« Et puis, prends ça avec toi. »
Le roi bête, qui gardait la tête baissée depuis près d'une minute, lui tendit un sac une fois terminé. À première vue, un sac miteux, mais on y sentait de la puissance magique.
« Un sac d'inventaire ? »
« Ouais. Mon pays ne t'a filé que dix millions, non ? »
D-dix millions seulement ? Quelle échelle impressionnante.
« C'est radin pour un héros, non ? Vous auriez pu en donner cent millions. Mais même en tant que roi, je ne peux pas disposer de l'argent du trésor à ma guise. Si je faisais ça, je ne serais plus qu'un dictateur. »
Il dit des choses plutôt sensées, pour une fois. Je m'attendais à un tyran, mais il n'en est rien.
« D'ailleurs, chez nous, y a pénurie de fonctionnaires. On peut pas se permettre de les froisser. »
Le roi bête le dit en riant jaune.
Apparemment, le pays des bestiaux ne manque pas de candidats pour les postes militaires. Même les bestiaux herbivores, qui ont l'air calmes, sont bourrés de muscles. Mais c'est l'inverse pour les fonctionnaires : très peu de candidats.
Surtout pour des postes de ministres, il n'y en a que quelques-uns. Du coup, les fonctionnaires sont respectés. Dans certains pays, les militaires méprisent les fonctionnaires incapables de se battre, mais chez les bestiaux, c'est impensable.
« Les bestiaux sont tous de gros mangeurs, donc la logistique est ultra-importante. Et du coup, l'importance des fonctionnaires qui la gèrent est bien reconnue. »
« Je vois. »
« Hop, on s'égare. Bref, le pays peut pas en donner plus, mais moi, à titre perso, c'est bon. C'est le moindre des trucs. »
« Y a quoi dedans ? »
« C'est ma poche, donc y a pas des masses, mais y a cinq millions de golds dedans, normalement. J'ai un peu dilapidé avant. Désolé si c'est léger. »
« Mm. »
Ouais. Plus de surprise. Cinq millions, hein… Ah ah ah. Non, sérieusement ? Cinq millions ? Avec la prime de la décoration et l'argent de la vente des bêtes magiques, mes liquidités vont dépasser les vingt millions de golds…
Fran ne bronche pas, comme d'habitude ! À chaque fois que je touche une grosse somme, je panique, c'est moi qui ai l'air idiote !
Pendant qu'on faisait ça, l'heure du départ approchait. On vit le capitaine, Goddalfa et Loïs venir vers nous.
« Fran-san, préparez-vous à embarquer. On largue dans cinq minutes. »
« Compris. »
« Si vous avez des bagages, on les monte. »
« C'est bon. Déjà rangés. »
« Ah, c'est vrai, vous maîtrisez la magie spatio-temporelle. »
Et pendant qu'on saluait le capitaine, l'heure du départ arriva en un clin d'œil. C'est vraiment la fin. Une fois sur le bateau, on quittera le continent Chrome pour le continent Zilbard.
« P'tite Fran, reviens nous voir pour glander la prochaine fois ! »
« Mm. »
« Merci beaucoup. »
« Ça a aidé. »
Après les mots du roi bête, le mage de téléportation Loïs et Goddalfa baissèrent la tête ensemble.
« Dis aussi merci pour maître Kiara. »
« Merci ? »
« Ouais. Elle a évolué, s'est battue à fond contre des ennemis forts, et elle est morte au combat. Tu as réalisé tous les rêves de maître Kiara. En plus, à la fin, elle a été veillée par p'tite Fran, comme une petite-fille… Une mort enviable. »
« Je pense pareil. En apprenant qu'elle était alitée, je trouvais ça indigne d'elle. »
« C'est Fran qui l'a remise debout. Sans toi, maître Kiara n'aurait jamais visé l'évolution ni songé à se battre à nouveau. »
« Tête haute ! T'as pas tué ton maître ! Tu lui as offert le meilleur endroit pour mourir ! Maître Kiara te remercie, c'est sûr ! Moi, son disciple, je te le dis, c'est pas une erreur ! »
C'est un raisonnement un peu brutal, mais son intention de réconforter Fran passa. Fran le comprit aussi, visiblement. Elle lui rendit son hochement de tête, visage grave.
« … Mm. »
« Et un avertissement sur la divinisation de l'épée. Ne te noie pas dans ce pouvoir. »
« Je sais. »
« Bien. C'est un repère. C'est comme ça que je le vois. »
« Mm. »
« La prochaine fois, on fera un combat d'entraînement. »
Le roi bête aussi sent que la divinisation de la lance n'est pas qu'une simple compétence de renforcement. Un repère pour montrer la suite à ceux qui ont obtenu l'art royal. Il a dû ressentir la même chose que nous.
« Fran… »
« Mea… »
La dernière face à Fran, c'est Mea. Sans se concerter, elles entrelacèrent les mains devant leur poitrine et se regardèrent, l'air triste.
« … C'est l'adieu. »
« … Mm. »
Pas seulement Mea, les yeux de Fran sont humides aussi. Non, des larmes sont déjà au bord de ses cils. Elles vont couler, c'est qu'une question de temps.
« … Si t'as un pépin, appelle. Quoi que je fasse…, où que tu sois, j'accourrai, c'est sûr. »
« … Moi aussi, pareil. »
« Ouais. »
« Mm. »
« … C'est pas la fin. Alors pleure pas. »
« … Uu. »
« Fufu, t'es vraiment incorrigible… »
« … Fugu. »
Mea, les yeux brillants, essuya doucement les larmes qui coulaient sur les joues de Fran. Leurs mains se séparèrent, créant une distance. Ce fut le signal de la séparation.
« Allez, Fran. Le bateau, il part. »
« Mm… »
La cloche de départ retentit, et Fran gravit la passerelle de la vedette rapide d'un pas vif. Sur le pont et sur le quai, les deux se dévisagent.
« … Adieu ! »
« … Me, rci ! »
Elles ont dû penser qu'un visage en pleurs ne convenait pas pour la fin. Fran releva la tête et força un sourire. Un sourire affreux. Mais Mea est pareille, alors c'est kif-kif.
Un sourire qui n'en a pas l'air, et pourtant le plus beau qui soit, échangé entre les deux filles.
« Merci pour tout. »
« C'est moi. On se revoit. La prochaine fois, je te montrerai la vraie puissance de Rind. »
« J'attends ça. »
« Alors, Fran. On se revoit ! »
« Mm ! À plus tard. »
Vraiment digne du nom de vedette rapide. Le bateau qui quitte le quai file à une vitesse dingue. La terre s'éloigne à toute allure.
Pourtant, Fran continue d'agiter la main. Même quand leurs silhouettes disparaissent, même quand Greysil devient gros comme un grain de riz. Elle a agité la main sans arrêter.
« Tout le monde, bye-bye. »