En regardant ces silhouettes au-dehors, Wang Chong était saisi d'admiration.
Voilà la plus grande ressource du clan Wang, et le plus grand bien de son grand-père.
Le clan Wang avait beau être pauvre, et la mensualité d'un rejeton comme Wang Chong ne lui suffisait même pas pour dîner au Pavillon de la Grue Immense ; personne, dans les Plaines Centrales, n'osait pourtant le sous-estimer.
Le vieux maître était une figure considérée de l'empire du Grand Tang. On le respectait hautement à la cour, et ses élèves et ses anciennes relations couvraient tout l'empire. Ces gens intervenaient dans chaque rouage du fonctionnement quotidien du Grand Tang : les finances, l'armée, les gouvernorats de province, l'enseignement, les lettres…
Ceux qui étaient rassemblés ici venaient de métiers divers et jouissaient dans leur domaine d'une influence exceptionnelle !
La force du clan Wang n'était pas un vain mot. Même au faîte de sa puissance, le clan Yao n'avait pas osé le sous-estimer. Il le tenait au contraire pour une épine dans le pied et faisait tout pour s'en débarrasser au plus vite, de peur de le voir se relever.
Et ce que Wang Chong désirait le plus obtenir depuis sa réincarnation, c'était la reconnaissance de ces élèves et de ces anciennes relations du vieux maître. Qui gagnerait leur estime et saurait les unir disposerait d'une puissance redoutable !
Mais cette puissance ne s'obtenait pas aisément, et le grand-père de Wang Chong lui-même n'avait pas qualité pour la transmettre à qui que ce fût. La question n'était pas de savoir si grand-père y consentait : il fallait que l'intéressé obtînt la reconnaissance de tous ceux qui étaient là.
Gagner l'estime d'un homme ou deux n'était pas difficile ; emporter le respect du plus grand nombre était une tout autre affaire.
Le grand frère de Wang Chong n'y était pas parvenu, son deuxième frère non plus, ni le cousin Wang Li, ni même le grand oncle, l'oncle, le père ou le jeune oncle !
La transmission d'un grand clan n'a jamais rien de simple, et cela ne valait pas que pour les Wang. Le clan Yao et les autres se heurtaient au même problème, à des degrés divers et sous des formes différentes.
Quand le vieux maître mourrait, il désignerait peut-être le grand oncle pour successeur. Mais que ces gens voulussent bien le reconnaître pour chef était une autre question.
Par respect pour le vieux maître, la plupart y consentiraient sans doute en apparence. Mais il serait impossible au grand oncle de mouvoir cette influence avec l'aisance qui était celle du vieux maître.
C'était là le plus grand problème de la succession du clan Wang !
C'était aussi le plus grand dilemme du vieux maître !
Boum !
Alors que Wang Chong ruminait ces pensées, les portes du Pavillon des Quatre Directions s'ouvrirent brusquement. Une foule nombreuse pénétra dans la cour avec entrain.
On ne se pressait ni ne se bousculait. Une file se forma naturellement et progressa en bon ordre vers le Pavillon de l'Érudition. Les visages étaient empourprés et l'on bavardait en avançant. La joie qui s'y lisait donnait à croire que celui qui fêtait ses soixante-dix ans n'était pas le grand-père de Wang Chong, mais un parent à eux.
À cette vue, Wang Chong poussa un profond soupir. Son grand-père était sans doute le seul homme capable de gagner un respect aussi sincère.
Descendant de la rocaille, Wang Chong regarda ces gens entrer au Pavillon de l'Érudition pour présenter leurs vœux au vieux maître.
Sans l'accord du vieux maître, les membres du clan Wang n'avaient pas le droit d'aborder à la légère ses élèves et ses anciennes relations. C'était un interdit. Aussi, quand ces hommes s'avançaient pour présenter leurs vœux, Wang Chong, le jeune oncle et les autres les contournaient.
En vertu des règles du vieux maître, aucun d'eux n'avait apporté de présent. Ils entraient rang par rang pour présenter leurs vœux, puis ressortaient par l'entrée, rang par rang également.
