Nous sommes sortis de la guilde des aventuriers et avons regagné l'auberge pour l'instant.
Que ce soit pour emprunter une cuisine ou s'approvisionner en ingrédients, nous nous sommes rendu compte qu'il fallait d'abord décider quoi vendre sur l'étal.
« Alors, discutons de ce qu'on va vendre sur l'étal. »
« Curry. »
« On ! »
« Même si c'est du curry, il faut décider des ingrédients et du niveau de piquant. Selon ça, il faudra aussi commander les assiettes et cuillères adaptées. »
Balboran est une ville de cuisine et de stands, on y trouve plusieurs grossistes en articles divers. Les assiettes en papier et cuillères en bois peuvent être produites en masse par alchimie, et la guilde des cuisiniers peut s'en charger si on fait la demande. Bien sûr, ça a un coût.
Les épices, on les a déjà récupérées au repaire des pirates.
On a étalé les quarante épices réparties dans des petits plats et on réfléchit aux combinaisons. Avec ça, du doux au très épicé, n'importe quel goût est possible.
« Le curry doux, c'est la justice. L'épicé c'est bon, mais c'est piquant. »
« C'est vrai. Fran aime le doux. Enfin, si on veut que les enfants puissent en manger aussi, le doux c'est plus sûr, non ? »
« N. »
« Kûn. »
« Cela dit, Urushi aimait l'épicé. »
« On on ! »
« Les adultes aussi, y en a qui aiment l'épicé. »
Proposer les deux n'est pas impossible... Le problème, c'est les ingrédients...
« Qu'est-ce qui serait bien ? Viande de bœuf, porc, volaille, reptile, poisson. Insectes, tigre, loup aussi. »
Le « -type » est ajouté exprès parce qu'on utilise parfois de la viande de bêtes magiques de la même famille. Pour le porc, y a le Crush Boar, pour le bœuf le Rock Bison, etc.
« Mmm... le porc c'est bien. »
« OK, premier candidat : le porc. »
« On ! »
« Urushi... c'était la volaille qu'il aimait, non ? »
« On on. »
« Deuxième candidat : la volaille, alors. »
« On ! »
Les gens du Kansai ne mangeraient que du curry au bœuf, paraît-il, mais moi je suis du Kantô, donc curry = porc dans ma tête. Fran aime aussi le porc, du coup c'est souvent du curry au porc. La viande de bœuf qu'on avait avant, je l'ai utilisée pour des hamburgers et des yakiniku.
Pour trouver de la viande, un boucher, quoi. Le marché en a sûrement. Y a peut-être des magasins spécialisés dans la viande de bêtes magiques.
« Et pour les autres ingrédients ? Pommes de terre, carottes, oignons c'est indispensable. En ingrédient secret : pomme, miel, chocolat... »
Fran préfère le style fondant où tous les légumes ont fondu, plutôt que le style gros morceaux.
« Les toppings ? »
« Toppings... sur un stand, c'est pas trop compliqué ? »
« Katsu, cheese hamburger, karaage, œuf onsen, légumes frits, tout est bon. »
Tout c'est impossible. Faut en sélectionner quelques-uns...
« Hé, allez faire un tour au marché d'abord. On décidera les ingrédients là-bas et on réfléchira aux toppings. Pour l'instant, on cherche de la viande type porc et des légumes. »
« N. »
Une heure plus tard. Nous voilà au marché portuaire de Balboran. C'est le plus grand marché de la ville, où s'alignent les denrées débarquées.
« Hum, aucun boucher ne propose beaucoup de viande de bêtes magiques. »
Apparemment, il y en a peu en circulation. La viande de bêtes magiques type porc est chère et y en a peu. Faut peut-être se résoudre à utiliser du porc normal ?
Le curry a l'avantage de la nouveauté, et même avec du porc normal, je pense qu'on a largement une chance de gagner.
Les légumes, ça devrait aller. Pour les ingrédients secrets — pomme, miel, chocolat, café — je pense qu'on trouve tout. Du coup, pas besoin de s'obstiner sur la viande de bête magique ?
« Mogu mogu. »
« Omu omu. »
« Vous avez l'air de vous régaler, tous les deux. »
« C'est une étude de marché. On regarde ce qui est populaire. »
« On on. »
« Bon, tant mieux. Ça facilite la collecte d'info. Les fournisseurs, les prix d'achat, etc. »
« Étude de marché, hein. Bonne idée. faudrait peut-être faire de l'espionnage aussi. »
« Espionnage ? »
« Ouais. Goûter les plats des mieux classés du concours précédent, par exemple. »
Y a sûrement des cuisiniers célèbres. Si on va dans leurs restos, on peut goûter leur cuisine.
« N. Compris. »
« On on ! »
Urushi remue la queue à toute vitesse, tout content, mais il pourra pas entrer dans les restos, lui. Faut pas qu'il soit déçu après.
