Nous avons fait la queue devant la capitale pendant quatre heures avant de pouvoir enfin y entrer. Putain, c'était long.
La seule consolation, c'est qu'on n'a pas eu à subir les emmerdes des aventuriers comme à Ulmutt ou Bestia, et qu'on a pu avancer tranquillement.
On s'est séparés des marchands qui passaient l'examen en même temps que nous, et on a décidé de viser la guilde des aventuriers pour l'instant. Le maître de guilde de Barbola, Gamdo, nous a dit de montrer d'abord notre lettre de recommandation à la guilde de la capitale.
Vu que cet endroit existe depuis plus de mille ans, beaucoup de bâtiments à l'intérieur de la capitale ont une architecture ancienne. Les boutiques sur les grandes artères ne sont pas si vieilles, mais dès qu'on s'engage dans une ruelle, on tombe sur des constructions en pierre noircie qui s'alignent. Je doute qu'ils n'aient pas rebâti en mille ans, mais ça a l'air d'avoir au moins cent ou deux cents ans d'âge.
En plus, les ruelles sont incroyablement emmêlées. C'est pas « comme » un labyrinthe, c'est « complètement » un labyrinthe. Ils ont dû construire des maisons et des immeubles n'importe comment, sans aucun plan d'urbanisme.
Pourquoi je me fais ces réflexions mélancoliques ? Parce qu'on est en plein dedans, perdus comme des bleus.
« Putain, j'aurais pas dû chercher de raccourci, fallait rester sur les grandes artères. »
(On vole ?)
« Non, mieux vaut pas se faire remarquer dans la capitale. On va encore chercher un peu une sortie vers les grandes rues. »
(Compris)
Les abords des remparts étaient mieux entretenus. Le quartier où on se trouve maintenant date probablement de l'époque où la capitale s'étendait le plus vigoureusement.
Des immeubles de quatre ou cinq étages s'entassent, et des ruelles étroites sillonnent dans tous les sens. Le rez-de-chaussée de ces immeubles abrite souvent des commerces, et les appels des rabatteurs résonnent dans les ruelles étroites.
On a erré sans but, passant parfois par des passages souterrains ou des chemins qui traversent de part en part le centre des immeubles. Fran et Urushi ont l'air de s'amuser quelque part.
Si c'était une ville fantôme sans présence humaine, j'aurais ressenti de l'anxiété et de l'impatience. Mais ici, le silence n'a pas sa place.
Des tavernes miteuses, des cantines populaires et d'autres boutiques louches s'entassent, des ivrognes, des femmes lascives, des mecs qui sentent pas le citoyen honnête à plein nez déambulent comme chez eux. De nulle part surgissent des cris d'hommes qui s'engueulent, des voix de femmes en extase.
C'est 확실히 un quartier mal famé, pour ne pas dire un coupe-gorge, mais en même temps, on y sent une énergie crasse et une chaleur humaine.
Fran a l'air d'avoir plutôt aimé. Elle doit pas détester cette ambiance animée. Malgré le fait qu'on soit perdus, elle avance d'un pas léger, sautillant dans les ruelles.
On sent parfois des regards qui nous jaugent, des présences qui nous suivent, mais on ignore complètement. De toute façon, vu leur maladresse à masquer leur présence, ce sont pas des ennemis pour nous.
Ceux qui nous donneraient du fil à retordre pour la détection de présence, ils perçoivent tout de suite la force de Fran et s'éloignent. Inversement, ceux qui persistent à nous coller au train ne sont que des petits fry.
« Mmm, on s'en sort pas du tout. »
À cause de la densité des immeubles de quatre-cinq étages, on voit pas les repères comme le château royal ou le grand temple, c'est la débandade totale. Fran a la compétence Sens de l'orientation, donc elle connaît la direction à prendre… mais dans ce dédale de culs-de-sac et de virages brusques, ça sert à pas grand-chose.
(On demande à quelqu'un.)
« Ouais, c'est la seule option. »
Le problème, c'est à qui demander… On entre dans un magasin au hasard pour demander ?
Pendant que je réfléchissais à ça, Fran a fait demi-tour sur elle-même. Et elle a commencé à marcher dans la direction exactement opposée à celle qu'on suivait.
« Fran, qu'est-ce qui t'arrive ? »
(Je demande le chemin.)
J'ai même pas eu le temps de demander « à qui ».
