'Mauvais !'
La boulette de gaz soporifique lancée un instant plus tôt par Wang Chong l'avait déjà mise sur ses gardes. Malgré son habileté et son courage, elle recula d'instinct. Dans le même temps, sa paume jaillit et, d'une force prodigieuse, balaya en plein vol les « armes cachées ».
'Il m'a encore eue !'
En s'apercevant que ces prétendues armes cachées n'avaient produit aucun effet, l'assassin entra en fureur. Wang Chong l'avait déjà roulée en lui présentant l'épée en acier wootz, et voilà qu'il la trompait une seconde fois avec l'antidote du soporifique. Comment la femme en noir aurait-elle supporté pareille humiliation ?
Les arts martiaux de Wang Chong ne valaient rien à ses yeux, et pourtant il lui glissait entre les doigts comme une loche.
'Si je le laisse m'échapper, je n'ai plus qu'à me tuer sur-le-champ !'
Voyant que Wang Chong s'apprêtait à bondir par la fenêtre comme un chat, elle lança prestement trois dagues longues d'un chi droit vers l'ouverture, lui coupant toute retraite.
S'il forçait le passage, il serait immanquablement transpercé.
Au même instant, la silhouette de la femme se brouilla. Sa vitesse fut soudain multipliée, et d'innombrables ombres déformées et floues emplirent l'air. Semblable à un spectre qui traverse l'espace, elle rattrapa Wang Chong en un instant.
Cling !
Sa lame déchira l'obscurité et tomba droit vers la nuque de Wang Chong.
'Les Pas du Spectre !'
Wang Chong resta saisi. Il comprenait enfin comment elle avait pu éviter les sentinelles et échapper à la vigilance d'Arloja et des autres.
Puisqu'il était impossible de fuir par la fenêtre, Wang Chong ramassa aussitôt son corps par un « Dragon qui love son corps » pour arrêter son élan. Dans le même mouvement, il exécuta les Pas des Constellations et contre-attaqua de son épée en acier wootz !
Clang !
Le son clair du métal résonna dans l'obscurité. En une fraction de seconde, l'épée de la femme fut tranchée en deux. La lame acérée déchira sa manche et laissa une entaille étroite sur son bras blanc.
Avant que Wang Chong pût la démembrer, peng ! Un bras le frappa en pleine poitrine, et la force considérable du coup le projeta en arrière. Il heurta lourdement le mur et cracha une gorgée de sang. Gravement blessé, il avait le visage blanc comme une feuille de papier.
« Quelle lame ! »
Dans le noir, la femme leva le bras pour regarder la fine entaille. Son regard se posa sur l'épée en acier wootz que tenait Wang Chong, et une lueur de crainte traversa ses yeux.
« On m'avait dit que le premier forgeron d'épées du monde était apparu au Grand Tang, mais je n'y avais jamais cru. Il faut croire que c'est toi. Dis-moi : es-tu capable de forger cette arme-là ? »
D'un mouvement du poignet, une feuille de papier xuan apparut dans sa main. On y voyait le sabre étroit de sept chi que Wang Chong avait dessiné un moment plus tôt.
Au sortir d'un affrontement aussi violent, la femme ne poursuivit pas son avantage. Elle l'interrogeait au contraire sur une esquisse apparemment sans importance. À la place de tout autre, la scène eût paru inconcevable.
Pas pour Wang Chong.
En regardant les trois dagues coniques, son esprit se mit à bouillonner.
'C'est le destin !'
soupira Wang Chong.
Une arme aussi particulière n'existait pas dans les Plaines Centrales. À vrai dire, sur tout le continent, ni à Charax Spasinou ni au califat abbasside, personne n'employait ce genre d'arme dissimulée.
D'après les souvenirs de Wang Chong, seuls les gens d'un certain endroit s'en servaient. Dans un autre continuum d'espace et de temps, cet endroit s'appelait le Japon. En ce monde, on l'appelait les Dix Îles de l'Est : dix îles dans les mers d'Orient, une terre gouvernée par une monarchie féminine. C'était un pays tout entier tourné vers les arts martiaux, où les artistes martiaux étaient tenus en grand respect.
