« ? »
Une lueur faible traversa les yeux d'Abu Muslim, mais nul réaction ne se lisit sur ce visage buriné, débordant de cruauté et de détermination.
« Parle, Tang — que veux-tu ? »
Il fixa à travers le champ de bataille, n'adoptant aucune posture et pourtant irradiant une énergie intimidante.
En tant que gouverneur abbasside de l'Est, l'existence la plus forte à l'est du Khorasan, Abu Muslim ne détenait qu'une autorité seconde à celle du Calife.
Il avait écrasé d'innombrables États à l'est sous ses sabots, d'innombrables généraux du califat abbasside le prenant pour guide. Par delà le monde, bien peu de généraux méritaient le regard d'Abu Muslim.
Dans l'empire du Grand Tang, seul le protecteur général d'Anxi, Gao Xianzhi, bénéficiait de cet honneur ; les autres ne valaient même pas qu'on y pense.
Abu Muslim ne serait jamais venu de lui-même parler à un commandant ennemi. Il n'avait répondu que parce que , Tang qu'il fût, savait parler la noble langue arabe. En répondant, Abu Muslim faisait à un cadeau plutôt considérable.
« Abu Muslim ! En tant que protecteur général de Qixi de l'empire du Grand Tang de l'Est, je t'adresse un dernier avertissement ! »
La voix retentissante de résonna sur le champ de bataille, son expression grave et solennelle. Il était une épée nue, son tranchant si luisant et si aigu que nul ne pouvait ignorer son existence.
« Emmène ton armée et quitte ces lieux !!
« Quel que soit le nombre de pays que les Arabes ont conquis par le passé, ils n'auraient jamais dû empiéter sur les Régions occidentales et faire un ennemi du Grand Tang ! »
Le champ de bataille demeura silencieux, la voix grondante de continuant de vibrer dans l'air. À cet instant, même Gao Xianzhi et Cheng Qianli s'étaient tus.
« Homme des Tang, c'est impossible ! »
La réponse d'Abu Muslim fut ferme et concise.
« Sur ce continent, il n'est aucun pays capable d'arrêter les sabots de fer du califat abbasside, pas même le Grand Tang ! »
Sa réplique était aussi froide et dure que l'acier.
Tout fut muet. Bien que beaucoup ne comprissent pas l'arabe, le visage froid et obstiné d'Abu Muslim en disait assez.
L'atmosphère se tendait de plus en plus.
« Ha ! »
se mit soudain à rire. Cling ! L'air vibra du chant clair d'une épée.
Sous les yeux des Arabes, des Tang, et même des Tibétains et des Turcs occidentaux, tira son épée, révélant les courbes envoûtantes et éblouissantes de sa lame froide en acier wootz. Il la pointa vers le ciel, la laissant briller d'une lumière éclatante.
« Puisqu'il en est ainsi, écoute bien chacune de mes paroles !
« Cette bataille est loin d'être finie. Ce n'est que le commencement. Le lieu de cette bataille n'est pas seulement Talas, ni les Régions occidentales.
« À partir de maintenant, Samarcande, le Khorasan, jusqu'à la capitale du califat abbasside, Bagdad, et tout le long jusqu'à la frontière occidentale deviendront les champs de cette bataille !
(NdT : La capitale du califat abbasside était en réalité établie à Koufa à cette époque, au sud de Bagdad. Bagdad ne devint capitale qu'en 762, onze ans après cette bataille historique de Talas et sept ans après que le calife al-Mansur eut fait assassiner Abu Muslim.)
« Ce ne sera pas seulement une bataille entre toi et moi, ni seulement une guerre des Régions occidentales. Ce sera une guerre entre les empires de l'Est et de l'Ouest. À partir de maintenant, si le califat abbasside ne peut conquérir le Grand Tang, le Grand Tang conquerra le califat abbasside. Tous les Arabes verront leur langue changée en celle des Tang, tout le califat abbasside reconnaissant le Grand Tang comme le souverain du monde !
« Li Siye, répète mes mots dans la langue du Grand Tang ! »
……
Boum !
Les paroles de déclenchèrent aussitôt une vague de tumulte dans l'armée arabe, suscitant une clameur.
Quand Li Siye répéta ces mots en langue tang, même le lointain Dalun Ruozan, Duwu Sili, Huoshu Huicang et Dusong Mangpoje pâlirent de stupeur.
