Quelques jours après notre départ.
Nous menions une existence d'une santé inédite. D'ailleurs, tant qu'aucune bête magique ne pointait le bout de son nez, nous ne faisions que manger et dormir, et le jour venu, nous nous activions sur le pont, bercés par la brise marine.
Les cabines restaient impeccables grâce à la magie de purification, et les repas, copieux, débordaient de nutriments. Eh oui, dans un monde où existent les sacs d'objets, on mange des légumes frais même en pleine mer. Le béribéri et le scorbut doivent être à peu près inconnus par ici.
Reste qu'il ne faut pas cracher sur une occasion de se ravitailler en cours de route. Aujourd'hui, l'équipage pêchait au filet. Tous les marins étaient en train de hisser une énorme nasse.
Fran observait la scène avec un vif intérêt. C'était sans doute la première fois qu'elle assistait à pareil spectacle. Elle murmurait « yoisho » en chœur avec les cris des hommes.
« Gahaha ! Princesse Kuroikazuchi, c'est si rare que ça ? »
« Mm. Intéressant. »
« Hein ! Bon, une pêche au filet de cette envergure, on ne la voit que sur les gros navires ! »
« Vraiment ? »
« Déjà, pour tirer un filet aussi massif, il faut soit un outil magique, soit une main-d'œuvre considérable. Dans les deux cas, impossible sans un grand bateau. »
« Je vois. »
« Et plus le filet est grand, plus la prise est grosse, mais plus le risque attire des bêtes magiques qui viennent s'en prendre au butin. Il faut de la force pour les repousser, et le filet lui-même peut accrocher une bête. Pour un petit bateau de pêche, le danger est trop grand. »
Ce qui veut dire qu'il y a peut-être du travail pour Fran et moi ?
« Je pense que nos combattants suffiront, mais tiens-toi prête au cas où, d'accord ? »
« Mm. »
Pendant que Fran surveillait depuis le pont, la manœuvre s'acheva sans encombre. Une pêche miraculeuse s'étalait comme un tapis sur le plancher.
« Ça, c'est du poisson ? »
« Quoi ? Y avait-il une bête magique ? »
« Ce truc tout mou. »
« Ah, c'est une lotte, ça. »
Forcément, quand on ne connaît pas, ça a tout d'un monstre. Les étrangers trouvent la pieuvre effrayante, mais moi, la lotte me semble bien plus terrifiante.
« Et ça ? »
« Ça, c'est un poisson genre myxine. »
« Et celui-là ? »
« Je dirais un concombre de mer. Vachement gros, ceci dit. »
Monde fantasy ou pas, les poissons ne s'écartent pas tant que ça des formes terrestres. Disons plutôt que les bestioles de la Terre ont déjà des gueules passablement répugnantes.
« Et alors, celui-là ? »
« Lequel ? »
« Celui-là. »
Y en a trop, je ne sais plus où donner de la tête. Fran attrape au milieu de la masse la créature qui a retenu son attention.
« Celui-ci. »
« Berk. Glauque ! »
C'est sans conteste le truc le plus grotesque que j'aie vu jusqu'ici. J'admire Fran de pouvoir l'agripper sans la moindre hésitation.
À première vue, une masse molle de chair rouge-noire. La forme rappelle un intestin de porc percé d'un trou, sur le bord duquel une gueule d'alien aux dents acérées fait le tour en cercle, le tout pincé d'un côté entre deux doigts ? Taille d'une balle de baseball, peut-être. Ça ne déparerait pas au fond des abysses…
En l'identifiant, j'ai hurlé par télépathie. Ça faisait longtemps que je n'avais pas perdu mon sang-froid. Mais cette bestiole avait un impact suffisant pour justifier la crise.
« Son nom s'affiche : Midgardsormr ! »
« Midgardsormr ? Celui-ci ? »
« P-probablement qu'en grandissant, il devient ça. »
« Hee. »
N'empêche, ce minuscule monstre est censé devenir une bête géante de plus de cent mètres. La fantasy ne rigole pas.
« Y en a un autre, là. »
« Où ? »
« Regarde, le long, là-bas. »
« Celui aussi ? »
De sa main libre, Fran saisit un organisme filandreux. La couleur rouge-noire et la texture de la peau sont identiques au juvénile de Midgardsormr, mais la longueur n'a rien à voir.
Le premier tenait dans une paume ; celui-ci fait bien un mètre. Pourtant, l'identification donne le même nom : Midgardsormr.
