Le clan Wang était une maison d'une extrême sévérité. ne recevait que quelques taels d'argent par mois. D'après les calculs de Su Bai, il devait lui être impossible de produire autant de taels d'or.
Et pourtant, le fait s'étalait devant lui. Il y avait là plus d'un millier de taels d'or !
Su Bai resta interdit.
, et , sentant sa stupeur, eurent un petit rire.
« Gongzi, inutile d'être courtois avec de telles gens. Vous auriez dû faire cela dès le début ! »
dit .
« Assurément. C'est ainsi qu'il faut traiter les hommes sans scrupules de son espèce. »
abonda dans le sens de .
Ces derniers jours passés auprès de avaient profondément changé leur attitude envers lui. Autrefois, quand il traînait sans cesse avec et sa bande et attirait des ennuis à la famille, ni l'un ni l'autre ne l'appréciaient guère.
Bien souvent, ils avaient éprouvé du ressentiment à son égard.
Mais ce dernier mois avait modifié l'idée qu'ils se faisaient de lui. Ils l'avaient vu de leurs propres yeux accomplir quantité de prouesses inconcevables.
Aux yeux des deux hommes, était désormais le rejeton le plus remarquable du clan Wang, et ils tenaient pour leur devoir de le protéger. Quiconque osait dire du mal de était leur ennemi !
Su Bai était venu l'humilier publiquement, devant sa propre porte et sous les yeux de sa mère : comment l'aurait-il toléré ?
'Bien joué !'
En secret, leva le pouce à l'intention de pour le féliciter. La vérité l'emporte toujours sur toutes les rumeurs, et le geste de avait su leur inspirer une crainte efficace.
Fracasser la caisse ainsi était un trait de génie ! n'aurait pas mieux fait !
Devant les portes du clan Wang, le silence était complet. La vue des 5 000 taels d'or répandus à leurs pieds avait sidéré tout le monde ! , la mère de , en resta elle-même sans voix.
En tout, avait amassé deux fortunes. La première fois, après avoir tourné dans la capitale, il l'avait fait porter à Arloja et Ablonodan.
La seconde fois, il en avait remis la moitié à Wei Hao et l'autre moitié à son oncle. C'était la première fois qu'il rapportait de l'or chez lui. Et de surcroît, il était scellé dans un coffre.
Ainsi elle-même ignorait-elle l'existence de cet or.
Une telle quantité de taels d'or était une somme inconcevable pour la famille Wang.
aurait voulu demander à d'où venait tout cet or, mais elle se retint. Ce n'était pas le moment de poser de telles questions.
« Comment… comment as-tu pu gagner tant d'argent ? »
Les yeux rivés sur l'or qui se déversait de la caisse, un fils de famille marmonna, stupéfait.
Au Pavillon des Huit Dieux, ils passaient déjà pour les plus fortunés de la bande. Sans quoi ils n'auraient pas prêté leur argent à . Mais à ce qu'ils voyaient maintenant, ils étaient loin d'égaler sa richesse.
Il y avait au bas mot 4 000 à 5 000 taels d'or dans la caisse. Le fait leur était inconcevable.
Tout à coup, chacun eut le sentiment de vivre dans un monde différent de celui de . C'était comme si un gouffre immense s'était creusé entre eux et lui.
Ils se tenaient d'un côté du gouffre, et , de l'autre, avait déjà pris une avance considérable, devenant une figure vers laquelle ils ne pouvaient plus que lever les yeux !
était toujours le même , mais il y avait désormais en lui quelque chose qui les intimidait.
« Vous n'avez pas à le savoir. »
Le regard de balaya l'assemblée et il eut un ricanement glacé.
« Ce ne sont que 1 700 malheureux taels d'or, n'est-ce pas ? Venez donc les échanger contre vos reconnaissances de dette. J'avais l'intention de vous verser à chacun cent taels de plus, mais puisque vous vous êtes tous rangés derrière Su Bai pour m'attaquer, il va de soi que vous pouvez faire une croix sur cette somme. Cette gratification n'ira plus qu'à ceux qui ne sont pas venus aujourd'hui ! »
« Cent taels d'or ! »
« Ah ! Je savais bien que je n'aurais pas dû venir ! »
« , je n'ai rien à voir là-dedans. Je n'ai pas dit un mot tout à l'heure ! »
« Moi non plus ! , je ne fais que passer ! »
…
En apprenant que cent taels d'or venaient de leur filer entre les doigts, tous se lamentèrent aussitôt. Ceux dont la naissance et le rang étaient les plus modestes ne pouvaient se permettre d'offenser Su Bai, ni le duc de Su qui le soutenait.
