« Grand-père, messieurs les aînés, vous venez de dire qu'autrefois, aux frontières des Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest, sur ces terres arides sans forteresse ni ouvrage défensif, nous en défaisions trois pour deux des nôtres. Aujourd'hui, le rapport est tombé à un pour un, et il arrive que nos pertes dépassent les leurs. Grand-père et messieurs les aînés croient-ils vraiment que cela tienne à leurs armes d'acier ? Croyez-vous que les Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest déclineraient si l'on restreignait le commerce ? »
Wang Chong avait mis de l'ordre dans ses idées avant d'affronter les regards des aînés. Ses paroles laissèrent l'assemblée sans réponse. Chacun s'était focalisé sur la question des armes, sans creuser plus avant.
Comme le disait Wang Chong, la montée en puissance des Khaganats de l'Est et de l'Ouest était déjà un fait, et ce n'étaient pas quelques armes d'acier qui y changeraient quoi que ce fût.
« Chong-er, où veux-tu en venir ? »
Un air grave se peignit sur le visage du grand oncle Wang Gen. En haut fonctionnaire de la cour, il avait le droit de participer aux débats sur le gouvernement, et il était donc extrêmement sensible à ces questions.
« Les nomades des steppes connaissent une ère de prospérité une fois par siècle, et cela est inévitable. Les Qin, les Han et les Sui l'ont connue avant nous, et voilà que le Grand Tang y est confronté à son tour. Ce n'est plus un problème propre aux Khaganats turcs du nord. Il en va de même des hauts plateaux de l'Ü-Tsang à l'ouest, du Goguryeo à l'est et de l'Erhai au sud. »
« Nous ne pouvons pas changer ces tribus nomades ! La seule chose que nous puissions changer, c'est nous-mêmes ! Voilà pourquoi votre petit-fils disait que le problème n'est pas aux frontières, mais à l'intérieur de nos territoires. Le problème n'est pas les Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest : c'est le Grand Tang ! »
Wang Chong parlait avec gravité. Il était revenu vivre en cette époque, mais à songer à la situation critique où se trouvait le Grand Tang, il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter.
Il était le seul à savoir que les jours du Grand Tang étaient comptés et, tourmenté, il ne trouvait plus le sommeil la plupart des nuits.
Tous ceux qui siégeaient dans cette salle étaient des dignitaires influents. La plupart s'étaient retirés, mais les réseaux tissés au long de leur vie existaient toujours, et leurs clans conservaient un poids considérable dans l'empire.
Une digue de mille li s'effondre à cause d'une fourmilière. Le Grand Tang d'alors était déjà menacé de toutes parts, et il ne manquait qu'une étincelle pour que tout explose. Que les hommes de cette salle eussent su repérer à l'avance la question des Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest montrait bien leur clairvoyance.
Mais Wang Chong savait que cela ne suffisait pas. Ce n'était pas le cœur du problème.
Il devait trouver le moyen de les avertir, et, par cette salle du conseil, d'atteindre bien plus de monde encore !
« … Mais les Plaines Centrales sont en paix depuis trop longtemps. Sous l'empereur Taizong, les Khaganats de l'Est et de l'Ouest ont été refoulés au nord des monts Yin. Dans le même temps, bien des tribus nomades se sont soumises à la cour, ce qui a permis au Grand Tang de conquérir l'Annam. Puis, sous l'empereur précédent, on a établi le Protectorat du Nord, le Protectorat du Chanyu et le Protectorat du Sud, étendant encore l'influence du Grand Tang. Et sous le règne actuel, le Grand Tang a poussé vers l'ouest et le Protectorat de l'Ouest a été fondé. »
« Le Grand Tang a remporté bien des victoires au fil des ans et porté l'empire au faîte de son influence. Nous avons non seulement dépassé les Sui, mais aussi les Han et les Qin, et les Plaines Centrales ont atteint une puissance sans précédent ! Mais grand-père et messieurs les aînés s'en sont-ils avisés ? C'est précisément pour cette raison que la cour tout entière commence à s'endormir dans la suffisance. »
À évoquer la situation présente du Grand Tang, le cœur de Wang Chong s'alourdissait. Un ennemi puissant n'est pas à craindre. Que ce fussent les redoutables Xiongnu ou les florissants Khaganats turcs, tous avaient fini par se soumettre aux dynasties des Plaines Centrales. Ce qu'il faut redouter, c'est la dispersion des cœurs.
