Depuis l'enfance, Su Bai avait toujours obtenu ce qu'il voulait. Il était de surcroît intelligent, et n'avait donc jamais essuyé de revers. Quand donc avait-il subi pareille humiliation ?
Or les hommes de l'Armée impériale n'étaient que des rustres qui parlaient par la force. La réputation de Su Bai ne signifiait rien pour eux !
'Wang Chong ! Un jour, je te rendrai cette humiliation !'
Ne pouvant s'en prendre à ces puissants commandants de l'Armée impériale, d'autant qu'il ignorait qui ils étaient, il choisit de passer sa colère sur Wang Chong.
Wang Chong ignorait les pensées de Su Bai, et elles ne l'intéressaient guère. Il trouvait toutefois amusant de voir son visage s'empourprer de rage et de confusion.
Ce qui le préoccupait bien davantage, c'était l'apparition soudaine de l'Armée impériale. Il ne comprenait toujours pas pourquoi tant de commandants se trouvaient d'un coup devant chez lui.
Et chacun d'eux était d'un rang prestigieux. Wang Chong devait donc les traiter comme il convenait.
« Nous parlerons des épées à l'intérieur ! »
dit Wang Chong. Vu la foule considérable, qui grossissait de minute en minute, l'endroit n'était pas propice à une conversation.
Boum !
À ces mots, les commandants de l'Armée impériale poussèrent aussitôt des acclamations.
« Nous suivrons les paroles du gongzi ! »
« Gongzi, faites comme bon vous semble. Je ne ferai pas de manières avec ceux qui oseront causer du trouble ! »
« Gongzi, commandez-nous librement, nous obéirons à vos ordres ! »
« Gongzi, vous devez nous forger nos épées ! Si je ne peux acheter une épée en acier wootz, j'en mourrai pour de bon ! »
…
À entendre ces flatteries, le visage de Su Bai s'empourpra davantage de rancœur.
Ces commandants de l'Armée impériale, à la cour, méprisaient souvent leur monde et ne se soumettaient à personne. On ne les avait jamais vus parler avec tant de politesse ni flatter quiconque. C'était un mystère : quelle magie Wang Chong avait-il donc employée pour les changer ainsi !
Su Bai pouvait encore passer pour calme au milieu de la foule. Les autres fils de famille qui assistaient à la scène étaient, eux, complètement médusés.
« Ce Wang Chong… n'est-il pas trop redoutable ! »
« Faire ainsi flatter les commandants de l'Armée impériale ! »
« Dire que nous avons aidé Su Bai à s'en prendre à lui ! »
« Même dix Su Bai ne feraient pas le poids ; autant jeter un œuf contre une pierre ! »
…
Les fils de famille fixaient Wang Chong, entouré par l'Armée impériale, avec admiration. Ils se demandaient s'ils pourraient un jour être aussi remarquables que lui et s'attirer le respect des commandants de l'Armée impériale.
Mais à leur admiration se mêlait la peur.
Le Wang Chong d'aujourd'hui se tenait déjà à un niveau qui les dépassait de loin. C'était un homme vers lequel ils ne pouvaient plus que lever les yeux.
« Meng Long, occupe-toi de cela. Rembourse ceux qui m'ont prêté de l'argent sur présentation de leurs reconnaissances de dette. »
Sans se soucier de la foule, Wang Chong se tourna vers Meng Long pour lui donner ses instructions.
« Bien, jeune maître. »
répondit Meng Long. Ces nobles étaient venus avec de mauvaises intentions, mais la dette était une affaire distincte. Meng Long admirait son jeune maître de ne pas revenir sur sa parole.
« Approchez pour échanger vos reconnaissances contre votre argent. Notre jeune maître est magnanime et ne s'attardera pas là-dessus. »
Meng Long appela les fils de famille d'un geste.
En apprenant qu'ils pouvaient récupérer leur argent, tous se réjouirent bruyamment. Ils se pressèrent vers Meng Long. Dans le même temps, une opinion favorable de Wang Chong germa en eux.
« Seigneur, les cent taels d'or tiennent-ils toujours ? »
demanda prudemment un fils de famille.
« Dégage ! »
le rabroua Meng Long, et tout le monde éclata de rire. Sans qu'on sût comment, leurs rapports avec le clan Wang n'avaient plus la raideur de l'instant d'avant.
À cette vue, Wang Chong sourit. Il s'apprêtait à les rejoindre lorsqu'il aperçut du coin de l'œil une silhouette, et son regard se glaça. Il tonna.
« Su Bai, où crois-tu aller ? »
Comme un coup de tonnerre venu du ciel, le cri traversa la rue. À quelques dizaines de pas de là, Su Bai tressaillit. Il s'arrêta net à quelques pas de sa voiture verte.
Au même instant, tous les regards se braquèrent sur le fils du duc de Su.
