Des marins l'avaient conduite à la cabine du capitaine, pas très loin de la chambre qu'on lui avait assignée.
« J'ai entendu dire que la rencontre avec les aventuriers s'était bien passée. Tu penses t'en sortir ? »
« Pas de problème. »
« Tant mieux. »
Le capitaine marmonna avec un visage visiblement soulagé. Était-ce vraiment quelque chose d'aussi inquiétant ? Mais en y réfléchissant,Fran courait pas mal de rumeurs assez extrêmes, et on pouvait craindre qu'elle ne cherche noise aux aventuriers.
Déjà, parmi les gardes, Fran faisait figure de tête de classe. Si elle entrait en conflit avec Moldred, le capitaine devrait prendre des contre-mesures.
D'un côté, Fran, la plus forte en solo ; de l'autre, Moldred, expérimenté et capable de bien diriger les autres aventuriers. Impossible de savoir qui favoriser.
« Enfin, pendant la traversée, il y aura sûrement quelques bêtes magiques qui pointeront le nez, et peut-être même des pirates. D'ici là, fais comme bon te semble. Tant que tu ne fais pas de bêtises, je m'en fiche. »
« Mmh. Compris. Alors, je veux explorer le bateau. »
« Explorer ? Y a rien d'amusant à voir, mais après tout… pourquoi pas ? »
« Vraiment ? »
« Disons que… évite juste d'entrer sans permission dans les cabines des marins. Et les artefacts de propulsion, interdiction d'y toucher. »
« C'est noté. »
« À part ça, tant que tu ne fouilles pas les entrepôts, y a pas de zones interdites. De toute façon, y a rien qu'on doit cacher. »
« C'est bon ? Tu t'inquiètes pas que je vole ? »
« Là, je fais confiance au contrat de la guilde des aventuriers. Et pour une aventurière de la classe de la Princesse Foudre Noire, il n'y a rien à bord qui vaille la peine de salir sa réputation. »
Bon, l'autorisation d'explorer était acquise. Ça s'annonçait marrant. La traversée étant longue, j'en profiterais pour visiter le navire petit à petit.
« Ah, tu as ta carte d'identité du pays des hommes-bêtes sur toi ? Tu peux la montrer maintenant ? »
« Celle-ci ? »
« De la magie spatio-temporelle, hein… Pratique, j'envie. »
« Mmh. Vraiment pratique. »
« Pour un marchand, c'est la magie dont on rêve. »
Le capitaine, ayant vu le stockage dimensionnel de Fran, marmonna avec émotion. Lui n'était pas marchand, mais en tant que capitaine de navire marchand, sa façon de penser s'en rapprochait peut-être.
« Bon, cette carte d'identité… »
Le capitaine appliqua l'anneau qu'il portait au doigt contre la carte. Apparemment, c'était un objet capable d'en juger l'authenticité.
« Hum, c'est bien un original. »
« Mmh. »
« Le départ, ce sera dans l'après-midi. D'ici là, fais le point avec Moldred. »
« Compris. La chambre de Moldred et sa troupe, c'est où ? »
« Si je me trompe pas, c'est juste à côté de la tienne. Si tu trouves pas, je peux faire venir quelqu'un pour te guider. »
« C'est bon. »
Effectivement, la chambre de Moldred fut trouvée illico. Elle était juste à côté de la chambre d'à côté de celle de Fran. Ils l'occupaient à trois, avec ses subordonnés.
La réunion servit à caler l'ordre de garde. En gros, un tour de nuit tous les quatre jours. Je laissais ce détail à Moldred, donc pas de plainte.
Ensuite, il vérifia quelques bases vu que Fran manquait d'expérience en escorte. Le point crucial : le traitement des bêtes magiques abattues.
Les matériaux et pierres magiques des bêtes tuées pendant la mission revenaient tous au client, c'est-à-dire au navire. En échange, abattre des bêtes donnait droit à une prime à la fin, évaluée sur le total abattu par l'ensemble des gardes. Histoire d'éviter que les gardes se tirent dans les pattes si l'évaluation était individuelle. Ceci dit, si quelqu'un sortait vraiment du lot, ça serait pris en compte.
Tout ça avait déjà été expliqué lors du contrat à la guilde, donc pas de souci. Dommage, ceci dit. Il arrive que certains aventuriers se mettent à râler, donc Moldred s'en faisait du souci.
