« Que se passe-t-il ! Qu’est-ce qui arrive ? »
Le fracas des combats projeta Dalun Ruozan sur ses pieds dans sa tente de commandement ; une pâleur soudaine envahit son visage.
Les hommes qu’il avait envoyés détruire les balistes tangues étaient partis depuis peu, et avant même leur retour, c’était leur propre camp qui subissait l’assaut. Ce qui troublait davantage Dalun Ruozan, c’était cette contradiction : il avait pourtant pris tant de précautions, et malgré le tumulte des batailles et ces incendies dévorants, il n’avait reçu aucun rapport des coureurs.
Envertu des dispositions arrêtées par Dalun Ruozan, pareille éventualité relevait strictement de l’impossible !
« Grand Ministre ! Attaque ennemie ! Les Tang ont lancé l’assaut contre le camp ! » Un soldat tibétain paniqué s’engouffra dans la tente.
« Quel est leur effectif ? Par où attaquent-ils ? Cavalerie ou infanterie ? Pourquoi aucun rapport ? Que deviennent les sentinelles ? Pourquoi ne réagissent-elles pas ? » lança Dalun Ruozan d’une voix grave, gagné par un pressentiment funeste qui dépassait sa volonté.
« Grand Ministre ! Nous ignorons leurs effectifs et ne savons pas par quelle direction ils frappent. Le camp est en pleine débâcle. Tout ce que nous savons, c’est que les Tang sont passés à l’attaque, mais nous n’avons aucune idée de leur position ! » rendit compte le soldat tibétain, haletant.
« Comment ?! »
Dalun Ruozan contracta les mâchoires. Il contourna immédiatement la table en fer et s’engagea vers la sortie de la tente. Derrière lui, Dusong Mangpoje et Huoshu Huicang échangèrent un regard furtif avant de le suivre.
Shua !
Un violent courant d’air balaya une traînée d’étincelles vers Dalun Ruozan et Huoshu Huicang qui sortaient de la tente. Elles brillèrent un instant avant de s’éteindre en plein vol. Un hurlement siffla dans l’air, signalant à Dalun Ruozan et Huoshu Huicang de lever les yeux ; mais ils ne purent distinguer qu’une grande silhouette noire filant au-dessus de leurs têtes avant de s’écraser dans le dos du camp.
« Aaaah ! » Les cris emplirent l’atmosphère lorsqu’un brasier explosa au point d’impact du rocher, projetant des braises de tous côtés.
Balistes !
À peine cette pensée eut-elle effleuré l’esprit de Dalun Ruozan que son visage se déforma.
« Que se passe-t-il ? » Dusong Mangpoje approcha sur la droite de Dalun Ruozan, l’expression terriblement grave. « N’avions-nous pas déjà déplacé le camp en dehors de la portée des balistes ? Comment les balistes tangues peuvent-elles lancer si loin qu’elles touchent même l’arrière du camp ? »
Tous avaient été témoins de la puissance des balistes en acier du Grand Tang durant la journée. Presque toutes celles que les Arabes et les Tibétains avaient amenées avaient été réduites en pièces. Ainsi, pour l’installation du camp nocturne, Dalun Ruozan avait explicitement prévu des contre-mesures. Hormis les sentinelles, quatre-vingts pour cent de l’armée avaient été repliés bien au-delà de la portée de tir des engins.
Pourtant, des centaines de blocs rocheux pleuvaient désormais sur l’intégralité du camp tibétain. La chose était manifestement aberrante.
« Ils ont avancé leurs balistes ! » articula Dalun Ruozan. L’inquiétude qui nouait son cœur venait enfin de prendre corps. Ce n’était qu’à présent que jouait ses véritables cartes.
Depuis les remparts de Talas, les balistes en acier n’atteignaient pas le camp. Il en mettait sa main au feu : avait fait sortir ces machines de Talas pour les installer dans une zone fort éloignée de sa base. C’était la seule explication viable permettant à ces engins de frapper le camp tibétain.
Si éloignées fussent-elles de leur base, qu’il eût été trivial de les réduire ; mais l’obscurité totale servait alors de meilleur écran. Dalun Ruozan lui-même n’eût jamais imaginé que utiliserait un tel stratagème.
Il comprenait désormais pourquoi ses rapports manquaient encore à l’appel.
« Sentinelles ! Où sont les sentinelles ? Les Tang ont attaqué, pourquoi silence radio ? » demanda Dalun Ruozan d’une voix cinglante.
Bien que ce déluge de projectiles eût soulevé un immense vacarme, il relevait davantage de la parade que des dégâts réels. Même si beaucoup de Tibétains avaient pu périr dans la mêlée, Dalun Ruozan savait que ces balistes n’étaient nullement l’assaut principal. Elles n’en formaient que le leurre ; la véritable force de choc se composait d’infiltrateurs tangues.
Or, Dalun Ruozan y avait précisément prévu la riposte. En cas d’approche hostile, les signaux auraient déjà fusé. À cet instant précis, il restait perplexe devant ce qui avait pu mal tourner.
« Rapport au Grand Ministre : aucune trace d’ennemi par ici ! »
« Rapport au Grand Ministre : aucune trace d’ennemi par ici ! »
« Rapport au Grand Ministre : aucune trace d’ennemi par ici ! »
Les messages des sentinelles arrivèrent les uns derrière les autres. Malgré la pagaille, le réseau de transmissions mis en place par Dalun Ruozan fonctionnait toujours. Pourtant, il restait sidéré de constater que, malgré les cris et le désordre ambiant, les gardiens de la périphérie assuraient ne voir passer aucuns cavaliers tangues.
