Ceux qui se trouvaient là étaient pour la plupart à la retraite, mais pour les réseaux de renseignement, bien peu dans l'empire pouvaient rivaliser avec cette assemblée. À peine le vieux maître eut-il fini de parler que quelqu'un enchaîna.
« Le Protectorat du Nord est sous une pression énorme. Il a adressé plusieurs rapports à la cour dans l'espoir de faire suspendre le commerce du sel et de l'acier, afin d'empêcher les pays voisins de se renforcer. Mais Sa Majesté a toujours voulu un Grand Tang ouvert : il n'a pas consenti à restreindre le commerce de ces marchandises. Il refuse donc de trancher sur ce point. »
« Par ailleurs, le Protectorat du Nord a engagé des pourparlers avec les Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest, mais ceux-ci prétendent qu'il s'agit de bandes indépendantes, et qu'ils s'emploient eux aussi à les réprimer. Ils sont donc tout aussi démunis. »
C'était un vieillard aux cheveux d'argent qui parlait.
Ce vieillard était « l'ancien Ma ». Du temps où il servait sous le vieux maître, il commandait les cavaleries. À la différence du soldat ordinaire, il excellait aussi en calligraphie. Son trait était ferme et puissant sans manquer d'élégance. On le surnommait donc « le Calligraphe à cheval ».
De tous les subordonnés du vieux maître, c'était lui le plus habile au pinceau.
« Gongzi aîné, vous êtes un haut fonctionnaire de la cour et vous avez le droit de débattre de ces questions avec Sa Majesté. Vous serait-il possible de soulever l'affaire à la cour ? »
Ce disant, l'ancien Ma se tourna vers le grand oncle Wang Gen.
Wang Gen avait déjà quarante-cinq ans et ses enfants étaient adultes. Mais devant ces vieillards, il restait ce « Gongzi aîné ».
« Cela ne servirait à rien. Pour l'heure, nous avons besoin des chevaux des Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest. Si nous interdisons le commerce du sel et de l'acier, nous ne pourrons plus nous procurer ces montures. Il est impossible que Sa Majesté y consente. »
répondit le grand oncle Wang Gen. Les Khaganats de l'Est et de l'Ouest avaient un talent hors du commun pour dresser les chevaux de guerre, et leurs bêtes possédaient une force et une endurance prodigieuses, sans équivalent dans aucun autre pays. Restreindre le commerce avec eux porterait donc un coup sévère au Grand Tang.
À ces mots, les anciens subordonnés froncèrent les sourcils.
« … Cela dit, sur le rapprochement des Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest, la cour a déjà envoyé des hommes pour semer la discorde entre eux. Et ces deux pays ont toujours été à couteaux tirés : il est peu probable qu'ils s'entendent à court terme. »
s'empressa d'ajouter Wang Gen.
« Grand-père, j'ai une idée ! »
Le cousin Wang Li écoutait attentivement depuis le début, et il prit soudain la parole. Son vif désir de briller se lisait sur son visage. En un instant, tous les regards se portèrent sur lui, celui de Wang Chong compris.
« Nous pourrions faire agir de concert le Protectorat du Nord et le Protectorat du Chanyu : avec la puissance des deux réunis, nous leur donnerions une rude leçon. Il suffit de leur montrer notre force, comme le firent les dynasties précédentes, et ils rentreront dans le rang ! Cela materait de surcroît l'arrogance des autres États ! »
Les poings serrés, Wang Li parlait avec fermeté.
À l'entendre, Wang Chong fronça les sourcils, désapprobateur.
Tous les hommes du clan Wang espéraient se couvrir de mérites aux frontières, comme grand-père et ses anciens subordonnés l'avaient fait.
Et le cousin Wang Li ne faisait pas exception !
Mais ses dispositions pour les affaires militaires étaient manifestement médiocres au regard de ses autres talents !
'Mon cousin voit les choses de manière bien trop simple. Comment déplacerait-on une telle masse de troupes aussi aisément ? Et le mouvement de deux grands protectorats exigerait d'âpres débats à la cour, d'innombrables simulations sur la table des états-majors, et un travail de renseignement et de vérification sans fin. Avec un tel remue-ménage, les Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest en seraient informés depuis longtemps. Qu'il s'agisse de mobiliser leurs troupes face aux deux protectorats ou de fuir à l'avance, ils auraient tout le temps de se préparer.'