« Alors, à partir d'aujourd'hui, compte sur moi. »
« Mmh. Pareil. »
Fran serra la main de Moldred et regagna sa chambre. Plus qu'à attendre le départ.
Peu après, un marin vint les chercher : le déjeuner était prêt. Comme c'était le premier jour, il était venu les guider exprès. Trois repas par jour, c'était pas mal comme mission. Les portions étaient prévues pour des marins, donc copieuses. De quoi satisfaire Fran.
Une fois le déjeuner fini, alors qu'elles traînaient tranquillement, une légère vibration se fit sentir. Preuve que ce n'était pas mon imagination : Fran, allongée sur le lit, se redressa et regarda autour d'elle.
« Maître, ça a bougé ? »
« Un peu, ouais. Ça peut pas être un séisme… Probablement qu'on a appareillé ? »
Vu la taille du navire, de petites vagues ne devraient pas le faire tanguer autant. Mais passer de l'arrêt au mouvement devait provoquer quelques vibrations.
« On va voir. »
« Ouais. »
Elles montèrent en vitesse sur le pont. Le port semblait plus loin qu'à l'embarquement. Fran et Urshi coururent au bastingage et se penchèrent par-dessus.
« Ça bouge vraiment. »
« Mmh. »
« On. »
Le paysage défilait lentement. Elles avaient bien appareillé. Pas de rubans d'adieu, ceci dit. Ce n'était pas un paquebot, et le port voyait des dizaines de navires entrer et sortir chaque jour. Impossible de faire des adieux à chaque fois.
« Ceci dit, c'est rapide. »
Oui, le navire filait bien plus vite que je ne l'imaginais. En haute mer, avec le vent dans les voiles, passe encore, mais là, tous les mâts étaient encore pliés.
Donc, il embarquait des artefacts de propulsion sacrément puissants. De quoi mouvoir ce mastodonte. J'étais curieux de savoir ce qu'ils avaient dans le ventre.
Des propulseurs à vis ? Des hydrojets ? De la génération de vent ? Ou bien une capacité mystérieuse hors de mon imagination ?
« Une fois calmes, on ira jeter un œil. »
« Exploration ! »
« Ouais. »
Pendant qu'elles profitaient de la vue depuis le bastingage, le capitaine Jérôme s'approcha.
« Yo, vous matez quelque chose d'intéressant ? »
« Ça bouge. »
« Hein ? Ah, c'est vrai, la Princesse Foudre Noire n'a pas l'habitude des bateaux, si ? »
« Mmh. Premier gros bateau. »
« Ah bon, ah bon. »
« C'est un artefact qui fait avancer ? »
« Ouais. Ce navire embarque le dernier modèle de propulseur magique. Pas que ça : y a aussi un générateur de barrière anti-monstres, et huit tourelles magiques. »
Effectivement, les artefacts magiques étaient utilisés à outrance. L'extérieur faisait navire médiéval terrestre, mais les performances devaient être bien supérieures. Avec une propulsion magique, on avance même sans vent.
Ceci dit, une barrière anti-monstres, ça existe ? Si c'est le cas, on n'a pas besoin de gardes, non ?
Fran posa la question, et apparemment, la barrière n'était pas omnipotente. D'abord, elle servait à masquer la présence du navire aux grosses bêtes magiques, mais était moins efficace sur les petites et moyennes. Ceci dit, les bêtes marines sont souvent grosses, et si l'une d'elles attaquait par le fond, le navire coulerait sans qu'on puisse réagir.
Du coup, il y a un dispositif qui génère une barrière d'invisibilité pour les grosses bêtes, et une barrière de répulsion pour les petites et moyennes, tout ça au niveau de la coque.
Le reste, c'est la protection contre les pirates. Des pirates normaux n'oseraient pas s'en prendre à un navire d'État. Se faire repérer par un pays et subir une expédition punitive, c'est la fin assurée. Mais inversement, les pirates qui visent l'Argieba sont souvent de grosses flottes pirates qui ont confiance en leur force.
La base, c'est de les semer grâce aux tourelles magiques dernier cri et à la vitesse du navire, mais il arrive qu'ils parviennent à l'aborder et que ça tourne au combat. C'est là que la force des aventuriers devient cruciale.
« J'attends beaucoup de toi, Princesse Foudre Noire ? »
« Mmh. Compte sur moi. »
« Hahaha, rassurant ! Cette traversée s'annonce sûre ! »