Fran et Urshi traversèrent à toute allure la ville d'Alessa, désertée par ses habitants. Les gens restaient cloîtrés chez eux, retenant leur souffle, et toutes les boutiques étaient fermées.
À Goldisia, même quand la ville était attaquée, les gens continuaient curieusement à vaquer dehors. Peut-être s'étaient-ils habitués aux raids des anti-mages et leur sens du danger s'était-il émoussé. C'est ça, sans doute, la vraie vie en temps de guerre.
Des soldats patrouillaient bien dans les rues, mais personne n'interpella Fran. Elle allait trop vite, et sous aucun angle on ne pouvait la prendre pour un mort-vivant ennemi. Ils la prenaient sûrement pour une messagère de la guilde.
Devant le manoir du seigneur, on les arrêta tout de même, mais la présentation de la carte d'aventurière suffit à les faire passer illico. Le nom de Fran semblait donc connu à Alessa bien au-delà de ce qu'on imaginait.
Je ne m'attendais pas à ce qu'on la laisse passer sans la moindre suspicion, juste en montrant la carte.
Au rez-de-chaussée du manoir, un poste de commandement avait été dressé pour l'urgence, et les notables s'y pressaient. Le maître de guilde Klimt, le commandant des chevaliers d'Alessa, Urs. Et, en place d'honneur, un homme effacé.
Apparemment, c'était lui le seigneur d'Alessa. Aucune aura, aucune acuité. Juste un oncle comme on en voit partout, un peu bien mis.
Il a l'air peu fiable, mais ça va aller ? Ou alors c'est le type à la Izario, qui a l'air incapable mais devient incroyable quand ça compte ?
« Fran-san, je suppose… Je ne peux pas dire que je sois ravi de vous accueillir. »
« Mm. Je suis venue. »
« La Princesse Foudre Noire ! Cette gamine d'alors est devenue terriblement célèbre ! »
Klimt arborait une mine sévère. Urs, lui, l'accueillait à bras ouverts. Klimt doit détester qu'un enfant soit mêlé à la guerre.
Mais vu qu'on ignore la force ennemie, un renfort puissant devrait être bienvenu. Les intérêts d'Alessa et du royaume de Kranzel priment sur les sentiments personnels de Klimt.
C'est pourquoi, bien qu'il ne puisse se réjouir personnellement, il n'avait d'autre choix que de l'accueillir en tant que maître de guilde.
« Klimt, on parlera plus tard. »
« Parler ? »
« Mm. Je veux savoir pour la magie des esprits. »
« Soit, mais… après que ce tumulte soit fini, ça vous va ? »
« Mm. »
Fran comprenait bien qu'il n'était pas question de ça maintenant.
« Tu es la Princesse Foudre Noire ? Je m'appelle Zenos Amukuranze. Je suis, disons, le seigneur de cette ville. »
« Disons ? »
« C'est un poste décoratif. Ne vous en faites pas, je suis juste là. »
Un noble drôlement décontracté. Vraiment le seigneur ? Bon, la ville est petite, c'est peut-être un noble de bas rang.
C'est ce que je pensais, mais j'avais tort.
« Fran. Comme il en a l'air, cette personne est de la famille royale. Même s'il manque de dignité, évite de lui parler n'importe comment. »
« Urs. C'est vous qui dites des choses terribles. »
« Hé ? C'était moi ? »
Attendez. Qu'est-ce qu'il vient de dire ?
« Famille royale ? »
« Une branche collatérale. Je n'ai que le pouvoir qu'on accorde à un seigneur de ville frontalière. »
« Hé bien. »
Non mais ! Branche collatérale ou pas, c'est la famille royale ! On ne répond pas « hé bien » avec cet air désintéressé !
« Vraiment, ne vous en faites pas. Je ne suis même pas autorisé à porter le nom de Kranzel. À l'heure actuelle, vous qui avez la force de combattre, vous êtes infiniment plus importants que moi. »
On dirait bien qu'il est vraiment un seigneur décoratif.
Vu l'amabilité de Klimt et d'Urs à son égard, ce n'est pas un mauvais bougre.
