorisés à résider. Et devinez quoi : comme le château leur barre le soleil, ils n'ont presque jamais de lumière en journée, un emplacement pourri. Pourtant, habiter juste à côté du château est un honneur, donc y a plein de candidats. Un soldat en patrouille nous a tout expliqué avec un air qui se moquait de la vanité des nobles.
« Bon, entrons. »
« Mmh. »
À l'entrée de la salle, on présente les laissez-passer délivrés par la guilde. À première vue, ce ne sont que des plaques de métal, mais les motifs gravés dessus indiquent le rang, paraît-il.
Celui qu'on a reçu est le 2e niveau d'autorisation sur 5, en partant du haut. On peut participer à toutes les ventes et s'asseoir dans les places spéciales réservées aux grands marchands et aux cadres des guildes.
Évidemment, pas accès aux salons VIP pour la noblesse.
« La vente d'armes dure trois jours : aujourd'hui, demain et après-demain, hein. »
« Plein d'armes. »
Fran feuillette le catalogue qu'on a acheté à l'avance pendant la visite de la capitale.
Ce catalogue est en vente depuis plus d'une semaine, et la plupart des participants arrivent pile à l'heure où leur article visé passe, c'est la norme.
Rester planté dans la salle de vente du matin au soir sans même savoir si le truc qu'on veut va sortir, c'est inefficace.
Mais dans notre cas, on n'a pas d'objectif précis. Venir à cette vente d'armes, c'est l'objectif en soi. Du coup, on n'a pas trop scruté les lots.
Bien sûr, j'ai pas dit qu'on n'avait pas regardé le catalogue du tout ? La lettre de Garus mentionnait, d'une façon un peu bizarre, la vente d'armes et le fait qu'il avait fabriqué un fourreau.
Donc je pense qu'il va tenter de nous contacter au moment où les fourreaux passent, mais…
Le problème, c'est qu'il y a plusieurs ventes de fourreaux seuls, à des heures éparpillées. J'ai vérifié les noms et les vendeurs, mais rien qui ressemble à un message.
Si on ne sait pas, tant pis. On a décidé d'attendre sur place dès le matin.
« Bon, on a apparemment droit aux places VIP, mais… » « On fait comment ? »
« Hmm… »
Je sais pas comment Garus compte nous approcher, mais s'il peut pas entrer dans les places VIP, mieux vaudra être en places normales.
Le souci, c'est si Fran peut rester sage tout ce temps.
« Ça va ? »
« Mmh ! »
Reste à voir combien de temps cette motivation va tenir…
Trois heures plus tard.
« Fran, hey, dors pas. Les gens vont nous trouver suspects. »
« …Mmh. »
« Au pire, on risque de se faire virer. »
« …Mmh. »
Faut pas compter là-dessus. Bon, je la soutiendrai par télékinésie. Ceci dit, je la comprends. Tout ce qui sort, c'est des armes. Et pas que des objets magiques, y a plein de lots chiants genre « lot de 100 épées ordinaires ».
Alors qu'on s'ennuyait ferme, les lots spéciaux de l'après-midi ont été annoncés. Ce sont des articles apportés à la dernière minute après l'impression du catalogue, et c'est pas forcément des pièces exceptionnelles, apparemment.
Effectivement, le premier lot était une longue épée banale. Une lame avec des gravures qui n'affaiblissent pas la solidité.
Mais en voyant le lot suivant, j'ai pas pu m'empêcher de crier.
« Hein ? C'est pas… ? Hé, Fran ! »
« …Myu ? »
Je la secoue doucement par télékinésie pour la réveiller. Faut enchérir, quoi. En places VIP, on peut bidouiller discrètement avec un outil magique, mais en places normales, y a pas ça. faudrera lever la main et faire les signes de doigts qu'on nous a appris.
« Voici un fourreau pour longue épée ! Du matériel de bête magique a été utilisé, la fabrication est solide, mais pas de sort d'ajustement de taille ! »
L'auctionnaire fait apporter le fourreau posé sur le plateau. Un fourreau en cuir marron. Mais dès l'annonce de l'absence de sort d'ajustement, la salle s'est agitée.
Dans ce monde, un fourreau qui change de taille selon l'épée est très prisé. Les bas de gamme font exception, mais pour les fourreaux chers mis aux enchères, le sort d'ajustement est la norme.
S'il n'y en a pas, même un fourreau superbe ne conviendra qu'à certaines épées.
Mais pour nous, c'est pas un problème. Ce fourreau est le portrait craché de celui dans lequel je suis fourré, celui fabriqué par Garus. La taille doit être la même. C'est littéralement un fourreau fait pour moi.
Enfin, l'auctionnaire couvre le brouhaha de sa voix tonitruante pour annoncer le nom.
« Auteur inconnu ! Nom : Fourreau du Maître ! Mise à prix : 10 000 gold ! »
« Fran ! On le remporte, coûte que coûte ! »
« Mmh ! »