Wang Chong ne s'attendait pas à ce que le sabre étroit de sept chi, qu'il avait conçu d'après le katana japonais, lui attirât une femme des Îles de l'Est, qui occupaient précisément la place du Japon dans l'autre monde.
On eût dit l'œuvre du destin !
C'était sans doute la raison pour laquelle elle ne l'avait pas tué dès son entrée.
« Oui ! »
Les pensées se bousculaient dans l'esprit de Wang Chong, mais sa réponse fusa sans hésiter.
À ces mots, la femme le dévisagea longuement. Des émotions complexes passèrent dans ses yeux, mais elle retrouva bien vite sa froideur.
« Plus une lame est longue, plus elle se brise aisément au combat. La tienne fait sept chi, soit déjà la taille d'un homme. Une telle lame casserait sans peine. Et si tu la durcis, tu ne feras que la rendre plus cassante. Comment comptes-tu résoudre ce problème ? »
La voix de la femme était calme, mais Wang Chong y percevait une intention meurtrière glaciale. Il semblait qu'au moindre soupçon de mensonge, sa lame s'abattrait sur lui.
Wang Chong ne se laissa pas troubler pour autant.
« Hahaha, que vous me croyiez ou non, si je dis que j'en suis capable, alors j'en suis capable ! »
Wang Chong riait de bon cœur. L'assurance transparaissait sur son visage.
Plus une lame est longue, plus elle est fragile : c'est le plus grand problème que rencontre qui veut forger une longue arme. Wang Chong n'était pas le premier à y songer, mais, la question du poids mise à part, personne n'avait jamais su venir à bout de cette fragilité.
Comme le disait la femme, une telle lame risquait fort de se briser en plein combat, et la durcir n'aurait fait que la rendre plus cassante. Faute de résoudre ce problème, forger une longue lame n'aurait servi à rien.
Mais ce n'en était pas un pour Wang Chong.
Il connaissait un procédé de forge singulier qui permettait d'éviter cet écueil. Ce procédé s'appelle le traitement thermique. Il augmente considérablement la résilience d'une arme. Combiné à quelques autres techniques de fabrication, il réglait la question.
Wang Chong n'allait cependant pas le dire à cette femme.
En ce monde, à cette heure, nul autre que lui ne connaissait un tel procédé, et moins encore l'art de forger une longue lame. C'était un savoir-faire qui n'appartenait qu'à lui.
Sans cette assurance, il n'aurait jamais dessiné pareille lame étroite de sept chi !
La femme en noir le fixait intensément, comme pour lui percer les entrailles et y déceler le mensonge. Wang Chong soutint son regard sans le fuir un instant.
« Hmph ! Dans ce cas, premier forgeron d'épées du monde, tu vas devoir me suivre. Si tu me forges une telle arme, je t'accorderai peut-être une mort sans douleur. N'essaie pas de riposter, et n'essaie pas non plus de crier. Tu n'en auras pas le loisir ! Cette fois, je me suis contentée de te jeter contre le mur. La prochaine ne sera pas aussi douce ! »
La femme parlait en levant de la main droite son épée brisée. En même temps, elle tendit la main gauche, trois dagues coniques serrées entre les doigts. Elle semblait résolue à enlever Wang Chong pour qu'il lui forge une lame.
Wang Chong avait beau lui avoir tranché son épée, elle n'en était nullement inquiète. Le coup de paume l'avait grièvement blessé. Même au sommet de sa forme, il n'aurait pas fait le poids ; alors dans son état.
Cette épée brisée suffisait amplement à le soumettre.
Tap !
D'un pas léger, la femme s'avança lentement vers lui. Sa démarche était souple mais résolue, comme si elle tenait désormais Wang Chong pour une proie acquise.
« Hé, ignorez-vous que vous n'êtes plus très loin de la mort ? Et vous songez à me faire forger une lame. »
Assis à terre, Wang Chong eut soudain un petit rire.
« Inutile de te fatiguer. Crois-tu que je vais avaler tes histoires ? »
railla la femme. Son pas ne se ralentit pas d'un souffle et, à chaque mouvement, elle se rapprochait.
« Hé, je savais que vous réagiriez ainsi. Si je ne me trompe, la technique que vous pratiquez doit être les Pas du Spectre ! »
dit Wang Chong en riant de bon cœur.
Weng !
