« Garnement, tu te moques de ton oncle ? »
Le jeune oncle avait beau ne pas comprendre les mots de Wang Chong, il devinait qu'il se moquait de sa peau hâlée. Il leva donc un doigt et lui donna une pichenette sur la tête.
Wang Chong se contenta de sourire de toutes ses dents.
« C'est dommage que ton deuxième frère ne puisse pas être là pour l'anniversaire du vieux maître. À vrai dire, autrefois, ton deuxième frère n'était pas ainsi. »
Le jeune oncle se rappela soudain quelque chose et soupira.
« Dire que la Folie Sanguinaire de notre clan est tombée sur lui pour votre génération ! »
Wang Chong se tut. On ne pouvait parler de cela dans la salle, devant le vieux maître et la vieille dame ; mais ici, où il n'y avait personne, il n'était plus besoin de retenir ses mots.
Le clan Wang gardait un secret jalousement protégé : la Folie Sanguinaire.
Nul ne savait quand cela avait commencé, mais cette Folie Sanguinaire frappait un membre du clan Wang une génération sur deux.
Dès que la Folie Sanguinaire se déclenchait, on ne pouvait plus réprimer l'intention meurtrière qui bouillonnait dans son sang. La vue se teintait de rouge, la violence prenait le dessus, et l'on basculait dans un état de furie.
Et le deuxième frère de Wang Chong, Wang Bei, portait la Folie Sanguinaire !
Ce mal était héréditaire, et c'est pour cette raison que le vieux maître et la vieille dame se sentaient coupables envers lui.
« J'ai l'intention d'aller voir mon deuxième frère en cellule. »
dit soudain Wang Chong.
« Ah ? »
Le jeune oncle cligna des yeux, puis hocha la tête.
« C'est une bonne chose. Vu tes moyens actuels et l'appui de Zhao Fengchen, tu devrais pouvoir le rencontrer. »
Le jeune oncle formait les hommes de l'Armée impériale au mont Tianzhu. Pour les relations et la maîtrise de l'information, il n'avait rien à envier à Wang Chong.
La seule différence était qu'en qualité de commandant au mont Tianzhu, il croulait sous les affaires militaires. Il ne pouvait donc pas quitter la montagne à sa guise.
« Héhé. À propos, cette épée en acier wootz, ou quel que soit son nom, quand comptes-tu m'en donner une ? On me la réclame par dizaines là-haut, au mont Tianzhu. »
Le jeune oncle souriait.
« Volontiers ! Cent mille taels d'or pièce ! »
Wang Chong eut un petit rire et fit le geste de réclamer de l'argent.
« Quoi ! Aussi cher que cela ? »
Le jeune oncle en resta interdit. Il savait la lame coûteuse, mais comme il ne s'était guère renseigné, il en ignorait le prix exact.
« Bien sûr ! Cent mille taels d'or pour les autres. Mais puisqu'il s'agit de mon oncle… la vôtre est prête depuis longtemps ! »
Wang Chong souriait malicieusement.
« Hahaha, tu as encore un peu de conscience. Voilà qui est mieux ! »
En apprenant que son neveu lui réservait depuis longtemps une épée en acier wootz valant cent mille taels d'or, le jeune oncle éclata de rire.
« Au fait, mon oncle. J'ai un service à vous demander. »
dit soudain Wang Chong, le visage grave.
Il était rare que le jeune oncle revînt à la capitale, et Wang Chong avait une affaire sérieuse à lui soumettre.
« De quoi s'agit-il ? »
demanda le jeune oncle en souriant.
« Je voudrais savoir si vous connaissez des instructeurs retraités du mont Tianzhu. »
Wang Chong avait posé la question avec sérieux.
Weng ! À entendre Wang Chong toucher un sujet aussi sensible, le visage du jeune oncle se fit aussitôt grave.
« Chong-er, pourquoi cette question ? »
Le jeune oncle était en alerte. Tout ce qui touchait à l'Armée impériale et à la famille impériale relevait des grandes affaires, et tout y était confidentiel.
« Je te préviens tout de suite. Nous avons beau être une maison de ministres et de généraux, certaines choses nous sont interdites. »
« Mon oncle, à quoi pensez-vous donc ? Me croyez-vous en train de préparer une rébellion ? »
Wang Chong éclata de rire.
Quelques nobles avaient tenté sans vergogne d'étendre leur influence sur l'Armée impériale pour en faire leur troupe privée.
Seulement, c'était à l'Armée impériale qu'ils touchaient.
Pour donner un avertissement sans équivoque, l'ancien empereur avait confisqué les biens de plusieurs clans.
Mais ce que Wang Chong avait en tête se trouvait à mille lieues de ce que craignait son oncle.