Les acclamations et les rires s'éteignirent d'un coup et l'atmosphère se tendit de nouveau.
« Wang Chong, que me veux-tu ? »
Su Bai se retourna lentement et fixa Wang Chong avec fureur.
La situation avait changé et le vent lui était contraire. Il comptait se glisser discrètement dans sa voiture et disparaître. Mais Wang Chong l'avait repéré.
« Hmph, puisque tu es venu, crois-tu qu'on te laissera repartir aussi facilement ? »
Wang Chong rejeta ses manches en arrière et parla d'une voix froide.
Ce Su Bai avait monté toute cette mise en scène pour le perdre. Il avait même amené pour cela les fonctionnaires de la Cour de Révision Judiciaire et le censeur Fu He, tout cela pour faire un esclandre autour d'une dette et porter un coup au clan Wang.
Wang Chong aurait encore pu passer l'éponge, à contrecœur, si Su Bai s'en était pris directement à lui. Mais il avait voulu attirer le malheur sur le clan Wang tout entier, ce qui ne laissait aucune place à la réconciliation.
Si Wang Chong avait laissé Su Bai s'en aller comme cela, il n'aurait pas été Wang Chong.
En un instant, l'entrée de la résidence de la famille Wang retomba dans le silence. L'atmosphère était étrange et dangereuse, et les fils de famille et les nobles amenés par Su Bai n'osaient plus respirer.
Wang Chong avait beau paraître un garçon avenant, il dégageait parfois une aura qui inspirait la crainte. Le Wang Chong de cet instant semblait calme, mais il émanait de lui quelque chose devant quoi l'on ne pouvait qu'être terrifié.
« Que veux-tu ? Comptes-tu me frapper devant tant de monde ? »
Su Bai ricana froidement.
Au fond, il priait pour que Wang Chong l'attaquât. En arts martiaux, il était supérieur à Wei Hao, sans même parler de Wang Chong. Avec tant de monde ici, dont les fonctionnaires de la Cour de Révision Judiciaire et un censeur, il ne croyait pas que Wang Chong oserait lâcher ses gardes sur lui.
« Héhé, rassure-toi ! Je ne lâcherai personne sur toi. »
Comment Wang Chong n'aurait-il pas deviné ses pensées ! Si Su Bai s'imaginait qu'il lui fallait agir en personne pour le régler, il se trompait lourdement.
Le but de Wang Chong n'était pas de lui infliger un dommage physique.
« Su Bai, tu peux partir, mais je crains que tu ne doives faire un détour par la geôle de la capitale du Grand Tang. »
Wang Chong eut un ricanement glacé.
À ces mots, le visage de Su Bai changea aussitôt.
« Tu n'oserais pas ! »
« Et pourquoi n'oserais-je pas ? »
Wang Chong se tourna vers le censeur Fu.
« Censeur Fu, pour avoir faussement accusé et calomnié un haut fonctionnaire de la cour impériale, quelle peine les lois du Grand Tang prévoient-elles ? »
« Pour avoir faussement accusé un haut fonctionnaire de la cour impériale : cent coups de fouet, trois ans de prison, le nez tranché, puis l'exil aux frontières pour les basses besognes ! »
Ces paroles ne venaient pas du censeur Fu, mais des deux fonctionnaires de la Cour de Révision Judiciaire que Su Bai avait conviés. Outre l'enregistrement des contrats et des actes et l'exécution des accords, ils avaient aussi la charge d'appliquer les peines.
Nul ne connaissait donc mieux les lois du Grand Tang que ces fonctionnaires de la Cour de Révision Judiciaire.
Boum !
Les paroles des deux hommes tombèrent comme la foudre. Tous les visages changèrent d'un coup, entre stupeur, effroi et colère. Su Bai tressaillit, comme s'il venait d'encaisser un coup terrible, et son visage devint blanc comme une feuille de papier.
Le censeur Fu He lui-même s'assombrit.
Accuser faussement un haut fonctionnaire comptait parmi les crimes les plus lourds du code du Grand Tang ! Ces fonctionnaires étaient les piliers qui soutenaient l'empire, et si l'on pouvait les accuser sans preuve tangible, le pays sombrerait bien vite dans le chaos !
Aussi la cour impériale avait-elle prévu un châtiment sévère pour prévenir de telles situations.
Il ne s'agissait pas tant de protéger ces fonctionnaires que de dissuader les gens sans scrupules aux intentions malveillantes. Su Bai n'avait songé qu'à abattre le clan Wang ; il n'avait pas pesé d'avance les conséquences d'un échec.
Le père de Wang Chong était général à la frontière, son grand oncle Wang Gen un fonctionnaire influent de la cour, et son grand-père, le Duc Jiu, un confident de l'empereur. En cherchant à abattre le clan Wang, Su Bai avait offensé profondément tous ces gens à la fois.
