Le village de Horn, où les demi-insectes nous avaient menés, était un village paisible qui contredisait totalement l'image que Raidos m'inspirait.
Même attaqués par des bêtes magiques, ils ne paniquaient pas et évacuaient rationnellement ; ils avaient même tenté de partager leurs maigres provisions avec Fran et les autres.
Quand nous proposions de la nourriture, ils insistaient pour payer le juste prix ; tout le monde vivait honnêtement.
Pour le dire crûment, mon image de Raidos a fait un cent-quatre-vingt degrés. Avant d'arriver, j'imaginais un village bien pire.
Les cœurs endurcis, des gens s'entre-tuant pour des vivres comme en fin du monde. Ou bien un État d'oppression à la soviétique finissante, maintenu par la force. Telles étaient mes attentes.
En discutant avec les adultes du village, j'ai compris qu'eux aussi trouvaient les hautes sphères du royaume de Raidos bizarres.
D'habitude, ils se la pètent, pompent un max d'impôts, mais ne fichent aucune aide potable. Les villageois ne touchent que le minimum vital, tandis que le chef et les intendants mènent grande vie.
Ils sont reconnaissants aux Chevaliers rouges, mais beaucoup considèrent le chef et l'intendant comme des ennemis.
Dans ces conditions, quand on leur vante la grandeur du royaume de Raidos, impossible de les croire. Au contraire, ils se disent qu'un pays qui laisse de tels types en liberté ne peut pas être grandiose.
La guerre contre le royaume de Kranzel, les villageois s'en fichent à peu près. Gagnent ou perdent, ils s'en moquent.
À la base, avant l'intervention de Nightart et sa bande, ils menaient une vie misérable ; du coup, ils n'ont pas trop de sentiments négatifs envers le royaume de Kranzel dont ceux-ci sont originaires.
En me promenant dans le village, personne ne nous témoignait d'hostilité.
Bien au contraire, certains s'approchaient.
« Grande sœur, t'es qui ? »
« J'vous ai jamais vues. »
« V-vachement mignonne, toi. »
C'étaient des gamins du village. Comme une voyageuse enfant est rare, ils nous abordaient de leur propre chef. Le dernier, par contre, ferait mieux de revenir quand il aura un peu plus de bouteille.
« Pourquoi tu as une épée alors que t'es gamine ? »
« Je suis pas une gamine. J'ai déjà 13 ans. »
« Si, t'es une gamine ! Mon père dit qu'on est adulte qu'à partir de 15 ans ! »
« Mais moi je suis aventurière. Donc je compte comme une adulte. »
Ah, elle l'a dit tout net, « aventurière » ! Au royaume de Raidos, on est haïs, alors je lui avais dit de pas le dire !
Apparemment, ici, on nous traite comme des bandits. Pas parce qu'on vient du royaume de Kranzel, mais parce qu'on se dit aventuriers.
Pourtant, la réaction des gamins fut inattendue.
« Aventurière ? »
« C'est ça ! Les guerriers super flippants du pays d'à côté ! »
« C'est pas vrai ! C'est juste le duc Porc qui dit ça ; en fait, c'est des gens genre mercenaires. »
Pas seulement pour le royaume de Kranzel, la perception des aventuriers diffère aussi selon les régions. Et « duc Porc »…
« L'aventurière, elle est forte ? »
« Ouais. Ultra forte. »
« Plus que les Chevaliers rouges ? »
« Ts— »
« Fran ! Un instant ! »
( ? )
J'ai stoppé Fran par réflexe. Fran incline la tête, mais je me dis que c'était un beau réflexe de ma part, non ?
« Fran. Tout à l'heure, t'allais dire que les aventuriers sont plus forts que les Chevaliers rouges, pas vrai ? »
( Ouais. Parce que les aventuriers sont plus forts. )
Y a des porteurs d'épées divines comme Maléfice ou Izario, et Fran a déjà battu des Chevaliers rouges. La perception « aventuriers > Chevaliers rouges » est peut-être juste, mais…
Là, le dire, c'est mauvais. Même s'ils ont des sentiments négatifs envers Raidos, ils semblent reconnaissants aux Chevaliers rouges qui protègent le village.
« Dis au moins « à égalité ». »
« D'accord. Aussi forts. »
Même ça, la réaction des gamins reste mitigée.
« Euh ! Mensonge ! »
« Les Chevaliers rouges, ils sont ultra forts ! »
« « Aussi forts » c'est pas possible ! »
« Mm. »
Une gamine qui dit être au niveau d'un héros. Forcément, on la prend pour une mytho.
Fran a l'air frustrée, mais on ne peut pas proposer un combat d'exhibition à des gosses. Elle a eu l'idée de prouver sa force autrement.
« Je vais lancer ça. »
« Une pierre ? Tu vas la lancer comment ? »
« Lance-la sur moi. »
Elle ramasse une pierre par terre, la tend aux gamins et leur dit de la lui jeter dessus.
« Euh ?! On peut pas faire ça ! »
« Tu vas te blesser ! »
« C'est bon. »
Fran dit ça et s'éloigne de cinq mètres. Une pierre lancée par des gamins normaux, Fran l'esquiverait sans souci. Mais les gamins ne le pensaient pas.
« Ça va te toucher ! »
« Éloigne-toi plus ! »
« Mm ? »
Forcément, avec un sens commun, ça paraît impossible à éviter.
Fran recule de dix mètres, bon gré mal gré. Les gamins se mettent à lancer, mais c'est hyper lent. Ils retiennent leur coup.
Pourtant, la vitesse augmente peu à peu. Parce que Fran esquive leurs jets avec une aisance déconcertante.
Leur lancer, d'abord timide, s'accélère, ils y mettent du cœur. En plus, ils se rapprochent, se mettent à lancer à deux mains. Oh, trois pierres à la fois, belle impro.
Fran n'est même pas effleurée, et à la fin, les gamins reconnaissent leur défaite.
« L-l'aventurière, elle est ouf ! »
« Trop cool ! »
« Elle assure ! »
« Fufun. L'aventurière, c'est la plus forte. »
Ainsi, Fran fut acceptée par les enfants du village.