Nous avons quitté la ville en emmenant les gens de Dars que nous avions libérés, continuant notre marche vers le sud-est. À quelques jours de marche vers l'intérieur des terres se trouve une ville d'une taille respectable.
Il s'agit d'abord d'y vérifier la situation.
Ah, en chemin, nous avons aussi retrouvé les aventuriers qui s'étaient enfuis. Grâce à eux, la protection est renforcée et le déplacement plus facile, et Fran est de bonne humeur.
Il semblerait que le royaume de Raidos n'ait pas la marge pour nous poursuivre, ils ne se montrent pas. Ce sont plutôt les bêtes magiques qui sont gênantes.
D'après les informations extirpées au chef d'unité et au dompteur de bêtes, nos deux prisonniers, après l'occupation de Dars, plusieurs petites unités d'éclaireurs et de sabotage en sont sorties, mais elles ne feraient pas trente personnes au total.
Ça colle avec les infos de Valuza.
L'information selon laquelle ils comptent occuper quelque part un village est un peu inquiétante, mais on pourra s'en renseigner une fois arrivés au point d'évacuation.
Quatre jours après notre fuite de Dars.
Nous sommes parvenus à atteindre la ville sans laisser personne en route. Dans cette région, c'est la ville-relais de Rockers, la deuxième en importance après Dars.
Le groupe arrivé est accueilli à soixante pour cent par de grands sourires, trente pour cent de mines dubitatives, dix pour cent de visages inquiets. Les grands sourires viennent des évacués de Dars qui vivaient sous tentes hors de la ville. Ils sont ravis de voir des camarades en vie.
Les mines dubitatives, ce sont les patrouilleurs et une partie des habitants. Ils ne peuvent pas se réjouir franchement de voir augmenter le nombre d'étrangers susceptibles de semer le trouble.
Les visages inquiets sont aussi ceux d'habitants. Ils doivent craindre le problème de la nourriture. En temps de guerre, la population a bondi de trois cents personnes d'un coup. Qu'ils sombrent dans le noir à l'idée de la répartition, c'est inévitable.
Autant jouer une petite scène.
Une fois sa conversation avec les gardes terminée, je fais dire quelques répliques à Fran, voix bien portée.
D'abord, on empile plusieurs caisses prises au royaume de Raidos, pour montrer que c'est de l'intendance.
« Ça, c'est du riz volé à Raidos. Y'a plein de haricots et tout. »
« Oh ! Est-ce que… est-ce que vous comptez nous le fournir ? Je vous en prie, vendez-le-nous ! »
Ce chef des soldats est un bon bougre. Au lieu de l'exiger, il vient demander de le lui vendre. En temps de guerre, il aurait pu le réquisitionner de force, cela dit.
Ou bien, pressentant qu'il en reste encore beaucoup dans le stockage dimensionnel, il fait profil bas ? Si c'est le cas, c'est un homme compétent, avec de la jugeote. On peut lui faire confiance.
Fran empile encore une montagne de caisses et ouvre la bouche.
« Puisque c'est du butin sur Raidos, pas besoin d'argent. »
« Vraiment ? »
« On n'est pas à court de fric. Par contre, j'aimerais que vous acceptiez les gens que j'amène. »
« Bien sûr, bien sûr. »
« Y'a beaucoup de soldats de Dars dedans, ils pourront servir à défendre la ville. »
« Oh ! Ça aide drôlement ! »
Le chef a-t-il deviné notre intention ? Il répond en criant encore plus fort que nécessaire.
Mon idée est simple : on peut fournir nourriture et combattants ! On est utiles, alors évitez de nous traiter comme des parias ! — rien de plus qu'une publicité à haute voix.
On voit bien que l'expression des habitants de Rockers s'adoucit considérablement. Après tout, une montagne de vivres s'élève sous leurs yeux.
Même si ça en a l'air, avec les milliers de bouches à nourrir que compte Rockers maintenant, ça ne tiendra qu'une journée. C'est un tour de passe-passe visuel.
Bon, s'il en manque, on peut en rajouter.
« Vous voulez qu'on les porte où ? »
« Non, on s'en charge. »
« Mais si je le fais, c'est simple. »
« C'est vrai, mais on veut que les habitants voient cette masse de marchandises rentrer. Et faut bien occuper ceux qui glandent sans rien faire. Ils ne font que des bêtises. »
« Des bêtises ? »
« Bagarres, vols, beuveries et vacarme… on a bien du mal. La sécurité en ville est au plus bas. Surtout les marins de Dars sont violents, et ça colle pas avec les voyous d'ici. »
Ah, entre évacués et locaux, les frictions ont déjà commencé. Surtout entre gens de main, ça sent la guerre de territoire.
L'idée, c'est de fatiguer les imbéciles qui débordent d'énergie en les faisant bosser dur, et en faisant transporter les cargaisons dans toute la ville, de montrer aux gens l'abondance des vivres pour les rassurer.
« Ils obéissent docilement ? »
« S'ils obtempèrent pas, on les vire. De toute façon, tu nous as amené pas mal de force de frappe. Et si on les tient ici, en cas de pépin, ils comptent comme effectifs. »
Il pense aussi à rendre utilisables au combat les voyous qui ont l'habitude de se battre. C'est décidément un homme capable.
Nous avons salué le chef des soldats tout sourire, et nous nous sommes dirigés droit vers la guilde des aventuriers. Pour rendre compte de ce qui s'est passé à Dars. Ça devrait boucler la mission de Barbola.
En entrant dans la guilde, Charlotte et les autres sont déjà là. Elles sont en train de faire leur rapport. Même en tendant l'oreille, on n'apprend rien de plus que ce qu'on a entendu sur la route de Dars.
Une seule info nouvelle, toutefois. Charlotte a ouï dire qu'on la transférerait d'un jour ou l'autre vers un village nommé Metelmaam.
Et le maître de guilde, en entendant le rapport, pousse un cri de surprise.
« Metelmaam ? C'est vrai ? »
« Y-yes. Un type qui avait l'air important l'a dit. »
« En ce moment, Rockers reçoit beaucoup d'évacués des villages et villes alentour. Mais de Metelmaam, pas un seul évacué n'est arrivé. »
Je me suis dit que l'info n'était simplement pas parvenue, mais apparemment la guilde a déjà dépêché des aventuriers sur place. Pourtant, ces aventuriers ne sont pas revenus non plus.
« S'ils ont juste eu un accident en route et que l'info n'a pas circulé, ce serait le meilleur des cas. Mais sinon… »
« Metelmaam aussi, l'armée de Raidos… »
« Oui. Cette possibilité existe. »
Le maître de guilde murmure cela, puis son regard se porte sur Fran.
« Celle qui est là, c'est Fran-dono, la Princesse Foudre Noire ? »
« Mm. »
« Je voudrais vous confier une mission. Reconnaissance et secours à Metelmaam. Qu'en dites-vous ? »