En posant quelques questions, j'ai récolté des infos facilement. Surtout les vieux qui tiennent des stands de bouffe, ils deviennent tout mous face à une belle fille qui achète en gros. Ils nous ont dit bien plus qu'on n'avait demandé.
« Ici ? »
« Ouais, l'enseigne dit bien "Ryûzen-ya". »
Parmi les adresses qu'on nous a données, c'était le plus proche. En plus, le patron a été finaliste l'an dernier.
C'est moins chic que je pensais. Le menu affiché dehors montre des prix normaux. Vraiment ici ?
« Ouvert ? »
J'ouvre la porte et jette un œil. L'intérieur a l'air d'un resto calme.
« Bienvenue. Pour une personne ? »
« N. Une et une bête. »
« Ah... chez nous, les animaux de compagnie... »
« C'est Urushi. »
« Kûn kûn. »
« Laisse tomber. Mets-toi dans l'ombre. »
« Kû... »
Pas le choix. Je lui donnerai un bon truc à manger plus tard.
« Alors, pour une. »
« Euh... le chien vient d'entrer dans l'ombre... »
« Illusion d'optique. »
« Hein ? Illusion ? C... c'est vrai. Un chien qui entre dans l'ombre, impossible. Je dois être fatiguée. »
Désolé, mademoiselle. Je vais commander beaucoup, alors pardonnez-moi.
« La spécialité ? »
« Euh... c'est ça. La spécialité de la maison, la soupe d'os de dragon. »
« Os de dragon ? Vous faites le bouillon avec des os de dragon ? »
« Oui. C'est exquis. »
Des os de dragon, hein. J'arrive pas à imaginer le goût.
« Celui-là, alors. Et ça, et ça, et ça, et ça. »
« Nos portions sont assez généreuses, ça va ? »
« Daijôbu. »
« Je répète : soupe d'os de dragon, steak de Rock Bird, brochettes de Golden Sheep, salade de Yggdrasil Potato, pilaf au crabe de Balboran. C'est bon ? »
« N. »
Fran, ça c'est du petit déjeuner. Dix minutes plus tard, la soupe arrive en premier. Pas d'ingrédients dedans, un bouillon jaune transparent. On dirait du consommé.
Je vais en garder la moitié dans mon stockage pour l'analyser plus tard.
« (Je peux manger ?) »
« Ouais, vas-y. »
« Alors, itadakimasu. »
*Zuzu*
Fran porte la soupe à sa bouche. Une gorgée.
« Ça donne quoi ? »
« ... C'est bon. »
Elle fait une tête un peu frustrée. C'est pas bon ?
« Peut-être même meilleur que le consommé de Maître. »
« Je vois. »
C'est fort. Pour Fran, dire qu'un truc est meilleur que ma cuisine, c'est le compliment ultime.
Un bol à 20 golds. Les autres plats utilisent des ingrédients de bêtes magiques mais tournent autour de 50 golds. C'est plutôt bon marché.
J'ai peut-être sous-estimé le niveau. Au moins, avec une cuisine à moitié sérieuse, on risque de pas faire le poids.
De retour à l'auberge, j'ai fait goûter les plats à mes doubles et ce constat s'est renforcé. J'avais fait le tour d'autres restos et rapporté des plats en cachette...
Tous étaient sacrément bons. Mes doubles créés avec le niveau actuel de Création de Double ont des sens très aiguisés. Le goût est identique à celui d'un humain. C'est pour ça que je le sais. Le niveau des participants au concours est élevé.
« Ça y est, faut y aller à fond sinon la dernière place est possible. »
On peut plus se permettre de parler porc. Faut absolument de la viande de bête magique. Et sélectionner tous les autres ingrédients. Y a le problème du coût, on peut pas tout prendre luxe, mais au moins des légumes frais et bons. Et pas lésiner sur les épices.
La façon de vendre aussi, faut l'étudier. Y a-t-il une vente adaptée aux stands ? Vendre juste du curry rice, j'ai l'impression qu'on en écoulera pas des masses.
Puisqu'on en est là, utilisons tous les contacts disponibles.
« Fran, on va chez la compagnie Lucille. C'est une grosse boîte, paraît-il. Ils pourront peut-être nous fournir viande de bête magique et légumes. »
« N, compris. »
Y a-t-il d'autres points sur lesquels on peut se démarquer ? Épices, viande, légumes. Et après... l'eau, peut-être. Au moins utiliser une bonne eau. L'eau de puits du coin n'est pas mauvaise, mais ce monde regorge d'eaux mystérieuses. Si on peut en avoir une...
On leur demandera à la compagnie Lucille. L'argent, on l'a. Si on perd sur la technique et l'expérience, au moins gagnons sur la qualité des ingrédients. C'est un peu pensée de nouveau riche, mais c'est pour gagner.
« On va réunir les meilleurs ingrédients, quoi qu'il en coûte ! »
« Oh ! »
« Oun ! »