Un instant plus tôt, la femme se moquait de lui. Mais aux mots « Pas du Spectre », elle tressaillit et s'immobilisa.
« Les Pas du Spectre vous permettent de traverser l'obscurité aussi vite qu'une apparition. C'est sans doute par eux que vous vous êtes glissée dans mon cabinet. J'ignore où vous les avez appris, mais savez-vous qu'ils sont incompatibles avec la plupart des techniques de cultivation ? Plus vous les maîtrisez, plus vous approchez de la mort. »
« Vous avez déjà un pied dans la tombe, et vous travaillez encore pour autrui, à m'enlever pour que je forge une lame. Quelle dérision ! »
La moquerie se lisait clairement dans les yeux de Wang Chong. Il regardait la femme des Îles de l'Est comme on regarde un cadavre.
Le Grand Tang était riche et puissant. Tel un aimant, il attirait quantité de puissances et de tribus venues du monde entier.
Sous la surface apparemment paisible de sa capitale, d'innombrables forces se tenaient tapies dans l'ombre. Cette femme des Îles de l'Est appartenait manifestement à l'une d'elles.
Pour dissimuler sa véritable identité et n'éveiller aucun soupçon, elle avait rejoint l'une de ces puissances et y avait appris tout un art de l'assassinat.
Les Pas du Spectre avaient beau être puissants, ils portaient un défaut fatal.
Quelle que fût l'organisation qui l'avait recrutée, il était clair qu'elle ne comptait pas la voir vivre longtemps.
« Tu dis n'importe quoi ! »
Le visage de la femme des Îles de l'Est se durcit, et l'intention meurtrière dans l'air s'épaissit brusquement. La température de la pièce chuta, et Wang Chong eut l'impression d'être enfermé dans une glacière.
L'aura qu'elle dégageait changea du tout au tout. Non seulement elle était bien plus puissante qu'auparavant, mais elle était coupante, comme le fil d'une lame.
La conjecture de Wang Chong tombait juste. Cette femme avait caché son véritable art. Sa spécialité devait être le sabre.
« Je dis n'importe quoi ? Essayez donc de faire circuler votre énergie originelle. Menez-la selon la méthode des Pas du Spectre, et poussez-la vers votre zifu et votre danzhong. Vous verrez bien s'il y a une douleur sourde à vos points juque et fengze ! »
Adossé au mur, Wang Chong ricanait.
Weng !
Elle avait beau prétendre ne pas le croire, elle poussa d'instinct son énergie originelle selon la méthode qu'il indiquait. Weng, une aura sombre et dense jaillit aussitôt de son corps. En un instant, comme une apparition, sa silhouette se brouilla et se fondit dans l'obscurité.
Mais l'instant d'après, dans un gémissement, l'aura sombre se dispersa. La femme réapparut au milieu de la pièce. Son visage était d'une pâleur extrême et une sueur froide perlait sur son corps.
Ces yeux froids, impassibles et calmes se posèrent vivement sur Wang Chong. Pour la première fois, on y lisait le désarroi.
Wang Chong avait dit vrai. À mesure qu'elle poussait son énergie originelle à travers le zifu et le danzhong, une douleur atroce lui saisit les points juque et fengze. L'énergie originelle de tout son corps faillit se dissiper entièrement.
'Voilà ma chance !'
À l'instant même où la femme cédait à l'affolement, Wang Chong plaqua la paume au sol et se redressa. Puis, d'un « Dragon monte aux nuages », il bascula brusquement par la fenêtre, vers l'extérieur…
(NdT : un chi vaut environ 33,3 cm. Les dagues coniques lancées par l'assassin sont des kunai.)
(NdT : les Îles de l'Est, dongying, est un nom réellement employé dans l'histoire chinoise pour désigner le Japon. Sous le règne de Wu Zetian, le pays porte déjà son nom actuel, 日本. La dynastie des Tang, de 618 à 907, se divise d'ailleurs en deux : en son milieu, Wu Zetian se couronne impératrice régnante et fonde la dynastie des Zhou, de 690 à 705 ; à sa mort, les Tang reprennent le pouvoir.)
(NdT : le zifu et le danzhong, le juque et le fengze sont des points d'acupuncture, situés respectivement au bas-ventre, au centre de la poitrine, sous le sternum et à l'épaule.)