Fran s'était liée d'amitié avec les enfants du village et, aujourd'hui, ils jouaient au rez-de-chaussée de l'auberge. La pluie les empêchait de sortir.
« C'est le livre que tous les enfants reçoivent. »
« Tous les enfants l'ont ? »
« Oui. »
Mimi, totalement attachée à Fran et Urushi, leur avait apporté un livre qui semblait l'intéresser. Un recueil de contes que chaque enfant du royaume de Reidos recevait.
Elle avait dû penser que, n'étant pas native du royaume, Fran ne le possédait pas.
Même si le papier était bon marché dans ce monde, le distribuer gratuitement à tous les enfants représentait une dépense et un effort considérables. Pourtant, on le faisait, il y avait donc une raison importante.
En entendant Mimi le lire à voix haute, Fran comprit pourquoi.
« C'est alors que le chevalier rouge du royaume de Reidos barra la route aux soldats du détestable royaume envahisseur, Kranzel. »
C'était un matériel pédagogique pur et dur, conçu pour l'éducation anti-Kranzel. Le recueil contenait plusieurs histoires, mais toutes désignaient les royaumes de Kranzel et Berios comme les méchants, tandis que les chevaliers rouges, les soldats et les nobles de Reidos y figuraient en tant que justes.
Toutefois, dans ce village, le lavage de cerveau ne semblait pas fonctionner. À force de l'entendre depuis l'enfance, on aurait pu finir par croire que c'était la vérité, mais l'attitude des anciens chefs de village avait été bien trop abominable pour ça.
Le sourire forcé des adultes qui écoutaient la lecture de Mimi prouvait qu'ils n'éprouvaient aucune admiration pour ce livre.
D'ailleurs, l'obsession anti-Kranzel rendait le style et le contenu assez mauvais. Pas au point d'être incohérent, mais complètement dépourvu d'intérêt. On avait l'impression qu'un amateur, rongé par sa haine de Kranzel, l'avait écrit à la hâte, et non un écrivain professionnel.
C'était peut-être bon pour l'apprentissage de l'écriture ?
C'est pourquoi Mimi ne semblait pas du tout s'amuser. Seulement, vers la fin, son visage retrouvait un léger sourire.
« Ainsi, grâce au chevalier rouge, la paix revint au village. Marco et Aisha se marièrent et vécurent ensuite heureux au village. Fin heureuse, fin heureuse. »
Mimi referma le livre d'un claquement sec.
« Ehehe, alors, c'était comment ? »
« Hm. Intéressant. »
« Tant mieux ! L'histoire n'est pas du tout amusante, mais tu avais dit vouloir entendre une histoire rare. Et puis, la fin, moi, je l'aime un petit peu. »
« La fin ? »
« Oui. À la fin, ils ont pu être heureux, non ? »
« Je vois. »
« Marco et Aisha n'ont connu que des malheurs, alors on se demande s'ils sont vraiment heureux juste parce que la fin est bonne… »
En effet, les deux protagonistes menaient une vie d'une dureté que le terme « tumultueuse » ne suffit pas à décrire. Pour souligner la cruauté de Kranzel, les victimes que sont les héros subissent sans cesse ses exactions.
Famille tuée, vie dans la rue, tentative de vengeance ratée qui coûte un bras à Marco. Et à la fin, le chevalier rouge arrive, chasse Kranzel comme par magie, et tout se termine sur un « ils vécurent heureux » aussi brutal qu'inattendu.
« Mais c'est quand même mieux que de finir dans le malheur, non ? Ils ont dû oublier tout leur passé malheureux et vivre une existence si heureuse qu'ils peuvent dire "nous avons été heureux". »
« C'est vrai. »
Face à Mimi qui s'efforçait d'exprimer ses sentiments, Fran affichait un visage doux. Mimi n'avait plus de parents. Ils avaient été tués par une bête magique il y a quelques années. Elle vivait maintenant chez des proches et était choyée. Pourtant, à un moment donné, elle s'était renfermée et avait cessé de sourire.
Fran devait y reconnaître une part d'elle-même. Parmi les enfants, c'était vers Mimi qu'elle était la plus gentille.
Par la suite, Mimi continua de lire d'autres histoires, toutes aussi mauvaises. La fin y était plaquée artificiellement en happy end.
C'était de la littérature pour enfants, mais c'est vrai qu'une fin heureuse apporte une forme de salut.
Le lendemain, les enfants lui demandèrent de leur apprendre l'épée, et elle se mit à les instruire. Les soldats leur avaient apparemment dit que Fran était une maître de l'épée.
Le programme se limitait à corriger leurs exercices de base et à leur faire faire quelques assauts simples.
« Teiyaaa ! »
« Hm. Continue comme ça. »
« Tei ! »
« Ton pas d'approche n'est pas mal. »
« Eeei ! »
« Belle combativité. »
Elle parait les attaques des enfants et, globalement, les encourage. Elle n'a visiblement pas l'intention de faire un camp d'entraînement dans ce village.
Peu à peu, des adultes se rassemblent et se joignent à l'exercice. Pas seulement les soldats de repos, mais aussi des chasseurs, dit-on.
Dans ce pays, quiconque travaille hors du village est susceptible de devoir chasser des bêtes magiques, donc même les marchands acquièrent des compétences de combat.
C'est pourquoi ils cherchent avidement toute occasion de progresser.
« Seeey ! »
« Sois plus conscient de ton jeu de jambes ! Sinon tu te fais contrer ! Comme ça ! »
« Gue ! »
« Doryaaa ! »
« Tu mets bien ton poids, mais ta force de bras est faible ! À ce niveau, la force brute ne marchera pas ! »
« Gubo ! »
Contre les adultes, elle active un mini-mode camp d'entraînement. Elle ne va pas jusqu'au sérieux, mais elle les fait un peu souffrir pour être plus stricte.
Elle craignit d'en avoir trop fait, mais les villageois souriaient tous.
« Ah ! C'était un bon entraînement ! »
« Ouais ! »
« On ne peut pas compter que sur les chevaliers rouges, il faut qu'on protège notre village nous-mêmes. »
Apparemment, les villages voisins avaient reçu une communication de l'ordre des chevaliers rouges.
Actuellement, une mission spéciale mobilisait les chevaliers rouges, empêchant les patrouilles régulières. Si une bête magique dangereuse apparaissait aux abords, il fallait prévenir la garnison. Telle était la teneur du message.
La guerre leur a infligé de lourdes pertes et ils ne fonctionnent plus normalement. Mais si l'on apprend que les chevaliers rouges sont en état de déroute, l'inquiétude gagnera la population.
Alors, on fait semblant d'être immobilisés par une mission.
Ils essaient sans doute d'utiliser les chevaliers rouges restants de la manière la plus efficace possible.
« Alors, on en refait un tour ? »
« Oh ! Compte sur nous ! »
« C'est ça ! »