Tout se déroulait dans un ordre parfait !
Après un long moment, tous eurent enfin présenté leurs vœux.
En un instant, l'atmosphère de la cour se tendit. Tous les regards se tournèrent, pleins d'attente, vers le Pavillon de l'Érudition. À cet instant, Wang Ru Shuang, Xing Yuan Chun et Zhao Shu Hua paraissaient exceptionnellement nerveuses.
Le jeune oncle de Wang Chong semblait le seul que cela n'affectât pas. Souriant avec insouciance, les mains derrière la nuque, il s'était adossé négligemment à une rocaille.
« Alors, garnement, crois-tu que grand-père va te faire appeler ? »
Sans qu'on l'eût vue venir, la cousine Wang Zhu Yan avait contourné la bambouseraie pour rejoindre Wang Chong.
« Hé, Deuxième Sœur. Ne craignez-vous pas que la grande tante vous tire les oreilles si elle vous découvre ici ? »
Wang Chong eut un petit rire.
« Garnement, la peau te démange ? »
La cousine Wang Zhu Yan s'était servie de la bambouseraie pour échapper au regard de sa mère et se glisser jusqu'ici. À cet instant, elle agitait les poings d'un air menaçant.
Wang Chong savait que la grande tante n'avait jamais aimé voir sa fille se rapprocher de sa famille. Mais ses objections ne changeaient rien au caractère de la cousine.
À l'âge qu'avait Wang Zhu Yan, il était difficile à la grande tante de la tenir. Elle n'échappait pas pour autant à ses « punitions ».
« Je ne comprends vraiment pas pourquoi vous êtes tous obsédés par cette affaire. Mon grand frère est ainsi, le vôtre aussi, et voilà que tu t'y mets à ton tour ! »
Wang Zhu Yan chassa doucement une feuille de bambou, qui s'envola au loin. Un léger dédain et de la contrariété se lisaient sur son visage.
Le gouvernement et l'armée étaient affaires d'hommes.
Ce qui se jouait au Pavillon de l'Érudition ne concernait ni les petites-filles ni les belles-filles, et le grand-père ne les avait jamais convoquées.
C'étaient toujours les fils et les petits-fils qui s'y disputaient, et cela lui inspirait du dépit et du mépris.
Wang Chong se contenta de sourire et de secouer la tête.
Il devait se battre pour ce qui se jouait au Pavillon de l'Érudition. Il devait s'y donner tout entier et user de tous les moyens à sa disposition. Mais ce n'était pas pour lui-même.
Wang Chong avait des raisons impérieuses !
Pour réaliser son rêve et accomplir la mission dont il portait la charge, il lui fallait gagner la reconnaissance des élèves et des anciennes relations de son grand-père afin de pouvoir les mouvoir.
Mais il n'y avait aucun moyen d'expliquer cela à sa cousine.
Les membres du clan Wang, dispersés autour du Pavillon de l'Érudition, attendaient patiemment. Bientôt, des pas puissants retentirent, et un commandant de l'Armée impériale en tenue de combat apparut à la porte.
Le commandant promena son regard alentour, puis marcha vers l'assemblée.
Sans qu'on y prît garde, tous les yeux se portèrent sur lui. À cet instant, Wang Chong lui-même retenait son souffle sans s'en rendre compte.
« Jeune Maître Li, le Duc Jiu vous ordonne d'entrer dans la salle du conseil. »
À huit ou neuf zhang de Wang Chong, le commandant s'arrêta net. Il se tourna vers le cousin de Wang Chong, Wang Li, et parla.
« Li-er, dépêche-toi. Ton grand-père t'appelle. »
Ravie, la grande tante pressait son fils.
Le cœur de Wang Chong se serra. Il éprouva de la déception et un grand vide.
'Ce n'est donc pas moi…'
L'espace d'un instant, il avait cru que le commandant venait le chercher.
Le cousin Wang Li entra promptement au Pavillon de l'Érudition.
Ce n'était pas sa première fois. Wang Chong sentait pourtant qu'il était nerveux.
