Nous avions fait le tour du village en pleine nuit, mais nous n'avions rien détecté d'anormal. Malgré tout, Fran et Urushi semblaient inquiets.
Je ne pouvais pas ignorer le malaise de Fran et des siens, dont l'instinct sauvage était bien plus aigu que le mien.
« Bon, faisons un tour dans les airs pour voir. »
« Mmh. »
« Ouaf. »
Urushi, avec Fran sur son dos, s'élança vers le ciel en bondissant dans le vide.
Depuis le dos d'Urushi, nous surplombions les environs. Mais ce soir, le ciel était couvert. La lune comme les étoiles étaient cachées, et la visibilité était mauvaise.
« Alors, qu'est-ce que ça donne ? »
« Je ne vois rien. »
« Et Urushi ? »
« Kouun... »
Urushi semblait vraiment perturbé par quelque chose. Il reniflait l'air frénétiquement. Mais il ne comprenait pas lui-même à quoi il réagissait, et ne cessait de scruter les alentours avec nervosité.
C'est à ce moment-là.
« Tout à l'heure... »
« Maître ? Qu'est-ce qu'il y a ? »
« L'espace d'un instant, les nuages se sont écartés là-bas et la lune a percé... Tu n'as pas vu quelque chose bouger ? »
« Là-bas ? »
« Oui, tout au nord. »
À quelques kilomètres de là, un coin de la lande. Rien ne bloquait la vue, en plein jour on y verrait à des lieues. Mais avec la nuit et les nuages, on ne distinguait plus rien.
Même avec sa vision nocturne, Fran ne pouvait rien voir à cette distance.
« Urushi, approche-nous. »
« Ouaf ! »
Urushi tourna la tête au nord. Nous filâmes dans les airs pendant plusieurs minutes.
Ce ne fut que quelques secondes, mais la lune montra son visage entre deux nuages.
« ...Maître, tu as vu ? »
« Ouais, j'ai vu. »
« Groar... »
Si nos yeux ne nous trompaient pas, c'était une multitude de bêtes magiques qui grouillaient sur la terre. Pas juste une bande de gobelins ou de loups, non, c'était tout autre chose.
Autant que portait le regard, un nombre effarant de bêtes magiques couvrait la lande, avançant vers le sud. Vers Schwarz Katzé.
« Rapproche-nous encore, je veux confirmer ! »
« Ouaf ! »
« C'est quoi, ça ? »
« Je sais pas ! Mais c'est pas une situation normale, ça ! »
Cinq minutes plus tard.
À pleine vitesse, Urushi nous avait menés au-dessus de la horde en question. À cette distance, pas besoin de lumière pour comprendre.
On percevait d'innombrables présences. Ce n'était plus une horde, c'était une armée. Une armée de bêtes magiques comptant bien plus de dix mille individus, marchant au pas vers le sud.
C'était évident : quelqu'un les contrôlait. Impossible de savoir jusqu'où s'étendait son emprise, mais il avait assez d'autorité pour faire taire et faire marcher en rang serré plus de dix mille bêtes magiques sans un cri.
« On fait quoi ? »
« Nous seuls, on peut pas arrêter cette armée. »
« Mais même si on fait combattre tout le village, c'est impossible. »
« Je sais. Ça demande l'intervention d'une armée. »
« Mmh. »
« Donc on retourne au village, priorité à l'alerte. Faut évacuer les Katz Noirs ! »
« Compris. Et maintenant, on fait quoi ? On leur envoie quand même quelques salves ? »
« ...Non, oublie. Y en a trop, on peut pas jauger la force de chacun. Y a peut-être des bêtes monstrueuses qu'on pourrait même pas battre, mélangées dedans. »
Si elles fondent sur nous toutes ensemble, on pourra que fuir. Si elles nous poursuivent jusqu'au village, c'est la catastrophe.
Mieux vaut pas les provoquer tant que l'évacuation des Katz Noirs n'est pas finie. Fran a l'air déçue, ceci dit.
« Compris. »
« Urushi, retourne au village à fond ! »
« Ouaf. »
« On se dépêche ! »
« Ouaf ouaf ! »
De retour au village, Fran fonça droit chez le chef. Urushi, lui, se mit à hurler à la mort.
Toc toc toc toc toc !
« Chef ! Réveille-toi ! »
« P-Princesse ? Qu... qu'y a-t-il ? »
Il avait dû se réveiller aux hurlements d'Urushi, car il sortit illico en se frottant les yeux ensommeillés.
« Situation d'urgence. »
« O-oui. Mais qu'est-ce qui... »
« Une horde de monstres fonce sur le village. »
« Hein ? C'est... c'est une horde que même vous ne pouvez pas gérer, Princesse ? »
« Mmh. La lande du nord en est couverte. Il faut l'armée. »
« Qu-quoi ! Une chose pareille... ! J-je vais réveiller les soldats sur-le-champ ! »
« Préparez l'évacuation, tout de suite. »
« Compris ! »
Les Katz Noirs ne doutent jamais de la parole de Fran, c'est reposant. Dans une autre ville, on aurait eu du mal à nous croire.
Réveillés par la voix d'Urushi, les Katz Noirs commençaient à se rassembler devant la maison du chef.
« Tout le monde ! La Princesse a repéré une horde de bêtes magiques. Elles couvrent toute la plaine du nord, parait-il ! »
« Hein ? »
« C-c'est pas possible... »
Des cris montèrent de partout, mais le chef les coupa net.
« Calmez-vous ! Elles ne sont pas encore là ! D'abord, réveillez tout le village en vous répartissant ! Puis préparez l'évacuation ! »
« C-compris ! »
« Tout de suite ! »
« Nous, on va voir les soldats ! »
L'organisation des Katz Noirs était impressionnante. J'en appris plus en chemin vers la caserne : les Katz Noirs avaient l'habitude de fuir.
Avant de s'installer ici, ils avaient erré partout, fuyant sans cesse bêtes magiques et bandits. Même après avoir fondé le village, ils n'avaient jamais manqué de faire un exercice d'évacuation au moins une fois par an.
« Mais cette fois, comment ça va se passer... »
Même en parlant d'évacuation, impossible de se réfugier dans un village voisin. Les remparts sont du même niveau qu'ici, ils ne tiendraient pas face à une armée de plus de dix mille bêtes.
« Au minimum, il faut tenir jusqu'à Gringot. »
Entre des villageois en fuite et des bêtes magiques, ces dernières sont clairement plus rapides. Même en partant au plus vite pour gagner du temps, impossible de savoir combien de temps on pourrait tenir.
« Bon, d'abord prévenir les environs. Les villages alentours, et Gringot où est l'armée, il faut y envoyer des cavaliers au galop. »
« Mmh. »
À partir de maintenant, c'était une course contre la montre.