« Celui-ci devient ça ? »
« Sans doute… Mais avec ses bosses, c'est encore plus dégoûtant. »
Ce n'est pas simplement long et fin : des étranglements réguliers, comme des boules collées les unes aux autres, le parcourent à intervalles constants.
Tandis que Fran scrute les juvéniles de Midgardsormr qui se tortillent, Jérôme s'approche.
« Oh ! Des petits de Midgardsormr ! »
« Mm. »
« À cette taille, quelques mois tout au plus… Le parent pourrait bien rôder dans le coin. »
« À part le Kraken, rien ne sort d'habitude ? »
« Presque. Pas à cent pour cent. »
« Au fait, on s'est déjà battu contre un Midgardsormr. »
« Récemment ? »
« Mm. Tout récemment. En route vers Barbora. »
« Sérieux ? Alors mieux vaut pas baisser la garde… »
« Si on se fait attaquer, on fait quoi ? »
« Le Midgardsormr réagit aux odeurs. On le sème avec un baril-leurre. »
Il y a une parade. Rassurant. Tiens, Jérôme a l'air calé sur le Midgardsormr, autant lui demander ce qui me chiffonne.
« Dis. Celui-ci devient celui-là ? »
« Exact. Cela dit, ce n'est pas la boule qui grandit pour devenir le long. »
« Alors comment ça grossit ? »
« Les petits s'agglomèrent entre eux pour grossir. Ce long spécimen a des creux réguliers, tu vois ? »
« Mm. Des étranglements. »
« Ce sont les joints. Le cul d'un juvénile se fait mordre par un autre, dont le cul se fait mordre par un autre encore. Comme ça, en chaîne, ils s'allongent, finissent par fusionner et ne forment plus qu'un seul Midgardsormr. »
Quelle écologie… Ceci dit, sur Terre, il existe des bestioles qui font ça. Méduses ou organismes unicellulaires, je ne sais plus. Du coup, ce n'est pas si impossible que ça.
En tout cas, grâce à l'explication de Jérôme, je pige pourquoi le Midgardsormr avait plusieurs cœurs. C'est à la fois un individu géant et une sorte de colonie. C'est pour ça que le Regard de la Mort n'avait pas pu l'achever.
« On en fait quoi, de ceux-là ? »
« Ce sont des nuisibles des mers. On les met de côté et on les élimine tous ensemble plus tard. Si tu sais les repérer, tu veux bien participer au tri ? »
« Compris. »
Nous, on a l'Identification et la Détection de magie. Débusquer les bêtes magiques au milieu de la montagne de fruits de mer n'était pas bien difficile. Par contre, c'était d'un ennui mortel, et les mains finissaient par puer. Il va falloir un bon sort de purification après coup, sinon l'odeur va coller à la peau.
Les bêtes dangereuses qu'on craignait n'étaient pas là, et le tri s'est déroulé sans accroc. Le dîner de ce soir s'annonce réjouissant.
(Maître)
« Quoi ? »
(Je veux prendre un bain.)
« Hé, sur un bateau, c'est pas… Attends ? En fait, c'est peut-être pas si compliqué ? »
Chauffer l'eau, la magie le fait en un clin d'œil. Le problème, c'est la baignoire. Pas de terre ferme, donc impossible d'en façonner une avec la magie de terre.
Logiquement, un baquet en bois ferait l'affaire, mais y a-t-il un substitut à bord ? C'est là qu'on m'apprend qu'il y a une salle de bain dans le navire.
C'est du luxe, mais dans un monde pourvu d'outils magiques, rien d'étonnant. En fait, la plupart des navires de taille moyenne ou supérieure en sont équipés.
Pourquoi elle n'a pas servi ces derniers jours ? Simplement parce que l'équipage compte pas mal de réfractaires au bain. Des marins qui ne se distinguent des pirates qu'à la marge, amateurs d'eau chaude ? Difficile à imaginer. Comme peu de monde s'en sert, on ne la prépare pas pour des raisons de coûts.
On nous a dit qu'on pouvait l'utiliser si on faisait chauffer l'eau nous-mêmes, alors nous nous y sommes rendus illico.
Accessoirement, Mordred, le second et quelques autres ont demandé à passer après Fran, alors on leur a laissé le tour.
Le second, surtout, a manifesté une joie telle qu'il nous a suppliés de recommencer dès demain. Comme ce n'est pas bien compliqué et que Fran y va tous les jours de toute façon, j'ai accepté de bon cœur. Après tout, se mettre le second dans la poche ne coûte rien.