Satia, qui avait relâché les bras enlacés autour de Fran, parla de la suite en s'essuyant les yeux.
« À présent, est-il vraiment inutile de nous arrêter ? »
« Hm ? »
Moi aussi, j'ai hésité. Franchement, même si on laisse partir Fult comme ça, les villageois nous ont vus sous toutes les coutures. Si le pays mène une enquête sérieuse, on sera grillés.
Mais Fran secoua la tête de gauche à droite.
« Je ne vous arrêterai pas. »
Je m'en doutais. S'ils avaient eu l'intention de nous capturer, ils seraient déjà passés à l'acte.
« J'accompagnerai votre groupe. En échange, pourriez-vous raccompagner mon frère à Meinoma ? »
« Mais dans ce cas, Fult et Satia aussi… »
« Je ne peux pas laisser notre bienfaiteur partir comme ça. Ne vous inquiétez pas, je suivrai par derrière sans me faire repérer par les villageois. »
« … C'est vrai ? Tu ne vas rien cacher ? »
Ouille ! Fran, tu comptais tout planquer, c'est ça ? Là, c'est trop risqué. Il faut au minimum faire un rapport ! Ça pourrait tomber sous le coup de la haute trahison !
« À y repenser, je crois que c'était là le but de Leidos. »
« Le but de Leidos ? »
« Oui. »
Satia exposa sa réflexion, qui rejoignait la mienne. Ça me tracassait depuis un moment : pourquoi avoir occupé un village du royaume de Kranzel pour y mener un rituel aussi grandiose ?
On pourrait dire que c'était le seul endroit possible à cause des veines draconiques. Mais le royaume de Philias est encerclé par Leidos. Ne suffisait-il pas d'utiliser une malédiction plus puissante depuis le territoire de Leidos ?
Je n'en sais pas plus, mais j'avais le sentiment qu'il y avait une autre raison que l'usage de la malédiction.
« Je pense que le but de Leidos n'est pas seulement l'achèvement de la malédiction. »
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Si la malédiction aboutit, tant mieux : ça porte un coup au royaume de Philias.
Mais du côté de Leidos, n'avaient-ils pas prévu que Philias tente de l'empêcher ?
Pour activer la malédiction, il leur suffisait de massacrer les villageois, aventuriers et bandits rassemblés sur la place pour en faire des sacrifices. Satia a eu l'impression que Leidos avait délibérément laissé ces gens en vie.
En d'autres termes, Leidos visait à pousser Philias à attaquer un village de Kranzel pour stopper le rituel.
« Les chevaliers démons de notre pays ont une loyauté un peu trop excessive envers la nation… »
Pour sauver le peuple de Philias, certains n'hésiteraient pas à tuer des étrangers. À cause de l'influence des démons qui les possèdent, leur loyauté déjà élevée se trouve déformée.
Les démons ont des natures calquées sur les sept péchés capitaux, et Philias favorise ceux de luxure et d'orgueil. Parce qu'ils sont commodes comme subordonnés.
Bune et Ronove sont censés être des démons de la légende du roi Salomon… ? Les sept péchés capitaux existent aussi ?
Bon, ce monde a été créé par des dieux qui se sont inspirés de la Terre, alors plein de légendes doivent être mélangées. Les dieux eux-mêmes semblent être un mélange de divinités terrestres.
« L'orgueil, tant qu'on ne se trompe pas de direction, mène à la rigueur. Puisqu'ils visent la perfection, ça se répercute utilement sur le travail. La luxure, tant qu'il n'y a pas de sexe opposé dans l'équation, reste gérable, et Philias dispose de moyens pour la canaliser. »
C'est encore plus fiable que la paresse ou la colère, non ?
Les deux qui nous accompagnaient, ainsi que Serido le valet qu'on a croisé avant, sont possédés par des démons d'orgueil. En y repensant, ça colle. Parce qu'ils méprisent les autres, ils sont capables de n'importe quoi. C'est sûrement pour ça que la diplomatie de Philias est si catastrophique.
Même si ce n'étaient que des chevaliers démons, sans Fult et les siens, ils en seraient arrivés à la décision de tout tuer. Ensuite, ils auraient fait fuiter l'info à Kranzel pour dresser les deux pays l'un contre l'autre.
