Le voyage en bateau rapide au départ du continent de Chrome se résumait à un mot : confortable.
D'ailleurs, en tant qu'invités, nous n'avions aucune obligation de travailler, et la vitesse du navire empêchait les bêtes magiques de nous attaquer. Il suffisait de glander quelques jours pour se retrouver en un rien de temps sur le continent de Jilbard.
Je me demandais pourquoi des navires aussi rapides ne s'étaient pas plus généralisés, et apparemment, le coût est astronomique. Il est équipé d'un propulseur magique dernier cri, mais son fonctionnement consomme plus de dix pierres magiques contenant une certaine quantité de pouvoir magique par jour. De plus, le propulseur est si énorme qu'il occupe plus de la moitié de la coque, et la capacité de chargement n'est que d'un cinquième environ par rapport aux navires du même type.
Il est adapté au transport de personnalités ou d'objets importants, mais on dit qu'il est totalement inutilisable comme navire de transport ordinaire.
Au final, aucun incident majeur ne s'est produit pendant la traversée, et nous avons pu fouler à nouveau le sol de Barbora.
« N'hésitez pas à faire appel à nous si vous en avez besoin. »
« Mm. Merci. »
Le capitaine du bateau rapide nous avait pas mal appréciés. C'était sûrement parce que j'avais pêché une bête magique de type poisson pendant la traversée et l'avais fait manger à tout le monde.
Parait-il que le stockage dimensionnel est aussi une capacité qui leur fait saliver d'envie. Les sacs d'objets voient leur prix grimper en flèche dès qu'ils atteignent une certaine taille. Une capacité de stockage dimensionnel permettant d'entreposer de grandes quantités sans coût est le rêve de tout marchand.
« Alors, par où on commence ? On passe à la guilde des aventuriers ? »
« Mm. On saura peut-être quelque chose sur Galus. »
« Ouais. Alors, on passera aussi à la guilde des forgerons. »
« Mm. Après, on ira à l'orphelinat. »
Pour le reste, niveau connaissances à Barbora, il y a Fermus, ancien aventurier de rang A, utilisateur de fils et chef propriétaire du restaurant du dragon. Colbert et les trois filles qui aidaient au stand sont des aventurières, donc on les saluera si elles sont à la guilde. Ceci dit, elles sont probablement en mission et pas en ville.
« J'aimerais aussi passer à la compagnie Lucille. Je veux m'approvisionner en épices. »
« Mm. »
« On fait quoi pour le restaurant du dragon de Fermus ? »
« Bien sûr qu'on y va. »
« Je m'en doutais. »
Fran ne raterait un bon repas pour rien au monde.
Pour l'instant, on se met en route vers la guilde des aventuriers. Je n'ai pas passé assez de temps à Barbora pour y être attaché, et ce n'est pas non plus un lointain souvenir qui permettrait de parler de nostalgie. Et pourtant, j'ai l'impression d'être rentré chez moi. C'est sans doute parce qu'on y a laissé pas mal de souvenirs ?
On avance tranquillement dans un quartier résidentiel où l'on voit encore çà et là des bâtiments en cours de réparation. Mais on attire pas mal l'attention. Les aventuriers peuvent connaître Fran, mais même des gens ordinaires nous dévisagent.
C'est parce que Fran est trop belle ? Ou parce que Urushi, avec sa cicatrice au visage qui lui donne plus de prestance, se fait remarquer ?
Mais ce n'était pas ça.
« Ah, tu es la fille de l'échoppe Queue Noire, pas vrai ? »
« Mm ? »
« C'est bien toi ! Le pain au curry que j'ai mangé l'autre fois, il était délicieux ! J'en rêve encore ! »
J'avais entendu dire que le curry faisait un tabac à Barbora depuis un moment, mais apparemment la mode a pris des proportions un peu excessives. Tout a commencé avec le pain au curry qui a fait sensation au concours culinaire, puis la compagnie Lucille, à qui on avait vendu la recette, a lancé pains au curry et pâtes au curry, ce qui a fait exploser la popularité.
Ensuite, des gens ont acheté la recette ou l'ont copiée en vol à l'arraché, et maintenant on trouve des plats au curry un peu partout. Et la figure du « Maître Curry » qui a développé ce curry est devenue un sujet de conversation.
« Maître Curry... c'est pas moi, ça ! »
Colbert et les autres ont dû bien faire la pub. On dit que Fran, la belle vendeuse de l'échoppe Queue Noire, qui passe pour la disciple de ce Maître Curry, fait aussi l'objet de rumeurs.
En plus, grâce au concours culinaire, pas mal de gens connaissent le visage de Fran. En tant que la fille de l'échoppe Queue Noire qui a servi le premier plat au curry, elle attirait l'attention.
