En suivant les indications de Kalk, nous atteignîmes la grande artère en un rien de temps. Il ne nous guida même pas jusqu'à l'endroit où se trouvaient ses compagnons, et à la fin, il s'inclina profondément devant Fran avant de partir. Il devait avoir une peur bleue d'elle.
Une fois sur la grande artère, l'enseigne de la guilde des aventuriers apparut en moins de dix minutes de marche.
'On est enfin arrivés. Ceci dit, elle n'est pas bien grande.'
« Elle est plus petite que celle de Barbora. »
Au vu de l'étendue de la capitale, je m'imaginais une guilde bien plus imposante. En réalité, elle fait à peine la moitié de celle de Barbora. Non, comparée à celles d'Alessa ou d'Ulmut, elle est plus grande, mais elle reste bien en deçà de ce qu'on avait imaginé.
'Bon, allons voir à l'intérieur pour l'instant.'
« Mm. »
Le bâtiment lui-même perd en envergure face à celui de Barbora, mais c'est bien la guilde de la capitale : l'atmosphère solennelle qui y règne n'a rien à envier aux autres.
C'est une construction massive, assemblée à coups de blocs de pierre bruts, mais d'immenses tentures brodées à l'emblème de la guilde, un tapis couleur vin, un comptoir en bois patiné par des années d'usage ajoutent une touche de faste et d'élégance. Comment dire… on sent le poids de l'histoire.
Là où la réception de la guilde de Barbora évoquait un palace de luxe, celle-ci rappelle plutôt un vieil établissement de standing pour la haute société.
Les comptoirs semblent répartis selon les besoins. Pas de guide comme à Barbora, mais des panneaux explicatifs sont affichés au-dessus de chaque guichet, ce qui rend la chose claire.
Nous décidâmes de faire la queue au guichet réservé aux aventuriers de rang C et D. Devant nous, un homme bâti comme un ours patientait déjà.
Le colosse jeta un coup d'œil à Fran et prit la parole.
« Petite miss, c'est quel ton rang ? »
« Hein ? C. »
« Ah bon. »
Quand Fran lui présenta sa carte d'aventurier, l'homme parut satisfait. Il ne cria ni au mensonge, ni au faux. Plutôt que d'avoir senti sa force, il a dû se dire que la réception vérifierait l'authenticité de toute façon et qu'il valait mieux ne pas s'embrouiller. Cela dit, je pense qu'il a tout de même perçu qu'elle n'était pas faible.
Mais tout le monde n'était pas convaincu. Les aventuriers alignés dans les files F et G d'à côté, eux, ne l'avaient pas avalé. Visiblement, ça les agaçait qu'une gamine comme Fran squatte le guichet des intermédiaires auxquels ils aspirent. Surtout les rang F, fraîchement promus et pleins d'eux-mêmes, qui dégageaient une envie évidente d'aller chercher noise à Fran.
Celle qui remarqua la tension et lança la première fut une femme enrobée postée au guichet des rangs B et A. Même par politesse, on n'aurait pas dit qu'elle avait été une beauté.
Pas méchant, mais c'est rare pour une grande guilde : les réceptionnistes ne sont pas toutes des canonnes.
En revanche, un seul regard suffit à comprendre pourquoi elle tient ce poste. Elle dégage une force dingue. Elle aplatirait ces rang F survoltés sans lever le petit doigt. Sûrement une ancienne haute gradée. Les vétérans ont le caractère bien trempé, elle a dû être choisie pour ses compétences afin de les gérer.
« Petite miss. Tu ne serais pas, par hasard, la fameuse Princesse Foudre Noire ? »
« Mm. »
Le nom de la Princesse Foudre Noire a donc voyagé jusqu'ici. Quand Fran acquiesça, les aventuriers se mirent à murmurer. La plupart sont sceptiques.
« Je vois. Bah, tu peux faire la queue par ici alors. »
« C'est bon ? »
« Ouais. Rang C à douze ans. En plus, tu as battu un rang A et un ex-rang A d'affilée au tournoi martial, une comète pareille, un petit traitement de faveur, personne ne râlera. Et puis, ce guichet est mort de toute façon. »
« Compris. »
Cela dit, cette dame a visiblement un sacré poids dans la guilde de la capitale. Fran a reconnu son titre de son propre chef, la dame l'a validé illico, et aucun aventurier aux alentours n'a bronché. Ils doivent bien avoir des doutes, mais l'ambiance dit : « Si elle le dit, on ne peut rien dire. »
« Ravi de te rencontrer. »
« Mm. Je suis Fran, aventurière de rang C. »
« Moi, c'est Stelia. »
« Tatie Stelia. »
Hé ho, c'est un prénom qui porte à conséquence, celui-là !
