Le lendemain, après avoir appris la situation intérieure du royaume de Raidos par les demi-insectes, Fran et Urushi jouaient encore avec les enfants.
Urushi surtout, depuis son arrivée au village, profite d'une tranquillité excessive, on dirait qu'il en abuse. En mode chiot ou en mode gros chien, il se fait tripoter le pelage par les gamins sans broncher.
En forme de chiot, il dort même sur le dos, ventre à l'air. On se demande où est partie sa sauvagerie. Bon, s'il y a un danger, il se lèvera illico, mais les villageois le considèrent désormais totalement comme un animal de compagnie.
En ce moment même, Fran et Mimi sont allongées, la tête posée sur le dos d'Urushi, qui fait la taille d'un gros chien.
« Ce nuage, il a l'air d'un curry »
« Euh ? Lequel ? »
« Là-bas. Un curry avec une cuillère plantée dedans »
« Moi, j'y vois une viande avec son os »
« Je vois »
« On on ! »
Les enfants de ce village, même si leur situation alimentaire s'est améliorée grâce aux provisions fournies par Fran, n'ont pas oublié le souvenir de la faim. Pas seulement Mimi, presque tous sont devenus de sacrés gloutons.
Un garçon qui jouait au réversi un peu plus loin, la bave aux lèvres, a hurlé : « Moi, j'y vois une brochette ! » Et c'est parti pour un concours de « à quel aliment ressemble ce nuage ».
« Celui-là, c'est de la viande ! »
« Ça pourrait être de la soupe aussi »
« C'est quoi, la soupe ? »
« Ben oui, on dirait une cuillère et un bol, non ? »
Sans qu'on s'en rende compte, tout le monde s'est rassemblé autour d'Urushi, allongé dans l'herbe, à regarder les nuages avec Fran.
« C'est une crêpe ! »
« Ah oui ! »
« Les crêpes que Fran nous a fait manger, c'était bon, hein »
« C'est vrai »
« Moi, je préfère le curry »
« Moi aussi »
Le curry et les crêpes ont déjà été servis aux enfants.
Comme les unités de transport en ont aussi distribué en grande quantité, le stock de curry commence à être limite. Enfin, normalement il en resterait encore pas mal, mais avec Fran et Urushi, c'est une autre histoire.
Pour ces deux-là, les réserves sont déjà en zone rouge. Et pourtant, ils n'hésitent pas à tout donner. Preuve qu'ils tiennent vraiment à ce village.
Pour les autres provisions, c'est pareil, tout a été donné à ce village. En revanche, la distribution aux autres villages a été mise en attente. Fran, ce n'est pas parce que ce sont des ennemis, elle veut juste aider les gens en difficulté sous ses yeux, mais en temps de guerre, c'est compliqué.
Esmeralda, par l'intermédiaire de la souris des sables, lui a dit qu'en pensant à l'après-guerre, mieux valait éviter les actes qui pourraient passer pour de la collaboration avec l'ennemi. Fran est toujours censée être en mission d'infiltration en territoire ennemi pour le compte de Kranzel, après tout.
Et avec les bêtes magiques qui coupent les routes, acheminer des provisions est de toute façon difficile.
Pendant que Fran et les autres profitent d'un moment de détente à regarder les nuages, l'entrée du village est soudain devenue bruyante. On voit des soldats et des adultes courir dans cette direction.
J'ai cru à l'arrivée d'un marchand ambulant, mais l'ambiance n'est pas à ça. Ça ne ressemble pas non plus à une attaque de bêtes magiques ou de bandits……
J'ai dit aux enfants de continuer à jouer, et nous nous sommes dirigés vers l'entrée.
« Au secours ! »
« Notre village ! »
Ceux qui se tenaient là étaient cinq femmes qu'on n'avait jamais vues. J'ai dû croiser la plupart des villageois, et ces cinq-là sont visiblement exténuées. Leurs vêtements en lambeaux disent assez qu'elles ont fui jusqu'ici depuis l'extérieur.
J'ai tendu l'oreille aux échanges entre les femmes et les soldats, depuis l'extérieur du cercle. On ne sait pas encore si Fran peut se montrer à elles.
Et c'est par leur bouche que la terrible nouvelle est tombée.
Elles viennent du village voisin. Leur village a été attaqué par une armée mystérieuse et a été anéanti.
Ce n'étaient pas des bêtes magiques, mais bel et bien une armée équipée d'armes et d'armures qui les a pris d'assaut. On a pensé à l'armée du royaume de Kranzel, mais ce n'était pas ça.
C'était bien une armée, mais on doute qu'ils soient humains. Apparence : des humains armés d'épées et de cuirasses. Mais ils ne semblaient pas dotés de raison, et l'armée a piétiné le village en hurlant comme des bêtes.
Elles ont fui de justesse, et ont rejoint ce village à pied, tremblant de peur face aux bêtes magiques.
Les hommes du village se sont mis à s'agiter en entendant ce rapport.
Fran a confié des potions de soins à Quint, puis est retournée vers les enfants. Pour les rassurer, pour qu'ils n'aient pas peur.
Comme prévu, les gamins, qu'on a renvoyés chez eux, avaient l'air inquiets.
« Grande sœur Fran. Il s'est passé quelque chose ? »
« Moi non plus, je ne sais pas encore les détails »
« Est-ce que des bêtes magiques vont encore venir ? »
« Peut-être. Mais ça va aller »
« Pourquoi ? »
« Parce que je vous protégerai, quoi qu'il arrive »
Fran a dit ça en leur offrant un sourire maladroit. Pas de ces sourires qui lui viennent naturellement de temps en temps.
On ne sait pas si c'est un sourire ou une grimace, c'est une sale tête. Mais j'en ai eu, bêtement, la gorge serrée.
Parce que Fran, elle, a essayé de faire un sourire, de son propre chef, pour rassurer des enfants ? Elle est devenue capable de ce genre d'attention, maintenant ?
« On on ! »
« Urushi est là aussi. Ça va aller »
« C, c'est vrai. Grande sœur Fran, elle est forte, après tout »
« Bien sûr. Puisque les aventuriers, c'est aussi forts que le Chevalier Rouge, non ? »
« Oh ! Alors c'est bon, y a pas de souci ! »
La relation de confiance que Fran a construite avec les enfants en si peu de temps.
C'est grâce à ça, sans doute, que l'ombre a disparu de leurs visages. Le Chevalier Rouge, il est super fort. Et Fran, elle est aussi forte que lui, alors ça va aller.
Sans la moindre once de doute, les enfants l'ont cru. Peut-être qu'ils voulaient juste y croire. Mais le fait qu'ils aient décidé de croire en Fran, ça, c'est sûr.
Fran a reçu cette confiance, et cette fois, elle a souri pour de bon.
« Vous, restez à la maison »
« Oui ! »
« Grande sœur, bonne chance ! »
« Ne meurs pas, hein ? Toi non plus, Urushi-chan ! »
« N ! »
« On ! »
Portés par les meilleurs encouragements qui soient, Fran et Urushi se mirent en route vers l'endroit où se trouvait Quint.