« Hé, comment on va à la guilde des aventuriers ? »
« Qu… t'avais remarqué, toi ! »
« ? »
Celui à qui Fran s'est adressée, c'est un jeune homme qui la suivait depuis une trentaine de minutes. Un voyou qui doit avoir ce coin comme territoire. Il est surpris d'avoir été repéré, mais il croyait vraiment être caché avec ça ?
Fran, elle, n'a même pas l'idée qu'on la suivait. Suivre quelqu'un, ça consiste à masquer sa présence et à coller discrètement. Ce qu'il faisait n'était même pas de la filature. C'est grâce à ça qu'il a évité d'être classé ennemi par Fran. En fait, c'est juste qu'il n'a même pas été considéré comme un ennemi.
« Je veux aller à la guilde des aventuriers. »
« Ah ? La guilde ? »
Je m'attendais à ce qu'il s'énerve et nous saute dessus, mais il est resté étonnamment calme. Fran a l'air faible, mais elle porte une épée, elle a la capacité de sentir les présences, et elle a un loup avec elle.
Il a dû juger qu'il était plus sûr de gratter un peu de menue monnaie que de tout nous piquer par la force.
« Je peux te l'dire, mais faut payer le— »
« Hé, arrête-toi là. »
Le jeune homme, le visage rapace, essayait de réclamer son info, mais quelqu'un lui a coupé la parole. Fran a fixé l'homme mûr qui venait de parler, d'un regard un peu dur.
Ce type, il a commencé à nous suivre à peu près en même temps que le jeune homme. Oui, sa discrétion était au niveau où on peut parler de filature. Niveau éclaireur aventurier, il n'a pas à rougir.
Pour Fran aussi, cet homme est un adversaire qu'on ne peut pas prendre à la légère, visiblement. Mais l'homme évite de croiser le regard de Fran, garde une attitude un peu soumise, et dévisage le jeune homme.
« Calme-toi, Kalk. »
« Quoi, Kalk-san, qu'est-ce qui vous prend ? »
« Touche pas à cette gamine. »
« Toucher… j'voulais juste lui prendre un p'tit pourboire pour l'info, moi ? »
Naturellement, le jeune homme fait la gueule face aux paroles de Kalk. Il a dû croire qu'il venait lui voler sa proie.
« De toute façon, fiche pas ton nez avec cette gamine. »
« Hein ? C'est quoi ce délire ? »
« T'as pas à savoir ! Casse-toi, et vite ! »
« Ou-ouais, j'ai compris ! »
Hurlé par Kalk avec une expression terrifiante de sérieux, le jeune homme s'éloigne de Fran. En partant, il n'oublie pas de lui lancer un regard noir, mais il se fait immédiatement botter le cul par Kalk.
Le jeune homme roule par terre et finit contre le mur. Il s'attendait pas à ce niveau, il regarde Kalk avec une tête à faire pitié.
« J't'ai dit de dégager tranquillement. »
« Hi. To-to-toutes mes excuses ! »
Finalement, sous le coup de la compétence Intimidation de Kalk, il a fui en rampant. Juste après, Kalk s'incline profondément sur place.
« Toutes mes excuses. C'est un abruti qui comprend pas la différence de niveau. Soyez larges, pardonnez-lui ? »
« Hm ? »
« Ah, non, si vous êtes pas fâchés, c'est bon. Bref, vous voulez aller à la guilde des aventuriers, c'est ça ? »
« Ouais. Tu peux m'indiquer le chemin ? »
« He-hein. Par ici. »
Visiblement, il propose de nous guider lui-même.
« Juste m'dire le chemin suffit, non ? »
« Non, je vous y mène. Si un autre con comme lui vous cherche des noises, ça risque de tourner mal. Si vous vous mettez à tout casser, ce quartier… »
Kalk a marmonné avec une expression qui cachait pas sa trouille. Je vois. Kalk a l'air doué pour jauger la force des autres. Avec *Identification*, il possède l'Œil du faible, un œil magique. Apparemment, ça permet de repérer les adversaires plus forts que soi. En plus, il peut estimer l'écart de puissance. Pour Kalk, Fran doit apparaître comme un monstre hors norme.
Et si Fran et sa bande pètent un câble contre des voyous ? Les dégâts collatéraux seraient énormes. C'est ça qu'il redoute le plus.
Bon, quelle que soit la raison, les paroles de Kalk qui propose de nous guider sont sincères. En plus, il a l'air de bien connaître le coin, alors faisons-lui confiance.
« Compris. On compte sur toi. »
« He-hein. »