Mais le duc de Su n'en était pas encore au point de dicter tout ce qui se passait à la cour impériale. Aussi quelques-uns refusaient-ils de plier devant Su Bai. Ceux qui étaient venus voulaient seulement qu'il leur dût une faveur, mais y perdre cent taels d'or était un prix bien lourd.
Cela équivalait à plus d'une année de leur mensualité !
Ce n'était pas une petite somme. De quoi financer longtemps leurs beuveries et leurs plaisirs !
Aussi, en voyant Su Bai échouer et leur faire perdre tant d'or d'un coup, éprouvèrent-ils un regret intense.
« Héhé, le jeune maître est décidément avisé ! »
et ne dirent rien, mais ils souriaient de toutes leurs dents. Voilà ce qu'on appelle du génie. Sans débourser un seul tael, il venait de déchirer le camp de Su Bai.
Certains, échauffés par l'affaire, se mirent même à maudire Su Bai.
'Je ne m'en étais pas aperçu jusqu'ici, mais le jeune maître est vraiment redoutable !'
pensèrent les deux gardes.
Si s'était contenté de leur remettre l'or, ces gens n'y auraient sans doute vu que du feu. Mais en leur annonçant qu'il avait voulu leur donner davantage et que, parce qu'ils avaient choisi de suivre Su Bai contre lui, tout était annulé et leur avantage supprimé, il leur perçait le cœur.
Aux côtés de , et voyaient distinctement les visages douloureux des fils de famille. Une bonne partie d'entre eux étaient manifestement mécontents de Su Bai.
Ils hésiteraient peut-être à parler seuls, mais en nombre, c'était autre chose.
« Canaille ! N'écoutez pas ses sornettes ! »
Su Bai ne s'attendait pas à une telle manœuvre. Il se sentait à la fois inquiet et furieux. Il s'était donné beaucoup de mal pour rassembler tant de fils de famille et de nobles, et son plan s'effondrait sous ses yeux. Comment Su Bai aurait-il laissé faire ?
« Un instant ! »
Su Bai jeta un regard à la caisse de bois que avait fracassée à terre, et une idée lui traversa l'esprit. Il fit brusquement un pas en avant, désigna les lingots d'or et tonna.
« ! Ton clan Wang n'entend rien au commerce, et vu tes propres moyens, comment pourrais-tu gagner tant d'argent ? Hmph, se pourrait-il que ton clan Wang soit corrompu et ait accepté les pots-de-vin d'autrui ? »
Su Bai fusillait du regard, au point qu'on eût cru qu'il allait le déchirer des yeux. L'instant d'avant, quand lui avait rendu son coup, il avait failli céder à la panique.
Mais Su Bai s'était vite ressaisi, et cette idée lui était venue. Puisque le clan Wang ne faisait pas de commerce et vivait de ses seuls maigres traitements, d'où pouvait bien venir tout cet argent ?
Quoi qu'il en fût, Su Bai ne croirait jamais que le clan Wang eût pu mettre de côté une telle somme. Il y avait forcément anguille sous roche.
« Censeur Fu ! Contrôler les fonctionnaires et faire régner l'ordre, tel est votre office. Le clan Wang a beau passer depuis toujours pour droit et incorruptible, le voilà qui détourne en secret tout cet or à son profit. J'estime qu'il vous revient de vous lever et de faire respecter l'ordre ! »
Su Bai se tourna soudain vers une voiture attelée à un cheval rayé de noir et de blanc. Criiic ! Les portières s'ouvrirent lentement et un vieillard aux cheveux blancs, vêtu de pourpre, en descendit, le visage sombre.
Le vieillard avait sans doute suivi toute l'affaire depuis la voiture, et il n'en était sorti que sur l'appel de Su Bai.
ne connaissait pas cet homme, mais lorsqu'il aperçut le « jeton-poisson » à sa ceinture, son visage s'assombrit aussitôt. Non seulement il était censeur du Grand Tang, mais il en était le censeur adjoint.
Pour venir à bout de lui, Su Bai avait amené deux fonctionnaires de la Cour de Révision Judiciaire et, par-dessus le marché, un censeur du Grand Tang.
« Su Bai ! »
le foudroya du regard. Au pire, les fonctionnaires de la Cour de Révision Judiciaire n'auraient fait que jeter dans leur geôle.
Mais en amenant un censeur avec lui, Su Bai montrait clairement qu'il ne visait pas seulement , mais le clan Wang tout entier. Il cherchait à en faire porter la faute à toute la maison, sans laisser à la moindre chance.