« Je souhaite inviter les maîtres retraités du mont Tianzhu à m'aider à former quelques artistes martiaux. Aucune limite d'âge : peu m'importe qu'ils aient soixante-dix ou quatre-vingts ans. Il suffit qu'ils soient encore capables de former des hommes. »
Wang Chong parlait franchement.
Le jeune oncle Wang Mi était instructeur au mont Tianzhu, chargé de former le personnel de l'Armée impériale. C'était un avantage stratégique considérable, et il était bien dommage que personne, dans sa vie antérieure, n'eût songé à l'exploiter.
Puisqu'ils formaient les hommes de l'Armée impériale, leur force ne faisait aucun doute. Plus important encore, ils disposaient d'un système capable de produire des experts en grand nombre.
Aussi, depuis sa réincarnation, Wang Chong réfléchissait-il longuement à la manière d'affronter les dangers à venir. Sa conclusion était qu'il devait former un groupe de subordonnés suffisamment forts.
Il ne pouvait pas dépendre de l'aide d'autrui à chaque fois, et l'armée comptait trop de règles. Wang Chong décida donc de former lui-même sa propre troupe.
Or, pour former une troupe, personne n'était plus compétent que les instructeurs de l'Armée impériale du mont Tianzhu.
Wang Chong n'osait pas toucher aux instructeurs en activité, mais les retraités étaient une autre affaire.
Les instructeurs retraités du mont Tianzhu s'étaient accumulés au fil des ans, et ils vivaient dans l'oisiveté de la pension que leur versait la cour impériale.
C'était un immense gâchis.
Aussi Wang Chong avait-il tourné son attention vers eux.
S'il parvenait à rassembler ces gens et à en faire bon usage, ils se révéleraient à coup sûr un atout pour l'avenir !
'Quoi de plus fort que la puissante Armée impériale ?'
Telle était l'ambition que Wang Chong gardait au fond de son cœur.
Seulement, il n'avait pas les relations pour cela, et ces hommes ne l'écouteraient pas volontiers. Pour mener son plan à bien, il lui fallait donc son jeune oncle comme intermédiaire.
Lui seul pouvait s'en charger !
« Les instructeurs du mont Tianzhu sont tous consignés dans des registres, que nous archivons chaque année. Et il est strictement interdit aux clans comme aux particuliers d'engager ces hommes. Quiconque enfreint cette règle encourt la peine capitale. Cela dit, si tu n'es pas trop exigeant et qu'il n'y a pas de limite d'âge, je peux te trouver quelques personnes. »
« Les règles de la cour impériale prévoient que ceux qui sont retirés depuis plus de vingt ans ne relèvent plus de la justice militaire de l'Armée impériale. Mais ces gens-là ont au moins la cinquantaine : cela te convient-il ? Si oui, je peux t'en choisir quelques-uns. »
demanda le jeune oncle en fronçant les sourcils.
« Hahaha, ce serait parfait ! »
Wang Chong se frotta les mains en riant. À cinquante ans, si l'on n'a pas franchi le verrou de sa cultivation, la puissance de combat et l'endurance déclinent énormément.
Mais ce n'était pas ce qui intéressait Wang Chong. À cinquante ans, la plupart des artistes martiaux possèdent une riche expérience et une compréhension profonde de leur art.
C'étaient leurs techniques et leur expérience qui l'intéressaient. Après tout, il n'avait pas besoin qu'ils chargent sur un champ de bataille pour y massacrer des ennemis. Avec un peu de chance, il pourrait même ferrer quelques instructeurs de tout premier ordre !
« Je ne sais vraiment pas ce que tu mijotes. Mais ne viens pas me reprocher de ne pas t'avoir prévenu. Ces gens-là vivent dans le luxe, et leur pension mensuelle approche le millier de taels d'or. Il ne sera pas facile de les faire bouger. »
dit le jeune oncle.
« Haha, si ce n'est qu'une question d'argent, ce sera bien plus simple. Demandez-leur donc si cent mille taels d'or par an et par tête les intéresseraient. »
dit Wang Chong.
« Quoi ! »
Le jeune oncle en resta médusé, les yeux prêts à lui sortir de la tête. À 8 000 taels d'or par mois, il en était lui-même tenté.
Mais au vu du prix des épées de Wang Chong, la chose n'était pas entièrement impossible. Le clan Wang d'aujourd'hui n'était plus celui d'hier !
« Wang Chong, y as-tu vraiment bien réfléchi ? Cela vaut-il la peine de dépenser autant pour les engager ? »
« Haha, mon oncle. C'est ce qu'on appelle acheter des os de cheval mille pièces d'or. L'argent n'est pas le problème ; la question est de savoir si je parviendrai à en faire venir. »
dit Wang Chong.