Wang Chong n'avait donc nullement tort de dire que Su Bai avait faussement accusé de hauts fonctionnaires de la cour.
Cette fois, Wang Chong voulait lui donner une leçon sévère !
« Seigneur censeur, vous avez entendu, n'est-ce pas ? Même un empereur serait puni comme un homme du peuple s'il enfreignait la loi. Seigneur censeur, vous n'allez tout de même pas réserver un traitement de faveur à Su Bai au motif de vos liens avec le duc de Su ? »
À la surprise de Wang Chong, les deux fonctionnaires avaient pris son parti. Mais c'était encore mieux. Il voulait voir si Su Bai parviendrait à s'en tirer aujourd'hui.
« Wang gongzi, il est bon de savoir pardonner. Dame Wang, Su gongzi est encore jeune, et son frère comme le duc de Su sont de hauts fonctionnaires de la cour, des soutiens du pays. Il n'est pas de l'intérêt du royaume de brouiller deux clans pour une querelle d'enfants. Dame Wang, qu'en pensez-vous ? »
Fu He se tourna vers Dame Wang. Il connaissait le duc de Su, Su Fuwei. Sans quoi il n'aurait pas accepté la requête de Su Bai ni fait le déplacement avec lui.
Accuser faussement un haut fonctionnaire de la cour impériale n'était pas une petite affaire. Si Su Bai était arrêté et détenu à la Cour de Révision Judiciaire, Fu He deviendrait la risée de tous.
Pire encore, il ne pourrait pas en rendre compte au duc de Su.
Fu He savait qu'il était impossible que Wang Chong réglât l'affaire à l'amiable. Aussi tourna-t-il son regard vers Dame Wang, Zhao Shu Hua, en espérant qu'elle fléchirait.
Il suffisait que Dame Wang prît la défense de Su Bai pour que l'affaire fût ramenée à peu de chose et réglée sans bruit.
« Seigneur Fu, je ne suis qu'une femme et j'ignore tout des affaires de la cour impériale. Puisque la cour a ses propres règles, il convient de les suivre. Seigneur Fu, n'êtes-vous pas de cet avis ? »
Zhao Shu Hua, elle aussi, avait décidé de ne rien lâcher cette fois. Su Bai était manifestement venu dans l'intention d'abattre le clan Wang, et sans la vivacité d'esprit de son troisième fils, ainsi que l'arrivée de l'Armée impériale, l'affaire aurait été bien difficile à dénouer aujourd'hui.
Le clan Wang était réputé pour son incorruptibilité depuis d'innombrables générations. Son beau-père veillait de surcroît avec rigueur à l'honneur et aux mœurs de la famille. Si l'affaire était portée devant la cour impériale, le prestige du clan Wang serait ruiné.
Et elle n'aurait pas pu en rendre compte à son beau-père.
De plus, tout à l'heure, quand il s'agissait du clan Wang, ce censeur s'en était tenu strictement au règlement, sans la moindre intention de les ménager. Envers Su Bai, en revanche, le ton changeait et l'on parlait de savoir pardonner. Cela soulevait le cœur de Dame Wang.
« Madame ! »
appela Fu He, agité. Il ne s'attendait pas à ce que Dame Wang se montrât soudain si ferme sur ce point.
« Il est inutile d'en dire davantage ! Seigneur Fu, la cour impériale a ses propres règles. Prétendriez-vous les ignorer à présent ? »
Wang Chong coupa la parole au censeur Fu He. Sans lui laisser le temps de placer un mot, il se tourna vers les deux fonctionnaires cadavériques de la Cour de Révision Judiciaire.
« Messieurs, j'ai le plus grand respect pour la Cour de Révision Judiciaire. Vous n'allez tout de même pas relâcher Su Bai sous prétexte que son père est duc ? »
« Comment cela serait-il possible ? »
Les paroles des deux fonctionnaires résonnèrent haut et fort.
« Gardes, arrêtez Su Bai. S'il s'échappe, vous rapporterez vos têtes à la Cour de Révision Judiciaire ! »
« Bien, seigneur ! »
Plusieurs gardes se précipitèrent, saisirent Su Bai par les flancs et le portèrent jusqu'à la voiture.
« Wang Chong, canaille ! Jamais je ne te pardonnerai, tu peux compter là-dessus ! »
Su Bai jurait à pleine voix tandis que les gardes le hissaient dans la voiture. Sans un mot de plus, les deux fonctionnaires cadavériques firent demi-tour, montèrent en voiture et partirent. Ils eurent tôt fait de disparaître au coin de la rue.
(NdT : la loi ne parle pas seulement de calomnie. Elle vise d'abord 扑风捉影, littéralement « saisir le vent et attraper l'ombre ». Autrement dit, s'emparer d'une chose fausse, quand bien même on la croirait vraie, comme Su Bai, et en accuser un fonctionnaire sans preuve tangible : cela aussi vaut calomnie et fausse accusation.)