« Ce gaillard a vraiment osé proférer pareille revendication !! »
Un air étrange traversa les yeux de Duwu Sili. Les Turcs étaient un peuple nomade qui avait laissé sa marque à travers les Régions occidentales, l'Arabie et Charax Spasinou. Ils connaissaient parfaitement la puissance de l'empire arabe.
Sans cela, il n'aurait pas amené ses quarante mille hommes pour les aider.
C'était précisément parce qu'il connaissait leur puissance que même le grand général Céleste Loup Duwu Sili n'aurait jamais osé dire de telles choses à la légère aux Arabes.
« Je crains que ce ne soient pas que des menaces en l'air », dit Dalun Ruozan sans émotion, un air étrange aussi dans les yeux, mais il n'ajouta rien.
Les Arabes n'auraient cure des paroles de qui que ce soit d'autre, mais nul ne pouvait ignorer les mots de ce jeune homme.
Personne n'avait cru qu'un adolescent à la tête de quelques milliers de soldats pourrait renverser la situation au sud-ouest, battant une armée de quatre cent mille hommes !
Ce protecteur général de dix-sept ans ne proférait jamais de menaces en l'air.
ne prêta aucune attention aux réactions suscitées par ses mots. Après avoir dit ce qu'il avait à dire, il fit volte-face avec son cheval et regagna lentement son camp.
« Tu es trop présomptueux ! »
Abu Muslim finit par parler. Ses premiers mots laissèrent tout le monde interdit, car il avait choisi de parler la langue du Grand Tang.
« Comment est-ce possible ! »
Même Gao Xianzhi et Cheng Qianli restèrent abasourdis.
Ils s'étaient battus contre Abu Muslim pendant deux mois, mais c'était la première fois qu'ils l'entendaient parler la langue du Grand Tang.
Après un moment de réflexion, leur cœur s'affaissa. L'Arabie et le Grand Tang étaient deux pays totalement différents, et les deux pays n'avaient guère interagi avant cela.
En tant que soldat et gouverneur de l'Est, Abu Muslim n'avait nul besoin d'apprendre la langue du Grand Tang. Il était évident qu'il nourrissait depuis longtemps des ambitions pour le Grand Tang.
s'arrêta, mais ne tourna pas la tête.
« Homme des Tang, tu ne sais même pas à quel point tes paroles tout à l'heure étaient ignorantes et folles ! »
Abu Muslim fixa le dos de , son visage se tordant en une grimace terrifiante. Les mots de l'avaient mis en rage. Dans l'histoire de l'Arabie, nul général ennemi n'avait jamais menacé de la conquérir tout entière.
« Dans notre califat abbasside, nous avons un dicton : "Cherche le savoir, jusqu'en Chine". Si tu connaissais vraiment la puissance du califat abbasside, tu ne prononcerais jamais de telles paroles présomptueuses.
(NdT : Le dicton "Cherche le savoir, jusqu'en Chine" est un hadith, une parole attribuée à Mahomet, le fondateur de l'islam. Il est suivi de "La quête du savoir est une obligation pour tout musulman". Quant à "Chine", c'était probablement ainsi qu'on la connaissait au Moyen-Orient à l'époque, dérivé du mot "Cina" tel qu'il était connu en sanskrit. En Chine même, on désignait habituellement la Chine par les noms de la dynastie régnante, c'est-à-dire "le Grand Tang" ou "la dynastie Han".)
« Vois-tu la vaste mer de soldats derrière moi ? Cette armée qui s'est battue si férocement contre vous pendant plusieurs mois n'est que la branche orientale de l'armée impériale. Vous ne voyez qu'un coin de la montagne. L'empire a au moins un million d'autres soldats tout aussi formidables ! »
Abu Muslim écarta lentement les bras, dégageant une énergie aussi puissante que les vagues de l'océan. Autour de lui, des déchirures noires dans l'espace commencèrent à se former.
« Homme des Tang, tu paieras le prix de tes paroles tout à l'heure ! Et pas seulement toi, mais le Grand Tang tout entier ! »
esquissa un faible sourire et répondit : « Alors battons-nous ! »
« Hmph ! Comme tu le souhaites ! »
Le visage d'Abu Muslim devint sinistre et froid tandis qu'il faisait faire demi-tour à son cheval et commençait à chevaucher vers l'ouest.