Wang Chong s'était démené pour gagner de l'argent, mais il ne lui avait jamais accordé une grande valeur.
Engager un ancien instructeur de l'Armée impériale à cent mille taels d'or par an était du jamais-vu à cette époque ; mais nul ne savait mieux que lui que le cataclysme qui surviendrait dans quatre ans rendrait cet argent sans valeur.
Aussi ne serait-il jamais avare !
Quelle que fût la somme gagnée, du moment qu'il pouvait la convertir en puissance de combat, la dépense en valait la peine.
Ce que Wang Chong devait faire à présent, c'était se préparer à la venue du cataclysme !
« Acheter des os de cheval mille pièces d'or… Sois tranquille, ce n'est pas des os de cheval que tu achèteras avec une telle somme. Tu pourras choisir librement parmi les instructeurs retraités de l'Armée impériale. »
Le jeune oncle secoua la tête. Il regardait Wang Chong comme on regarde un fils dissipé qui dilapide sa fortune.
« Laisse-moi cette affaire. Je te préviendrai dès que j'aurai des nouvelles. »
« Bien. »
Wang Chong hocha la tête en souriant.
…
Dans la salle, le vieux maître avait fini par se calmer. Il fit rentrer tout le monde, dit quelques mots, puis les congédia.
Chacun savait que le soixante-dixième anniversaire du vieux maître n'était pas une petite affaire. Après la visite des membres de la famille, c'était au tour de ses anciens subordonnés de venir frapper à sa porte.
Le vieux maître avait toujours aimé former les talents encore verts et les porter aux postes qu'ils méritaient. Aussi ses élèves et ses anciennes relations étaient-ils innombrables, et ils occupaient des charges diverses aux quatre coins de l'empire.
Outre son rang, c'était l'autre raison pour laquelle le roi de Song le tenait en si haute estime.
Ainsi, quand bien même le clan Yao débaucherait tous les hommes du roi de Song, tant que le clan Wang et le vieux maître le soutiendraient, il ne tomberait pas si facilement.
Ces élèves et ces anciennes relations avaient toujours respecté le vieux maître. Chaque année, pour son anniversaire, ils se rendaient au Pavillon des Quatre Directions pour lui présenter leurs hommages. Et comme c'était aujourd'hui son soixante-dixième anniversaire, une occasion majeure, ils avaient encore moins de raisons d'y manquer.
Honglonglong !
En un instant, le grondement sonore des attelages retentit devant le Pavillon des Quatre Directions, à croire que la terre entière tremblait. Des voitures somptueusement ornées convergeaient de toutes les directions, comme si l'on s'était donné le mot.
Le Pavillon des Quatre Directions aurait dû être un endroit « à l'écart » ; en un court moment, il s'anima soudain. Posté sur une hauteur, Wang Chong distinguait nettement les gens de toutes conditions qui se pressaient dehors. Il y avait des vieillards aux cheveux blancs, des hommes mûrs solides et responsables, des jeunes gens pleins de fougue, des garçons de son âge et même de plus jeunes que lui.
Mais qui qu'ils fussent, tous étaient extrêmement fortunés. Une forte odeur de pouvoir se dégageait d'eux, et Wang Chong distinguait même dans la foule de puissants dignitaires portant le jeton-poisson violet !
C'étaient là des fonctionnaires influents de premier rang à la cour impériale ! Chacun d'eux jouissait d'une position considérable dans l'empire !
(NdT : « acheter des os de cheval mille pièces d'or » est une expression toute faite qui vient d'une anecdote. Quand le roi Zhao de Yan cherchait à recruter des talents, un stratège nommé Guo Kui lui raconta cette histoire. Un souverain passionné de chevaux voulait acquérir un cheval de mille li, c'est-à-dire capable de parcourir de longues distances, et en offrait mille pièces d'or. Trois ans passèrent sans qu'il trouvât le moindre vendeur. Un serviteur hardi se présenta alors et se chargea de la tâche. Habile, il trouva un cheval en trois mois ; mais la bête mourut juste avant la vente, et le serviteur l'acheta tout de même cinq cents pièces d'or. Quand le souverain l'apprit, il entra en fureur contre ce serviteur qui avait gaspillé cinq cents pièces pour rien. Le serviteur s'expliqua : « quand on saura que vous avez consenti cinq cents pièces d'or pour un cheval mort, on vous croira vraiment passionné de chevaux et fidèle à votre parole. On vous présentera donc ses bêtes. » Et il en fut comme il l'avait dit : on se mit à offrir au souverain des chevaux de mille li. Autrement dit, si l'on traite bien même les talents médiocres, les vrais talents viennent bientôt frapper à la porte.)