'Qu'est-ce qu'il y a, Maître ?'
'Rien. Je me disais juste qu'elle avait l'air douée pour faire des cookies.'
« ? »
Stelia demanda ce qui nous amenait. Fran lui tendit, pour commencer, la lettre de recommandation qu'elle avait reçue de Gamud, le maître de la guilde de Barbora.
« Je veux participer à la vente aux enchères. Voici la lettre. »
« Ho ? Permettez-moi d'y jeter un œil. »
« Mm. »
Stelia décacheta la lettre et en lut le contenu. Bon, ça se résume à « accordez-lui un maximum de facilités », mais l'important, c'est le sceau apposé à côté de la signature. On y sent de la puissance magique, et Stelia est en train de le présenter à un cristal de vérification.
« C'est l'original. Une lettre manuscrite de Lord Gamud, c'est un honneur. »
« Tu connais Gamud ? »
« Ga, Lord Gamud traité sans honorifique… Écoute, c'est Gamud le Tombe-Dragon, quand même ! »
« Je sais. »
« Tu ne sais pas ! Pour notre génération, Gamud le Tombe-Dragon, Fermus le Tueur de Dragons, Dias le Tourne-Dragon et Eyworth le Lieur de Dragons formaient un groupe légendaire ! »
Stelia s'emballa à nous raconter sa vie sans qu'on lui demande. À l'époque où elle débutait, le groupe de Gamud, équipe de rang A, était son idole.
Apparemment, c'était une bande de bourrins qui parcouraient le monde pour chasser le dragon. J'ai vu de mes yeux la force de Gamud et Fermus, et j'ai expertisé Dias : il devait être costaud. Avec un quatrième larron du même calibre, chasser du dragon était à leur portée. Bon, selon l'espèce et le niveau de menace, cela va de soi.
Toujours est-il que le groupe se sépara au bout de cinq ans environ. D'abord, Dias devint maître de la guilde d'Ulmut et quitta l'équipe. Ensuite, un mage nommé Eyworth entra en conflit avec Gamud et les siens, et l'affaire se termina en rupture fracassante.
Le nom d'Eyworth me disait quelque chose… c'est la guilde de mages qui a essayé de recruter Fran de force après le tournoi. La Guilde des Mages Eyworth. On dit que c'est une organisation radicale quasi souterraine, et vu le nom, ce doit être ce même Eyworth qui l'a fondée.
Fermus semblait bizarrement au courant des coulisses, mais c'est normal s'ils étaient camarades. L'hostilité marquée de Dias envers la guilde des mages vient probablement des contentieux de l'époque.
Eyworth serait un homme de race humaine maniant la magie de glace et la magie de mort-poison. J'aimerais mieux ne pas le croiser, mais si ça arrive, je me méfierai de ces deux écoles.
« Ah… j'ai un peu trop bavardé, moi. »
Bavardé… disons plutôt que Stelia a monopolisé la parole à sens unique. Fran n'a rien dit d'autre que « Mm. » Ceci dit, elle a dû se vider le sac avec bonheur, car Stelia retrouva son calme.
« Ça dépasse mes prérogatives, je vais chercher un supérieur. Vous pouvez patienter assises sur ces chaises ? »
« Mm. Compris. »
Une fois Stelia partie, les aventuriers observèrent Fran à distance. Son influence a l'air solide : personne ne vint l'aborder. Tant mieux, ça nous évite des ennuis.
'Bah, on prend le thé en attendant ?'
(Mm.)
Fran sortit thé et gâteaux de son stockage dimensionnel.
'Hein ? J'ai dit du thé, non ?'
(Mm.)
La boisson, c'est bien du thé. Du thé noir. Mais c'est quoi, tous ces plats qui encombrent la table ? Bon, je comprends : c'est sa version des « accompagnements ».
Les crêpes, les cookies et la tarte, ça va. Les crêpes sont l'une des grandes favorites de Fran, à égalité avec le curry. Les dango mitarashi et les daifuku avec du thé noir, c'est discutable, mais pas inenvisageable. Le steak, passe encore au nom de la tradition des bestiaux.
En revanche, le curry, le riz frit et le riz mélangé, c'est quoi ce délire ? C'est un repas complet, ça. Et en plus, tout est à base de riz.
« Miam miam. »
'…Fran, mange un peu de salade, veux-tu ?'
« Mm. Compris. »
Faut bien équilibrer les apports nutritionnels, après tout.