Nous marchions vers un navire amarré au port. Même de loin, on voyait qu'il était immense, arborant les armoiries du pays des hommes-bêtes. Avec une telle taille, la navigation en haute mer ne poserait aucun problème.
« Bon, comment on approche le capitaine ? »
« On leur parle, à ceux-là ? »
« La question, c'est si des matelots de base sont au courant pour Fran. »
Des marins qui vivent en mer depuis des années, loin de la terre, qu'ils soient aventuriers ou marchands… est-ce qu'ils ont vraiment des infos fiables sur Fran ? J'en doute fort.
Même si Fran, une gamine, leur parlait tout à coup pour demander le capitaine, ils ne la laisseraient pas passer. Une carte d'identité ? S'ils disent que c'est un faux, c'est fini. Un capitaine devrait savoir repérer une contrefaçon, ceci dit…
« On observe un peu, on attend qu'un gradé se pointe ? »
« Hmm… Bon, je vais leur parler pour l'instant. »
« Bah, si Fran veut faire comme ça, pourquoi pas. »
C'est une option comme une autre, et de toute façon on n'avait pas de plan précis. Fran veut agir vite parce qu'elle veut retrouver le bateau au plus vite. Pourquoi ? Parce que ce soir, y a le curry de Io. Elle ne veut pas être en retard.
« On y va. »
« Ouaf ! »
Fran et Urushi ont filé vers le navire en trottinant et ont abordé des marins qui semblaient en pleine concertation.
« Hé. »
« O-oui, mademoiselle, quoi… »
« Qu'est-ce qu… heu ? »
En voyant Fran s'approcher et leur parler, les marins qui s'apprêtaient à répondre tranquillement se sont figés sur place. Ils regardaient Fran et Urushi alternativement, l'air complètement sidérés.
Sans se soucier de leur réaction, Fran a poursuivi.
« Je suis l'aventurière Fran. Je veux voir le capitaine. »
Oi, tu pourrais quand même y mettre les formes. À ce rythme, on risque de se faire jeter.
Mais contre toute attente, les marins ont réagi avec une politesse surprenante.
« C-compris ! Attendez un peu ! »
« Moi, j'vais chercher le capitaine ! »
Est-ce qu'ils savent que Fran est la Princesse du Tonnerre Noir ?
« V-votre nom, c'est bien Fran-san ? »
Apparemment, ils sont au courant. La rumeur a l'air d'avoir voyagé plus loin que je pensais.
« Ouais. »
« V-vous êtes… la fameuse Princesse du Tonnerre Noir ? »
« C'est moi. »
« Ma-mais c'est pas vrai ! Heu, pardon ! Mais d'après les rumeurs, la Princesse du Tonnerre Noir aurait évolué… »
Ah oui. J'avais oublié parce que je n'ai pas ce sens, mais les hommes-bêtes peuvent sentir si l'autre a évolué. Fran avait su du premier coup d'œil qu'Aurel le loup blanc et le Roi des Bêtes avaient évolué.
La rumeur parle d'une tribu des chats noirs évoluée, mais comme l'effet de dissimulation d'évolution masque ça, ils ne sentent rien et sont décontenancés.
Pas la peine de leur expliquer en détail. Je laisse Fran ignorer la question du mec et faire avancer les choses.
« Vous avez déjà vu un chat noir évolué ? »
« Heu… comment dire… Je suis originaire du pays des hommes-bêtes, mais c'est la première fois que j'en vois un. Dans mon boulot, je croise pas mal d'hommes-bêtes, pourtant. »
Donc Fran est la seule chatte noire à avoir réussi son évolution. Les conditions pour lever la malédiction sont trop dures à remplir sans info préalable. Mille démons, ou un démon de menace A ou plus.
Tuer un démon de menace A tout seul, c'est pratiquement impossible en solo. C'est la clause "miracle" au cas où. La vraie condition, c'est les mille démons. Si cette condition est encore transmise, les chats noirs devraient chasser les démons en montant en grade. Parmi les plus forts, certains auraient une chance d'évoluer en Tigres Noirs Célestes.
Et si plusieurs Tigres Noirs Célestes se regroupent ? La condition pour lever la malédiction de toute la race — vaincre un démon de menace S ou plus — deviendrait peut-être réalisable. Au moins, la possibilité ne serait pas nulle.
Une race qui chasse activement les démons, ça arrange bien les dieux. À l'origine, ils devaient expier leurs péchés en les chassant. Mais les manigances de l'ancienne famille royale des hommes-bêtes ont tout foutu en l'air.
Si le Roi des Bêtes actuel divulgue les conditions pour lever la malédiction, la situation bougera un peu. Nous aussi, au pays des hommes-bêtes, il faut qu'on rencontre des chats noirs et qu'on en discute activement.
Pendant que je cogitais, le marin d'avant est revenu avec un homme imposant. Un gaillard large comme haut, cuirassé de muscles de la tête aux pieds.
Sur la tête, une casquette de capitaine, genre pirate, sauf qu'à la place du crâne, y avait les armoiries du pays des hommes-bêtes avec une couronne.
« Hohou. Seriez-vous la Princesse du Tonnerre Noir ? »
« Ouais. »
« Ça alors ! J'ai entendu parler de vous par les marchands qui font escale ici ! »
Il a une tronque sévère, mais dès que Fran a hoché la tête, son expression s'est adoucie et il a acquiescé franchement. Quand il rit, il a soudain l'air super sympa.
« Et ça serait quoi, votre affaire avec moi ? »
« Hmm. Je cherche un bateau pour aller au pays des hommes-bêtes. »
« Autrement dit, vous voulez faire office de garde pour notre navire, c'est ça ? »
« Ouais. »
« Hahaha ! Ça, c'est une sacrée garde qu'on vient de choper ! »
Le capitaine a l'air d'être un guerrier de premier ordre. Il a cerné la force de Fran. Celle-ci a sorti la carte d'identité reçue du Roi des Bêtes et la lui a montrée.
« Ho… une carte d'identité signée de Sa Majesté… »
« C'est un original. »
« Si la Princesse du Tonnerre Noir l'a, c'est que c'est vrai. Bon, je vérifierai quand même comme il faut après. »
« Ouais. »
« Bon, faut passer par la guilde des aventuriers, sinon c'est chiant niveau paperasse. Je vais émettre une demande officielle via la guilde, ça vous va ? »
Apparemment, on ne peut pas signer un contrat direct ici. Bah, passer par la guilde permet de vérifier l'identité, c'est plus sûr.
« Ça marche. »
Le capitaine compte engager d'autres aventuriers, donc on est repartis à la guilde avec lui. Fran a accepté la demande de garde sur-le-champ.
« C'est prévu pour quand, le départ ? »
« Si y a pas de problème, dans trois jours. »
Les tempêtes et les apparitions de bêtes magiques font souvent changer les plans, donc c'est pas encore sûr.
« Compris. On vient au bateau dans trois jours, alors. »
« Ouais. Compte sur moi. »
« Ouais. Pareillement. »
Fran a serré la main du capitaine et on s'est quittés. Prochaine étape dans trois jours. J'ai hâte de monter à bord de ce mastodonte.