'Et puis, avant de déplacer des troupes, il faut d'abord déplacer les vivres. Le ravitaillement d'une armée de cette taille n'est pas une mince affaire.'
'Aussi, tout possible que cela paraisse en théorie, c'est irréalisable dans les faits !'
songea Wang Chong.
Le cousin Wang Li avait rejoint l'armée depuis plusieurs années, mais il ne saisissait manifestement toujours pas les différents aspects de la guerre ni les procédures qu'exige sa préparation.
Wang Chong savait que les talents du cousin Wang Li étaient dans l'administration, et de très loin supérieurs à ses aptitudes militaires. Malheureusement, le grand oncle avait voulu qu'il surpassât le frère aîné de Wang Chong et l'avait envoyé à l'armée : d'où la situation présente.
Comme Wang Chong l'avait prévu, à peine le cousin Wang Li eut-il prononcé ces mots que les anciens subordonnés froncèrent les sourcils. Chez le vieux maître lui-même, assis en haut bout, un pli discret se creusa sur le front.
« Héhé, le Jeune Maître Li ne manque pas d'initiative. »
« Cette affaire pourrait bien être possible. »
« Les Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest sont bien trop arrogants. Le Jeune Maître Li a raison, il faut leur donner une leçon et rabattre leur orgueil. »
…
Les vieillards aux cheveux blancs hochaient la tête ; mais s'ils exprimaient leur approbation, on voyait bien qu'ils ne faisaient que lui donner le change.
Wang Li nourrissait de grands espoirs et pensait que l'assemblée l'approuverait au moins. Or, s'ils l'approuvaient, leur ton disait tout autre chose.
Il n'était pas sot et devinait le problème sous les mots. Son visage se décomposa.
« Assieds-toi ! »
lança sèchement le grand oncle Wang Gen à ses côtés.
« Le protecteur général du Protectorat du Chanyu, Li Dan, et celui du Protectorat du Nord, Zhang Zhi Yun, sont en mauvais termes. Il n'y a pas si longtemps, ils venaient encore d'adresser chacun un rapport pour accabler l'autre. Comment veux-tu qu'ils agissent de concert contre les Khaganats de l'Est et de l'Ouest ? »
Le visage de Wang Li blêmit d'un coup.
Sa position dans l'armée n'était pas très élevée, mais il savait que la mésentente entre chefs de guerre est un interdit majeur. Les subordonnés du vieux maître avaient seulement choisi de ne pas le relever, par égard pour lui et pour ne pas l'embarrasser.
Il avait voulu briller devant le vieux maître et gagner l'estime de ses anciens subordonnés ; contre toute attente, il ne s'était couvert que de ridicule et avait fait baisser leur opinion de lui. En un instant, son visage vira à l'écarlate et il se rassit. Mordant ses lèvres, il choisit de se taire.
Wang Chong ne put retenir un soupir à cette vue. Le cousin Wang Li avait toujours été de tempérament rivalitaire. Il n'était pas commode, mais il n'était pas mauvais.
Dans sa vie antérieure, il avait subi le même revers et avait lentement sombré dans l'abattement. Ses rapports avec le grand oncle et la grande tante s'étaient envenimés, et il avait fini par quitter la maison en claquant la porte et par disparaître aux yeux de tous.
« Chong-er, que penses-tu de cette affaire ? »
Alors que Wang Chong, tête baissée, cherchait comment aider son cousin, le vieux maître prit soudain la parole. Mais cette fois, il ne s'adressait ni à ses anciens subordonnés, ni au grand oncle Wang Gen, ni au cousin Wang Li, mais au plus jeune de tous, Wang Chong.
Les anciens subordonnés en restèrent complètement interdits. Ils se retournèrent vivement vers Wang Chong, comme s'ils remarquaient sa présence pour la première fois.
Comment une telle chose était-elle possible ? Depuis le début, ils croyaient que le vieux maître cherchait à pousser le « Li gongzi » pour lui succéder ; à ce qu'ils voyaient maintenant, ils se trompaient du tout au tout.
Celui que le Duc Jiu poussait était cet adolescent assis dans un coin.
Dire qu'ils avaient cru que le Duc Jiu l'avait seulement fait entrer pour l'instruire en écoutant !
'Grand-père ?'
Wang Chong resta saisi. Il ne s'attendait pas à pareille situation.
C'était vrai : il voulait briller et attirer l'attention de tous, mais l'occasion et la manière comptaient tout autant. S'il avait pris la parole de lui-même, ces puissants anciens subordonnés l'auraient jugé « impudent ».