Simplement, s'il n'a pas pu freiner les débordements d'Auguste et du comte Olmes, c'est qu'il ne doit pas être très compétent non plus. Pour dire les choses gentiment, c'est peut-être le type qui délègue ce qu'il faut aux bonnes personnes.
« Pour ce qui est de la défense de la ville, elle est confiée aux chevaliers et à la guilde des aventuriers. Fran-san, nous souhaiterions votre coopération, est-ce possible ? »
« Mm ! »
« D'abord, il s'agit de faire face aux morts-vivants qui attaquent en ce moment. »
« Ouais. Les chevaliers ont bien du mal à gérer les morts, eux. »
« C'est vrai ? »
« Sans magie, ce sont des adversaires diablement coriaces. »
Les morts-vivants continuent de bouger qu'on les tranche ou qu'on les transperce, donc les chevaliers, qui ont peu de mages, peinent à s'en sortir.
Mais comme les forces principales des aventuriers sont parties, la réponse de la guilde accuse aussi du retard.
« C'est honteux de devoir compter sur un enfant, mais faites le ménage parmi ces morts. Vous pouvez ? »
« Ce niveau, c'est facile. »
« Hah. Les rapports de Goldisia sont arrivés, mais vous êtes toujours aussi expéditive. »
« Fufun. »
« Ce n'est pas un compliment. »
Klimt esquissa un sourire amer. Il voudrait dire de ne pas se presser, mais c'est grâce à cette précipitation qu'ils ont été sauvés. Il ne peut pas trop le dire fort.
Pour ma part, avoir quelqu'un qui s'inquiète comme ça pour Fran, c'est précieux, alors j'aimerais qu'il le dise encore plus.
On ne peut pas dire à une aventurière qui part au front « ne forcez pas trop », après tout.
« Mais d'abord, je vous prie de vous occuper des morts-vivants qui se sont infiltrés en ville. »
« Les types vifs, c'est ça ? »
« Oui. On n'a pas encore réussi à les abattre. De plus, ils ont une grande capacité de dissimulation, mes esprits n'arrivent pas à les traquer. Qu'on les ait repérés à l'infiltration tient du miracle. »
S'ils trompent même les esprits, c'est un adversaire qu'on ne peut pas prendre à la légère. Mal fait, ils pourraient être bien plus embêtants que les morts-vivants de dehors.
« Compris. »
« Je compte sur vous pour ne pas endommager la ville. »
Enfoncer le clou comme ça, c'est bien Klimt. Il connaît Fran sur le bout des doigts !
« Ensuite, si possible, rejoignez les remparts pour les soutenir. »
« Il y a des aventuriers dehors ? »
« Il ne devrait y avoir personne parti de cette ville. J'ai ordonné d'attirer l'ennemi et de le pilonner à distance ! »
« Alors, je peux y aller fort ? »
« Aucun problème. »
Comme ça, quiconque serait dehors serait en infraction, et même si Fran l'embroche, ce ne sera pas sa faute. Bon, si elle le tue, elle risque de s'en vouloir, alors Urshi et moi veillerons au grain.
« Urshi. S'il y a une présence humaine hors des remparts, préviens-moi. »
( Oui ! )
Soit ils ont désobéi pour sortir, soit c'est une unité de reconnaissance de Raidos. La probabilité est faible, mais il se peut aussi que ce soient des aventuriers extérieurs venus prêter main-forte à Alessa et engagés contre les morts-vivants.
De toute façon, on commence par nettoyer l'intérieur.
« Bon, j'y vais ! »
« Je compte sur vous. »
« S'il y a un souci, utilise les chevaliers ! Tiens, prends ça. »
« Merci. »
Urs lança l'emblème de l'ordre des chevaliers. C'est sans doute l'équivalent d'un ordre de mission.
« Princesse Foudre Noire. Je confie Alessa à vos soins. »
« Mm ! »
Sous le regard de Zenos, qui baissait la tête, et de Klimt, toujours aussi renfrogné, Fran quitta la pièce en courant.