Les regards ne sont pas hostiles, et Fran, dans sa magnanimité insouciante, a décidé de ne pas s'en soucier tant qu'il n'y a pas de danger. Face aux quelques fans de curry qui l'abordent, elle fait mon prosélytisme en disant : « Le curry de Maître est le meilleur. »
« Maître, t'es populaire. »
« C'est pas moi, c'est le curry. Il a l'air complètement ancré maintenant. »
La preuve, le stand devant nous arbore déjà une bannière « goût curry ». En fait, tous les stands de cette rue semblent être au curry. Le mot « curry » danse partout.
« Au contraire, avec autant de concurrence, les gens ne vont-ils pas se lasser ? »
« C'est incroyable ici ! La rue de mes rêves ! »
« Ouin ! »
« Pour Fran et les siens, c'est peut-être le cas. »
On risque d'arriver à la guilde des aventuriers en retard.
« Celui-là, c'est des brochettes au curry ? »
« Ça sent bon ! »
« Ouin ouin ! »
Fran en achète illico cinq. Elles ressemblent à du poulet tandoori en brochette saupoudré de poudre de curry jaune.
« Miam miam. »
« Miam miam. »
« C'est quoi le goût ? »
« ... Moyen. »
« ... Ouaf. »
Ce n'est pas le genre « super bon ». Apparemment, c'est juste des brochettes de viande à la sauce de poisson ordinaire avec de la poudre d'épices quelconques balancée dessus. Ils ont dû juste surfer sur la mode sans trop faire de recherches.
En plus, le prix des épices a monté avec l'engouement pour le curry, alors ils ont dû lésiner là-dessus aussi.
« Trois bols, s'il vous plaît. »
« Oui, tout de suite ! »
« Et la soupe, elle donne quoi ? »
« ... Ouais. »
« ... Ouaf. »
Celui-là non plus, visiblement. On sent bien que la motivation de Fran et Urushi tombe peu à peu. L'odeur est celle du curry qu'ils adorent, mais le goût déçoit.
Qu'elles soient attirées par l'odeur ou qu'elles fassent contre mauvaise fortune bon cœur, Fran et Urushi n'ont pas arrêté d'acheter aux stands. Bon, les quantités ont diminué à une brochette ou un bol.
« Un. »
« Voici ! »
« ... »
« ... Ouf. »
Elles ne donnent même plus leur avis ! C'est la première fois que je vois Fran avec des yeux de poisson mort. Celle qui n'avait pas perdu la lumière dans son regard même réduite en esclave des ténèbres ! Urushi, lui, montre clairement qu'il n'attend plus rien avant même de manger.
« Un. »
« Oui, voilà. »
« ... ! »
Le dernier stand de la rue vendait des brioches à la viande. Apparemment, la garniture était au curry. Fran en a cassé une pour voir, et ce n'était pas ce qu'on appelle un « curry man ».
Sur Terre, les brioches au curry ont généralement une garniture style curry keema, mais là, ça a l'air d'une brioche à la viande normale. Visiblement, la farce est de la viande sautée à la poudre de curry. C'est plus une « brioche à la viande saveur curry » qu'un vrai curry man.
Fran a croqué dedans avec un air qui n'en attendait rien, mais son expression a changé du tout au premier bouchée. Qu'ils soient bons ou mauvais, il suffit de voir comment Fran et Urushi les dévorent pour le savoir. Après en avoir avalé une en trois bouchées, Fran en a commandé une quantité massive, comme pour évacuer toute la frustration accumulée.
« Trente, s'il vous plaît ! »
« Hein ? Trente ? »
« Mm ! »
La vendeuse a eu les yeux ronds, mais dès qu'on a payé d'avance, elle les a préparés illico.
« C'est bon ? »
« Ouais ! Maître, fais-les la prochaine fois ! »
« Ouin ouin ouin ! »
Elles ont l'air de bien aimer. J'essaierai de reproduire la recette. En tout cas, tant mieux si l'humeur de Fran s'est arrangée avant qu'on arrive à la guilde.
Si on l'avait cherchée alors qu'elle était de mauvaise humeur, il y aurait pu avoir une pluie de sang. Là, ça se serait réglé en un coup de poing.
Récemment, comme notre nom est connu, les idiots qui cherchent la bagarre ont diminué, mais l'image de la guilde des aventuriers reste fortement associée à ça. Au début, on s'était fait emmerder un max, c'est sûrement pour ça.
« Allez, on file à la guilde des aventuriers ! »
« Miam miam miam miam ! »
« Miam miam miam miam ! »