« C'était une opération pour diviser les deux nations. C'est ce que je pense. »
« Dans ce cas, mieux vaut tout cacher. »
« Non, si ça finit par se savoir, on perdra la confiance de Kranzel. Leidos fera en sorte que la vérité éclate, c'est certain. »
« Je vois. »
On ne sait pas si Leidos visait vraiment ça. Mais si Satia présente des excuses et un rapport à Kranzel, il y a de grandes chances qu'on n'en vienne pas aux armes contre Philias. Ce roi agit par raison, pas par émotion.
« C'est pour cela que je vous prie de m'emmener avec vous. »
« … Compris. »
Alors que Fran acquiesçait non sans hésiter, Satia se raidit soudain. Elle avait perçu une présence qui fondait sur eux à une vitesse folle. Mais Fran lui adressa un sourire rassurant.
« C'est bon. C'est pas un ennemi. »
À peine l'eut-elle dit qu'une masse noire surgit de la forêt.
« Ofu. »
« Urushi ! C'est le type d tout à l'heure ? »
« On ! »
C'était Urushi de retour. Il tenait un homme inconscient dans sa gueule, prêt à le croquer s'il tentait de s'enfuir. Il avait superbement capturé un agent ennemi.
Seulement, Urushi est bien entamé. Son mana est tombé sous la moitié, et sa vitalité continue de baisser. En y regardant de plus près, un petit couteau est planté dans son flanc droit.
Enfin, « petit » parce qu'Urushi est gigantesque : c'est le même genre de lame que celle qui a failli coûter la vie à Fult. Même sans l'effet « tue-démon », la malédiction agit sur Urushi.
« Urushi ! Ça va ? »
« Ofu. »
« Attends, je vais te soulager tout de suite. »
Fran trancha net le couteau tue-démon pour que je l'absorbe. La blessure, dont la régénération était ralentie par la malédiction, guérit illico sous un flot de magie de soin à attribut divin. Une dissipation de malédiction purgea aussi ce qui restait dans son corps.
Un bruit sourd vint de l'homme tenu par Urushi ? La vibration du couteau a dû lui faire mal, et sa mâchoire s'est refermée trop fort. Peut-être une fracture, mais tant pis. Il a l'insensibilité à la douleur, de toute façon.
« Dis donc, son visage était comme ça avant ? »
« Ofu. »
« Ah, je vois. Dans le village, il utilisait de l'illusion et un déguisement pour changer de tête ? »
« Ofu. »
Urushi acquiesça et lâcha l'homme. Il lui manque une patte, mais l'hémorragie est déjà stoppée. Il a dû utiliser une des potions qu'on lui avait données pour colmater la plaie.
« Hé. Réveille-toi. »
« Hum… ? Ici… Tch. »
« Ah ! Le poison ! »
L'homme vient de reprendre conscience et a aussitôt saisi la situation. Il a avalé le poison caché dans sa dent. Mais Urushi a contré illico avec sa magie de poison mortel, neutralisant la toxine.
Une fois certain de ne pas pouvoir mourir, l'homme a serré les dents et s'est figé. Grâce à son immunité à la douleur, il ne réagit même pas à la souffrance.
Fran répète sa spécialité : torture et soin alternés, mais ça ne prend pas sur lui.
« Cet homme ? »
« … Celui qui a lancé le couteau sur Fult. »
« ! »
Fran a marqué une micro-hésitation, puis a dévoilé son identité. Aussitôt, l'aura de Satia change. Je n'aurais jamais cru qu'on puisse dégager une intention meurtrière aussi dense et vicieuse en un éclair …
Fran et Urushi se raidissent. Ce n'est pas la peur panique qui fait pleurer et hurler. Non, c'est peut-être encore plus terrifiant.
« … C'est donc lui, « ça ». »
« Hm. »
Au moment où Satia a prononcé « ça », j'ai moi-même senti un frisson glacial me parcourir.
« Dis, Fran. Tu me laisserais l'interroger ? Je te jure que, par n'importe quel moyen, je lui ferai tout cracher. Qu'est-ce que t'en penses ? »
« C', c'est une bonne idée. Hein ? Urushi ? »
« O, on-on ! »
Même Fran et Urushi sont un peu intimidés. Satia a ce niveau d'intimidation. L'homme, lui, regarde le fin sourire de Satia en déformant son visage de terreur.
Vaut mieux tout balancer vite fait, pour ton bien, mon gars ?