On nous avait sollicités pour récupérer une mission urgente au guilde des aventuriers, mais les événements avaient filé bien plus vite que prévu.
Rengill semblait tenir à ce que son approvisionnement en herbes médicinales soit une réussite, il nous avait donc priés de prioriser la demande à Elligo.
De toute façon, l'exercice simulé n'imposait pas de créneau horaire fixe, un léger retard ne poserait donc aucun souci. Parfait pour se concentrer sur l'urgence sans se prendre la tête.
En plus, nous avions réparé le genou de Gilmas. Mélanger la purification sacrée et la magie curative avait suffi à gérer la blessure.
Gilmas avait aussi été surpris de voir sa douleur disparaître. Avec aussi peu de spécialistes de la purification, dissiper les malédictions relevait du parcours du combattant. Une malédiction capable de ronger le corps d'un aventurier de rang A demandait forcément un sorcier de haut vol.
Enfin, vu qu'il faudrait quand même prévoir des séances de rééducation, il finirait par rater notre mission finale.
« La route de secours de Gilmas est donc coupée… »
« ? Le gardien ? »
« Oh, rien. Je marmonnais. Dis-moi plutôt, c'est bien là le berceau des dragons terrestres ? »
« Un domaine maudit de rang A. Ça promet. »
« On ! »
Au-delà de la plaine se profilait une forêt dense et sombre. Elle exhalait un flux si intense de mana qu'une personne lambda aurait pu en avoir le tournis rien qu'en s'approchant.
« Avoir envie de goûter, c'est cool, mais faut qu'on y aille avec du sérieux. Pour situer le niveau, c'est un secteur encore plus crade que le fond de la Cage de Cristal, tu vois ? »
« Mngh ! »
On nous avait remis les plans des couches superficielles, mais sur le fond, on naviguait à vue.
« Bon, on commence par inspecter les abords. »
« Je traque les souillures. »
« On on ! »
En gros, la catastrophe actuelle dans ce domaine consistait en une pollution végétale causée par je-ne-sais-quoi de maléfique. Pour une raison obscure, les plantes spirituelles et médicinales qui y poussaient recelaient ces émanations, et leur ingestion involontaire risquait de corroder le corps humain.
Et puis, il y avait eu des cas de bêtes magiques ayant englouti ces herbes imbibées, voyant leurs organismes saturer de souillures jusqu'à basculer dans une rage incontrôlable.
Contre une bête standard, on pouvait riposter, mais face à un dragon terrestre ? S'il continuait à bouffer des proies chargées de poison, rien n'empêchait qu'il finisse par déraper. Ça expliquait largement pourquoi on pressait tant de mettre le doigt sur l'origine du phénomène.
« Hum... J'ai trouvé. »
« On ! »
« C'est sérieusement déjà ? »
« Ouais, vraiment. »
« On on ! »
Franchement, Fran et Urushi venaient déjà de détecter la souillure. La zone infectée serait-elle plus vaste que ce que j'avais imaginé ?
Guidés par leur odorat, on avançait dans les sous-bois et moi-même commençais à capter les vapeurs nocives.
« Ces herbes. »
« On. »
« Ce sont des Herbes-Jardins-dragons. Ça ne pousse qu'à proximité des repaires des reptiles, paraît que c'est un excellent tonique. »
Plante médicinale rare, ça valait normalement plus de cent mille gordes la pièce si elle était de bonne qualité.
« Elles sont carrément infestées de suintements maléfiques. »
« À l'intérieur des feuilles, c'est noir. »
Comme le signalait Fran, la souillure grignotait l'intérieur des limbes. Si je me concentrate pour la repérer, je distinguais des filaments noirs parcourant les nervures.
En clair, ce n'était pas une simple exposition passive, il les absorbait activement via les racines comme de l'eau. J'ai tenté de les extraire avec mon aptitude, mais le spécimen était dégradé, pas revendable. Je vais le stocker pour l'instant.
Ah, j'allais oublier de consigner les coordonnées sur la carte.
Ainsi, on avait tourné en rond autour de la couche supérieure pendant presque une demi-journée. Les plantes contaminées étaient présentes partout : l'ensemble du domaine était sous l'emprise de la souillure.
« Finalement, les autres végétaux ont également lâché. »
« Mh. Et les bêtes magiques aussi. »
« Of. »
On avait croisé plusieurs bêtes de surface, mais la contamination avait déjà fait des ravages ici. Sur les dix spécimens de cinq espèces que j'avais fauchés, trois renfermaient ces résidus.
Races, lieux de rencontre, gabarits : tout variait du coq à l'âne. Aucun autre point commun qu'appartenir à cet écosystème.
Une fois dépouillées, les émanations nocives apparaissaient principalement autour des organes. Probablement ingérées par accident en grignotant les herbes corrompues.
« On n'a pas mis le doigt sur une piste concrète. »
« On enfonce le clou. »
« Pas le choix. »
Quand toute la région était affectée, le cœur du problème devait logiquement se cacher au centre.
« Par contre, ce qui est dingue, c'est que ces suintements se cantonnent parfaitement aux limites du domaine. »
« On. »
L'étrangeté du phénomène résidait dans cette frontière nette. Je m'étais avancé juste à l'extérieur pour vérifier, mais aucune plante contaminée en vue.
On jurait qu'elle choisissait ses cibles. Y avait-il une volonté derrière, ou juste un mécanisme naturel ? Impossible de trancher pour l'instant.
« Urushi, on y va. »
« On ! »
Fran et Urushi s'enfonçaient dans les bois. D'ailleurs, après quelques minutes, les troncs se serrèrent au point de tamiser la lumière. Franchement, c'était devenu une véritable mer d'arbres.
« Plus on avance, plus l'air chargé monte. »
Même mes capteurs amortis les repéraient maintenant, les végétaux infectés pullulaient. Si c'était déjà le cas aux abords du fond, je n'imaginais pas ce qui devait y attendre.
« Hmm ? »
« Of ! »
« Ils seraient en train de bagarrer ? Quelle pression magnétique. »
Vers le tréfonds de la forêt, là où se situait vraisemblablement la couche souterraine, une énergie folle explosait. En même temps, un grondement sourd et grave vibrissait au loin.
Des prédateurs de taille et de rang élevé qui se disputeraient le territoire ? Au pire des scénarios, ce serait une guerre entre menaces de type B.
« Sous l'effet de la souillure ? Bref, on va aller jeter un œil. »
« Compris. »
« On ! »
Si la contamination avait déjà gagné les dragons terrestres et les rendait dingues, ça allait coincer.
« On évite au maximum les bastons, hein. Priorité absolue à la reconnaissance. D'accord ? »
« On se bat pas ? »
« Si on énerve les grosses bêtes par maladresse et que ça déclenche un effet domino, on sera dans la mèche. »
Dire que c'est notre faute si un déluge de monstres paniqués descend sur le coin, ça serait vraiment la crise.