« Comment cela se peut-il ? »
Dusong Mangpoje et Huoshu Huicang observèrent les flammes qui les cernaient et échangèrent un regard. Faute de preuves irréfutables, leur intuition de Grands Généraux Impériaux les menait exactement au même constat que Dalun Ruozan : un détachement de soldats tangues tentait de s’infiltrer dans le camp.
Pourtant, les comptes rendus des sentinelles entraient en totale contradiction avec cette analyse.
« Ah ! »
Les vociférations montaient et descendaient sans relâche. Dans cette obscurité et ce brouhaha, il devenait impossible de démêler le tintement des armes du tonnerre des blocs tombant du ciel. D’un point de vue stratégique, même les meilleurs Grands Généraux restaient improductifs face à telle situation.
« Grand Ministre ! J’y vais pour éclaircir la situation ! » annonça brusquement Huoshu Huicang. Avant même qu’on eût pu réagir, il avait disparu.
« Grand Ministre, j’accompagne Huoshu Huicang. » Quelques instants plus tard, Dusong Mangpoje partait à son tour, s’évanouissant dans une autre direction avant que Dalun Ruozan n’eût pu prononcer un seul mot d’interdiction. S’ils ne parvenaient pas à discerner toutes les ruses de , en leur qualité de Grands Généraux Impériaux, ils possédaient leurs propres méthodes pour trier le vrai du faux.
Les Grands Généraux au sommet du palier de Combattant Saint n’exigeaient pas d’importuns circuits pour boucler les abords du camp, fût-il vaste.
« Grand Ministre ! Vous faut-il également ma présence ? »
Duwu Sili émergea de la tente en parlant. Peu remarquèrent qu’un des coureurs turcs à ses côtés s’était déjà retiré dans la foulée.
L’assaut du Grand Tang avait revêtu une brutalité et une finesse extrêmes, jetant Duwu Sili sur ses gardes concernant ses propres troupes. Aussi, lorsque Dalun Ruozan avait quitté la tente de commandement, Duwu Sili était resté en arrière pour recueillir des nouvelles. Toutefois, aux dires de ce qu’il entendait, le Grand Tang semblait avoir fixé les Tibétains pour cible ; nouvelle dont il convenait qu’elle devrait réjouir les Turcs occidentaux.
« Cela ne sera pas nécessaire ! »
Dalun Ruozan refusa sans délai. Huoshu Huicang et Dusong Mangpoje suffisaient. Si un nouveau pépin survenait tandis que les trois Grands Généraux seraient absents, plus personne ne serait en état de riposter.
« Quelqu’un ! Transmettez mon ordre ! Dès qu’une zone sera attaquée, revenez-m’en informer sur-le-champ ! »
Puis, sous les yeux médusés de Duwu Sili, Dalun Ruozan baissa la tête, tendit un doigt et amorça un tracé sur le sol. Duwu Sili reconnut immédiatement l’objet à un seul coup d’œil.
Une carte du camp tibétain !
……
« Nom d’un dieu, attaque ennemie ! »
« Le Grand Général ordonne à toute l’armée de porter secours ! »
À mi-circonférence du camp tibétain, une vingtaine de soldats s’échappaient en hurlant de la mêlée, filant droit vers les postes de garde.
« Comment ? Où ça ? »
Un garde tibétan posté sous une guérite scrutait attentivement les alentours lorsqu’il capta les vociférations de panique et se retourna.
« Par là-bas ! »
Le chef de cavalerie tibétaine guidant la cohue désigna une direction où un bloc venait juste de s’écraser. À l’impact, une gerbe de flammes jaillit dans les airs et les cris perçants déchirèrent le ciel.
« Suivez-moi ! »
Sans le temps d’envisager une retraite, le général tibétain responsable du secteur dégaina sa lame, rallia ses hommes et ouvrit la marche vers le point d’impact. Mais à mesure que son cheval croisait la cohue des fuyards, Crac ! Une pointe acérée traversa le torse du général pour ressortir par son dos.
Sa cotte de plates était si robuste que les meilleurs sabres arabes n’eussent pu entamer la moindre brèche ; cette épée l’avait transpercée comme du parchemin.
Le temps sembla se figer un instant. Les soldats tibétains alentour demeurèrent interdits, puis embrasèrent d’une fureur subite face à ce tableau imprévu.
« Seigneur ! »
« Filou, tu oses porter la main à ton Seigneur ! »
« Tuez-les ! »
Nul n’eût imaginé que leurs propres « camarades », venus implorer assistance, se retourneraient contre eux. Clancrancran ! Les Tibétains dégagèrent les lames et fondirent sur ces soi-disant alliés.
Mais le plus sidéré restait bien le général tibétain. La violence du mouvement l’avait pris au dépourvu.
« Tu… tu n’as rien des nôtres ! »
Dans ce dernier souffle, le général tibétain conserva toute sa lucidité. Sidéré et hébété, il embrassait surtout une fureur dévorante.
Boum !
Tandis que la lame le retenait encore prisonnier, le général tibétain libéra un flot incommensurable d’Énergie Stellaire. Blessé comme il l’était, il continuait de représenter une créature de premier plan.
« Périrais-tu donc avec moi ! » Les pupilles du général tibétain scintillèrent d’une lueur glaciale et féroce. Fût-il condamné, il comptait bien laisser l’ennemi en sang.
Mais la frappe finale du général tibétain ne rencontra que la venue d’un qi d’épée encore plus ardent et démesuré. De la force capable de fendre les montagnes, la lame trancha net la tête du général.
« Tuez-les ! »
Huang Botian ne daigna même pas accorder un second regard au cadavre. Compte tenu de sa propre puissance et de l’ascendant que lui conférait l’embuscade, il réglait ce genre de généraux tibétains sans la moindre difficulté.