« Votre petit-fils a entendu jadis un poème : les garçons de Yingzhou aiment la lande sauvage ; drapés de fourrure, ils chassent au pied des murailles. À dix ans à peine, l'enfant hu monte des chevaux redoutables ; mille coupes de vin ne sauraient en enivrer un seul. »
« Tandis que nous courons après les belles étoffes, plongés dans le faste et le plaisir, et que nous tirons fierté de bien tenir l'alcool, les Khaganats turcs du nord élèvent leurs enfants à trouver leur gloire dans la monte, le tir à l'arc et la mise à mort de l'ennemi sur le champ de bataille. »
« Le problème des Khaganats turcs n'est pas difficile à résoudre ; celui du cœur des hommes, si. Votre petit-fils pense que c'est là le véritable problème ! »
Quand Wang Chong eut achevé, il avait le cœur terriblement lourd. Il n'avait pas inventé ces paroles pour convaincre les aînés ni pour briller devant eux. Il l'avait vécu en personne dans sa vie antérieure.
C'est par hasard qu'il avait entendu ce poème, en parcourant les frontières dans sa vie antérieure. Bien souvent, on ne voit clair dans les choses que lorsqu'elles ont atteint le point de non-retour.
Et alors, il est déjà trop tard.
Le Grand Tang d'aujourd'hui n'avait plus que l'or et le vin en tête, et le cœur des hommes avait déjà changé. Ce n'était plus le Grand Tang qu'ils avaient connu. Mais, pris dans le tableau, ils ne pouvaient le juger de l'extérieur.
Le silence était complet dans la salle du conseil, et l'atmosphère pesante. Au début, les aînés n'écoutaient l'avis de Wang Chong que par déférence pour le Duc Jiu, et pour voir de quoi était fait ce petit-fils qu'il favorisait. Mais plus ils écoutaient, plus leur cœur s'alourdissait. Et quand Wang Chong récita le poème, leurs visages changèrent brusquement.
Le vieux maître lui-même fut stupéfait de ces paroles.
S'il l'avait fait entrer et lui avait soudain posé cette question, c'était pour éprouver ce petit-fils et mesurer son talent. Il déciderait ensuite de la place qu'il lui donnerait plus tard.
Quant à la succession…
Du grand oncle Wang Gen au père Wang Yan, puis au grand frère Wang Fu et au cousin Wang Li, il avait été déçu bien trop souvent…
Conquérir et emporter l'estime de ces frères d'armes et de ces anciens subordonnés n'était pas une mince affaire.
Après tant d'années, il en avait presque perdu tout espoir.
Or il ne s'attendait pas à ce que la prestation de Wang Chong dépassât de si loin tout ce qu'il en attendait. Il ne s'agissait plus de savoir si la réponse le satisfaisait ou non.
Ce que son petit-fils venait d'exposer avait dépassé ce niveau depuis longtemps.
Pour la toute première fois, il entrevoyait un rayon d'espoir.
Quand les réactions de la salle tombèrent sous les yeux de Wang Li, son visage s'assombrit encore.
« Chong gongzi, permettez-moi de vous demander si ce poème est de votre composition, ou s'il existe vraiment. »
demanda soudain le duc de Ye avec solennité.
Si Wang Chong l'avait composé lui-même, cela signifiait seulement que le petit-fils du Duc Jiu était doué. Savoir opposer le faste du Grand Tang d'aujourd'hui aux mœurs propres des tribus nomades turques dénotait un talent certain.
À son âge, c'était assurément une prouesse. On y devinait quelque chose du Duc Jiu dans sa jeunesse.
Mais dans le cas contraire, l'affaire changeait entièrement de nature. La situation serait bien plus grave qu'ils ne le pensaient.
Il ne s'agirait plus pour le Duc Jiu de présenter un de ses petits-fils, mais du destin de l'empire tout entier.
« Ce poème existe bel et bien ! »
répondit Wang Chong d'un ton grave. Dans sa vie antérieure, il circulait déjà depuis fort longtemps dans le peuple quand il en avait eu connaissance.
Si les aînés envoyaient des hommes le rechercher, ils le retrouveraient à coup sûr !
À ces mots, l'atmosphère de la salle s'assombrit davantage. Les subordonnés du vieux maître échangèrent des regards, et la gravité se lisait sur tous les visages.