Puis le commandant rentra à son tour. Mais il ressortit bien vite, et cette fois il se dirigea droit vers Wang Chong.
« Chong gongzi, le Duc Jiu vous invite ! »
L'attitude du commandant était d'une extrême politesse.
L'espace d'un instant, l'air se figea dans le Pavillon des Quatre Directions. Xing-shi dévisagea avec stupeur ce garçon de quinze ans, et son visage s'assombrit peu à peu.
Jamais un garçon de quinze ans n'avait été convoqué au Pavillon de l'Érudition pour cette affaire. Wang Chong n'était encore qu'un enfant, et la décision du vieux maître ruinait toutes ses attentes.
'Maudit soit-il ! Le vieux maître est bien trop partial !'
Dans ses manches, les poings de Xing-shi s'étaient serrés à blanc.
Wang Chong ne prêta aucune attention à sa mine défaite. À cet instant, il ne connaissait que la joie, et son cœur, qui s'était arrêté, repartait.
'C'est enfin mon tour !'
Wang Chong exultait.
Là où les autres étaient stupéfaits de la décision du vieux maître, Wang Chong ne l'était pas le moins du monde. Il avait fait bien trop de choses pour obtenir cette reconnaissance.
Sauver sa famille de la crise du Pavillon de la Grue Immense, prendre Yao Guang Yi au piège à la frontière, monter l'affaire du minerai d'Hyderabad, préparer l'épée du soixante-dixième anniversaire…
Wang Chong avait tout mené du mieux qu'il avait pu, et il ne lui avait pas été facile d'arriver jusqu'ici. La grande tante croyait peut-être le vieux maître partial ; Wang Chong, lui, savait qu'il n'y avait là aucun favoritisme. C'était le fruit de son propre travail.
« Mère, j'y vais. »
Wang Chong s'approcha et prit les mains de sa mère.
« Bien. »
Dame Wang lui caressa la tête avec bonheur.
« Deuxième Sœur, je m'en vais ! »
Wang Chong adressa un signe malicieux et discret en direction de la bambouseraie. Qu'elle le vît ou non, il se mit en marche vers le Pavillon de l'Érudition.
Il n'y avait personne dans la grande salle, mais des voix parvenaient du fond. Le vieux maître et ses subordonnés ne débattaient jamais dans la salle et ne laissaient personne écouter aux portes.
Même les hommes de l'Armée impériale qui gardaient l'enceinte n'avaient pas le droit d'y entrer.
'Voici l'étape décisive pour gagner la confiance du vieux maître.'
Wang Chong inspira profondément. Contournant une tenture ancienne à fleurs et à oiseaux, haute d'un zhang, il pénétra dans la salle du conseil.
La salle était pleine de monde.
En entrant, Wang Chong aperçut aussitôt le vieux maître assis en haut bout. Autour de lui se tenaient plusieurs vieillards aux cheveux blancs dont chaque geste respirait l'assurance, le calme et l'autorité.
En sentant Wang Chong entrer, ces puissants vieillards tournèrent aussitôt les yeux vers lui.
Wang Chong avait beau s'y être préparé, son cœur se serra à la vue de ces hommes.
La plupart des élèves et des anciennes relations étaient repartis ; ceux qui restaient étaient les anciens subordonnés les plus puissants et les plus influents du vieux maître ! De tous ceux qui étaient venus présenter leurs vœux, c'étaient eux qui avaient le plus de prestige, d'influence et de capacité à rassembler.
Pour gagner la reconnaissance des élèves et des anciennes relations du vieux maître, l'avis de ces vieillards pesait lourd.
Ce n'est qu'après les avoir conquis et gagné leur estime que l'on pouvait espérer emporter la faveur de tous les autres !
C'était là une véritable épreuve !
Le vieux maître lui-même ne pouvait s'en mêler. Il pouvait présenter des candidats, mais non peser sur le déroulement. Il ignorait lui-même si ceux qu'il présentait sauraient obtenir la reconnaissance de ses anciens subordonnés.
(NdT : un zhang vaut environ 3,33 mètres.)