« Repliez-vous ! »
D'un geste de son bras, les dizaines de milliers de cavaliers arabes entamèrent leur retraite. Le deuxième jour de la bataille prit fin.
« À l'avenir, je crains que les Arabes n'attaquent dans une frénésie sans fin ! »
Tandis qu'Abu Muslim tournait bride et s'en allait, Gao Xianzhi chevaucha vers lui sur la monture offerte par l'Empereur, aux côtés de Cheng Qianli.
Tous deux étaient remplis d'admiration pour .
C'était bel et bien un fait que cent rumeurs ne valent pas une seule rencontre. Plus ils interagissaient avec et le comprenaient, plus ils se sentaient envoûtés.
« N'en a-t-il pas toujours été ainsi ? »
laissa échapper un doux rire.
« Le Grand Tang n'a jamais manqué d'adversaires, et les Arabes ne font pas exception. Nul ne parviendra jamais à vaincre mon Grand Tang, ni alors, ni maintenant, ni dans le futur. »
Gao Xianzhi et Cheng Qianli figèrent un instant avant d'échanger des sourires avec .
« C'est exact. Nul ne peut vaincre le Grand Tang ! »
« Repliez-vous ! »
Sur leurs trois ordres, l'armée tang se retira derrière les deux lignes de défense, mettant un terme formel à la bataille. Le champ de bataille demeura jonché de cadavres d'hommes, de chevaux, de loups et de vautours, l'air imprégné de l'odeur nauséabonde du sang !
……
La bataille avait duré de l'aube à midi, et bien qu'elle fût terminée, il restait encore beaucoup à faire dans l'après-coup.
« Zhang Que, les pertes ont-elles été comptabilisées ? »
Dehors de Talas, tenait sa main dans le dos tandis qu'il demandait le rapport.
« Oui, seigneur marquis, tout a été comptabilisé. » La voix de Zhang Que vint derrière . Son corps était courbé, son expression respectueuse et soumise. « En ces deux jours de bataille, trente mille de nos hommes sont morts tandis que plus de dix mille furent blessés. Les pertes les plus lourdes furent subies par les mercenaires des Régions occidentales. Nos propres troupes étaient mieux équipées, aussi les pertes furent-elles moindres. »
« Cela signifie qu'il ne nous reste plus qu'environ cent mille soldats ? » dit , fronçant légèrement les sourcils.
« Oui ! »
« Et les pertes subies par les Turcs, les Tibétains et les Arabes ? » demanda .
« Nous ne pouvons obtenir un décompte exact, mais d'après les estimations des éclaireurs, les Turcs et les Tibétains ont probablement perdu environ quarante mille élites et près de trente mille loups. Ces grands loups amenés par les Turcs occidentaux ont eu un effet substantiel sur nos attaques. De nombreux traits de baliste finirent bloqués par les cadavres de loups, et pendant la bataille de cavalerie, il fallut d'abord s'occuper des loups.
« Quant aux Arabes, ils ont perdu près de quatre-vingt mille soldats hier, mais aujourd'hui, notre force principale était déployée contre les Turcs occidentaux et les Tibétains tandis que nous nous concentrions sur la défense contre les Arabes. Cependant, l'armée de balistes de Chen Bin et les formations d'infanterie sous les ordres de parvinrent tout de même à tuer beaucoup d'Arabes, environ trente mille selon nos estimations. En outre, ils comptèrent de nombreux blessés, que nous estimons à environ quarante mille », rapporta Zhang Que.
tomba silencieux face à ces rapports. Dalun Ruozan et Abu Muslim avaient tous deux fait d'amples préparatifs pour cette bataille. Les nombreux loups qu'avait amenés Duwu Sili, l'armée de la Bête de Fer arabe, et les centaines de catapultes avaient fait que ses balistes avaient infligé bien moins de pertes que prévu.
« Je vois. Transmets mon ordre pour que tous les blessés aient leurs blessures pansées et soient emmenés dans la ville pour être soignés. Et fais venir Maitre Zhang ! »
« Oui, seigneur marquis ! »
Zhang Que s'en alla prestement.
Il n'y avait qu'une seule personne du côté des Tang qui méritât l'adresse respectueuse de « Maitre Zhang ». Quelques instants plus tard, Zhang Shouzhi et deux de ses disciples les plus fidèles surgirent de la ville.