Ils ne craignaient pas que Wang Chong mentît : la chose était facile à vérifier. C'était tout autre chose qui les préoccupait.
« Duc Jiu, malgré notre âge, il faut croire que nos vues sur les Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest ne valent pas celles du Jeune Maître Chong. Comme il l'a dit, le problème des Khaganats de l'Est et de l'Ouest n'est pas en eux mais à la cour, pas dans les armes d'acier mais dans le cœur des hommes, pas aux frontières mais à l'intérieur de nos terres. Voilà ce que le Duc Jiu devra dire à Sa Majesté quand elle viendra présenter ses vœux ! »
Les mains du duc de Ye tremblaient d'émotion tandis qu'il parlait, le cœur lourd.
Wang Chong n'était qu'un enfant de quinze ans. Les aînés présents avaient tous dépassé le demi-siècle. Chacun d'eux était un vétéran aguerri qui avait surmonté d'innombrables obstacles. Et c'est précisément pour cela qu'ils savaient que Wang Chong disait vrai.
Le problème des Khaganats turcs se résolvait aisément ; celui du cœur des hommes, non. C'était là le cœur du problème.
Malgré leur puissance et leur influence, ils y étaient eux aussi démunis.
Voilà pourquoi le duc de Ye était bouleversé.
Après tant d'années, nul ne s'attendait à entendre la racine du mal de la bouche du petit-fils adolescent du Duc Jiu. Il avait mis dans le mille.
« J'en parlerai à Sa Majesté dès son arrivée. »
Le vieux maître hocha gravement la tête. Il sentait lui aussi peser un lourd fardeau sur son cœur.
Il ne s'attendait pas à ce qu'une conversation à bâtons rompus avec ses vieux frères d'armes et une épreuve destinée à son petit-fils s'achevassent ainsi. Mais ce qui l'inquiétait le plus n'était pas cela : c'était l'accablante situation où se trouvait l'empire.
« Duc Jiu, félicitations ! Un enfant de talent a paru dans le clan Wang ! »
« Posséder une telle clairvoyance sur les affaires de l'empire à cet âge : il deviendra à coup sûr une figure importante de l'empire ! »
« Le Jeune Maître Chong ressemble décidément au Duc Jiu dans sa jeunesse ! »
« D'ici peu, le Grand Tang comptera un ministre de talent de plus ! »
« Félicitations, Duc Jiu ! »
« Félicitations, Jeune Maître Chong ! »
…
Les aînés prenaient la parole les uns après les autres. À la différence du ton employé tout à l'heure avec le cousin Wang Li, ils étaient cette fois sincères. Ils regardaient Wang Chong, assis dans son coin, avec estime.
« Venez, Jeune Maître Chong, asseyez-vous auprès de moi ! »
Le duc de Ye, le maître en stratégie militaire à la forte odeur de poudre, fit soudain signe à Wang Chong d'approcher. Cet enfant lui plaisait de plus en plus.
Il avait déjà rencontré les différents petits-fils de la lignée du Duc Jiu, mais celui-ci était le seul à avoir retenu son attention.
Si l'on savait former Wang Chong, son avenir serait sans limites.
Ce n'étaient pas là de vains mots : c'était son intuition qui le lui disait. Lui, Ye Dong, avait l'œil sûr pour déceler les talents, et ceux qui retenaient son attention ne l'avaient jamais déçu. Il en irait de même pour cet enfant.
Wang Chong fut surpris. Il se tourna d'instinct vers son grand-père.
« Héhé, va, va donc ! Puisque tu as les faveurs de Ye Dong, assieds-toi auprès de lui. »
Le vieux maître fit un geste en souriant.
Menant une vie droite et incorruptible, c'était un homme austère qui souriait peu. Mais ce jour-là, il se sentait exceptionnellement heureux.
« Bien, grand-père ! »
Fort de l'accord de son grand-père, Wang Chong hocha la tête et déplaça son siège auprès du duc de Ye.
Il était difficile de dire ce que pensaient les autres subordonnés, mais une chose était sûre : la prestation de Wang Chong lui avait déjà gagné la reconnaissance du duc de Ye !
(NdT : le poème est le Chant de Yingzhou, du poète Gao Shi. Les « enfants hu » qu'il évoque désignent les Khitan, une tribu du nord-est.)