Ils auraient simplement pensé qu'il en faisait trop pour leur plaire, et que son ardeur dépassait ses capacités.
Aussi Wang Chong s'était-il tenu tranquille dans son coin, écoutant attentivement sans rien dire.
Il ne s'attendait pas à un revirement aussi rapide. Voilà que grand-père demandait l'avis d'un enfant sur une affaire majeure de l'empire, en une occasion aussi grave.
Comme la possibilité ne lui avait même pas traversé l'esprit, il fut pris de court.
« Dis ce que tu penses, ne crains rien ! »
Le vieux maître leva légèrement la main en souriant pour l'encourager.
Le silence se fit complet dans la salle du conseil. Le grand oncle regarda longuement Wang Chong, mais ne dit rien. Nul ne connaît un fils mieux que son père, et de même, nul ne connaît un père mieux que son fils.
Wang Gen ne s'attendait pas à ce que le vieux maître mît Wang Chong à l'épreuve aussi vite.
La scène pouvait paraître soudaine, mais elle était délibérée. Le vieux maître ne voulait pas que Wang Chong fût préparé, afin d'éprouver sa véritable valeur.
'Dire que le vieux maître le tient en si haute estime.'
songea Wang Gen. Puis il se rappela l'épée que Wang Chong lui avait offerte dans la grande salle.
Cette épée avait donné au vieux maître le sentiment d'avoir trouvé une âme sœur.
À y bien réfléchir, les deux choses devaient être liées.
'Maudit soit-il !'
Wang Li ignorait ce que pensaient le vieux maître et son père, mais en voyant le premier faire une exception pour inviter Wang Chong à parler en une occasion aussi importante, il fut pris de rage. Il serra les poings, et ses dents faillirent se briser sous la pression.
Tournant les yeux vers le coin de la pièce, il fusilla Wang Chong d'un regard chargé d'hostilité.
« En effet, Jeune Maître Chong. Dites-nous librement ce que vous pensez, personne ne vous reprochera rien ! N'ayez crainte. »
Plusieurs des subordonnés du vieux maître l'encouragèrent à leur tour.
À leurs yeux, le silence de Wang Chong était un signe de peur. Mais par déférence pour le vieux maître, personne ne lui chercherait querelle.
Personne, bien entendu, ne le prenait vraiment au sérieux non plus.
Après tout, on ne pouvait attendre d'un enfant de quinze ans qu'il dît quoi que ce fût de significatif sur une affaire de cette importance. La plupart pensaient simplement que le vieux maître cherchait à le former.
Ssssss !
Wang Chong inspira profondément et se leva enfin. Peu à peu, l'agitation qu'il ressentait retomba.
C'était l'occasion qu'il attendait ! L'assurance montait lentement en lui.
« Grand-père, messieurs les aînés, votre petit-fils estime que le problème des steppes du nord ne réside pas dans les Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest, mais à la cour impériale ! Il ne réside pas dans les armes d'acier, mais dans le cœur des hommes ! Il ne réside pas à nos frontières, mais à l'intérieur de nos territoires ! »
Face à tous ces regards, Wang Chong avait parlé avec force et autorité, surprenant l'assemblée entière. Le vieux maître lui-même, qui avait pourtant sollicité son avis, en fut interdit.
« Jeune Maître Chong, qu'entendez-vous par là ? Le problème ne serait pas dans les Khaganats de l'Est et de l'Ouest mais à la cour, non dans les armes d'acier mais dans le cœur des hommes, non aux frontières mais à l'intérieur de nos terres ? Jeune Maître Chong, je vous prie de vous expliquer. »
Le duc de Ye, avec sa forte aura militaire, venait de prendre la parole. Ses sourcils étaient étroitement noués.
De tous les subordonnés du vieux maître, il était le plus habile en stratégie militaire, et son avis à lui seul valait celui de tous les autres.
Mais le duc de Ye lui-même ne parvenait pas à saisir le sens des paroles de Wang Chong. Il n'aurait su dire s'il s'agissait d'un procédé pour « attirer l'attention » ou d'une flèche tirée droit au cœur du problème.
(NdT : khan, khagan et chanyu désignent tous la même chose, le souverain des Turcs, des Mongols et des peuples de la steppe. Chanyu est toutefois un terme bien plus ancien que khan, et cette différence d'usage justifie que l'on parle du Protectorat du Chanyu et non du Protectorat du Khan.)