Et pour qu'un censeur, au lieu de débattre des affaires importantes à la cour, se terrât dans une voiture pour écouter cette farce, jamais ne croirait que Su Bai n'eût pas préparé son coup de longue date.
'Su Bai, tu l'auras cherché !'
Une lueur féroce traversa les yeux de .
« , Wang gongzi, j'ai tout vu de ce qui s'est passé depuis ma voiture. Je pense que vous avez entendu les propos de Su gongzi. Le clan Wang n'est pas une maison riche, et le est respecté à la cour pour son incorruptibilité. Je ne veux pas soupçonner le clan Wang, mais cette caisse d'or n'est pas une chose que l'on met de côté avec des traitements. En qualité de censeur, il est de mon office de contrôler les fonctionnaires et de maintenir l'ordre. Je crains de devoir porter cette affaire à la connaissance de l'empereur et des autres nobles ! »
Le censeur Fu parlait lentement, détachant chaque mot. Et chacun de ses mots pesait un poids considérable.
Jusque-là, la colère de la foule visait Su Bai. Mais depuis l'apparition de ce censeur, tous étaient devenus parfaitement muets, n'osant plus souffler mot. Leurs regards n'exprimaient plus que la crainte.
Dans le Grand Tang, personne n'inspirait autant de peur que les censeurs. Un seul mot de travers pouvait finir en rapport devant la cour impériale.
Dans le Grand Tang, même les fils de famille les plus dissipés savaient qu'on pouvait offenser n'importe qui, sauf un censeur.
Un rayon de dix li autour d'un censeur était tenu pour zone interdite. Aucun fils de famille, aucun noble n'osait faire le sot devant un censeur, de peur d'attirer le malheur sur son clan.
Nul n'aurait imaginé que Su Bai cachât un censeur dans sa voiture et l'amenât chez les Wang.
« Cette canaille ! Est-il fou ? Amener un censeur, ignore-t-il que c'est un interdit ? »
Tous étaient inquiets et pleins de rancune.
Que Su Bai s'en prît à était une chose ; amener un censeur, c'était jeter tout le monde dans les flammes. Pour prouver son allégeance au clan Yao et au roi de Qi, et pour abattre le clan Wang, il avait vraiment mis le paquet.
S'ils l'avaient pu, ils se seraient enfuis sur-le-champ le plus loin possible de Su Bai et du censeur Fu. Mais personne n'osait bouger d'un pouce. Attirer le regard du censeur, c'était s'attirer une montagne d'ennuis.
Su Bai sentait le changement d'atmosphère, mais il n'en éprouvait aucun remords. Il fixait au contraire d'un air réjoui.
« , , m'aurais-tu sous-estimé ? Puisque je veux offrir ta tête au clan Yao, crois-tu que je ne me serais pas suffisamment préparé ? »
Su Bai ricana froidement.
Avant de venir, il avait passé son plan en revue d'innombrables fois pour s'assurer qu'il était sans faille. Si ne pouvait payer les 1 700 taels d'or, les deux fonctionnaires de la Cour de Révision Judiciaire seraient son cadeau au clan Wang. Avec eux, il ferait à coup sûr un vacarme considérable.
Mais si, par un extraordinaire coup de chance, parvenait à tous les rembourser, et il n'y croyait pas une seconde, alors entrerait en scène le censeur adjoint qu'il avait amené.
De toute façon, le clan Wang était perdu.
« … »
serrait fort les mains de . À cet instant, son visage était d'une pâleur sans pareille.
Qu'un censeur se présentât devant la résidence de la famille Wang n'était pas une petite affaire. Dès le lendemain, le clan Wang serait sur toutes les lèvres. avait beau être une femme de décision, cela s'arrêtait aux affaires de la maison.
Comment une dame comme elle aurait-elle connu les affaires de la cour impériale ? Aussi céda-t-elle à la panique.
(NdT : le « jeton-poisson » est une plaque de métal en forme de poisson qui sert d'insigne de fonction.)
(NdT : le Censorat est l'institution qui surveille les différents bureaux et les nobles, et contrôle chez eux les risques de corruption. À sa tête se trouve le Censeur en chef, 御史大夫, secondé par l'Adjoint palatin du Censeur en chef, 御史中丞. Les membres de l'institution sont appelés censeurs. Le titre étant long, on parlera simplement de « censeur adjoint » : le censeur Fu est un fonctionnaire qui seconde le Censeur en chef, et fait donc office de second.)
(NdT : la Chine ancienne comptait plusieurs geôles distinctes, comme aujourd'hui encore. L'une pour les délits mineurs, une autre pour les crimes odieux ; et certaines administrations judiciaires disposaient de leur propre geôle, ainsi de la Cour de Révision Judiciaire.)