Après avoir remis la lettre d'invitation à , l'oncle Li Lin s'en alla.
Après y avoir réfléchi un moment, résolut d'apporter les 17 000 taels d'or restants à la résidence du duc de Wei. À la différence du clan Wang, le duc de Wei disposait de vastes relations commerciales. Elles seraient d'un grand secours pour aider les deux moines à organiser l'acheminement des vivres jusqu'au Sindhu. Les facteurs à considérer étaient nombreux : ce n'était pas une tâche que pouvait mener seul.
Wei Hao était bien plus habile que lui dans ce domaine.
Wei Hao n'avait certes pas atteint le rang où sa parole faisait autorité dans la résidence Wei, mais, en qualité de jeune maître du clan Wei, il n'avait pas besoin de la permission du duc pour conduire certaines affaires de moindre importance, comme la vente d'épées au Pavillon du Papillon Bleu.
Et puis, n'attendait pas grand-chose du clan Wei. Il voulait seulement se servir de ses relations pour acheter les vivres nécessaires.
Se dirigeant vers l'ouest, il aperçut bientôt un vaste et somptueux manoir dont l'entrée s'ornait d'une majestueuse plaque noire où le mot « Wei » était gravé en lettres d'or.
C'était la résidence du duc de Wei !
et Wei Hao avaient beau être amis d'enfance, venait rarement à la résidence du duc de Wei. La raison en était simple : le père de , , et celui de Wei Hao, Wei Yuan, n'étaient pas en bons termes.
Quand et Wei Hao étaient plus jeunes, les rapports entre les deux familles étaient encore cordiaux. Mais après que le père de Wei Hao eut reçu le titre de duc de Wei, tout changea.
Le duc de Wei et le père de avaient l'un comme l'autre un caractère entier. De surcroît, le premier ne cessait de se heurter au grand oncle de , Wang Gen, à la cour impériale. Ainsi les deux clans s'étaient-ils lentement éloignés.
Quoi qu'il en fût, la relation de et de Wei Hao n'en avait pas souffert : les adultes menaient leurs affaires, les enfants jouaient entre eux.
Seulement, il était impossible à d'entrer dans la résidence du duc de Wei.
Le duc de Wei n'avait pas le caractère du père de . avait beau ne pas s'entendre avec le duc, il accueillait volontiers Wei Hao chez lui.
La mère de l'appelait souvent « mon garçon » avec affection et lui préparait une assiette de friandises.
Chez les Wang, les affaires des adultes n'éclaboussaient pas la jeune génération.
Le duc de Wei, lui, voyait les choses autrement. Il tenait un clan pour une seule et même entité. Puisqu'il détestait le père de , son ressentiment retombait aussi sur le fils.
Aussi, quand l'affaire de viol impliquant le nom de avait fait scandale, Wei Hao avait-il été consigné une semaine avec lui !
Le duc de Wei avait même formellement interdit à de mettre le pied dans la résidence Wei !
Mais cela n'était rien pour . Il trouva le garde que Wei Hao avait « acheté » en secret et lui remit un billet. Peu après, Wei Hao franchissait les portes.
« , que fais-tu ici ! »
Wei Hao accourut en hâte. La stupeur se lisait sur son visage. Autrefois, allait souvent le chercher au Pavillon des Huit Dieux, et il ne venait presque jamais chez lui.
À vrai dire, c'était la première fois que se présentait à la résidence du duc de Wei.
« Trêve de sottises, monte vite en voiture. J'ai besoin de ton aide pour une affaire ! »
fit avec un sourire, en lui faisant signe.
« Héhé, tu tombes à pic. J'ai justement quelque chose pour toi, moi aussi ! »
dit Wei Hao.
« Ah ? »
fut surpris.
Les deux amis d'enfance montèrent en voiture, refermèrent les portières, et l'attelage s'éloigna bientôt.
« , tu te souviens de ce type nommé Zhang Munian, sur lequel tu m'as fait enquêter ? Dis-moi d'abord pourquoi tu le cherches. »
À peine monté en voiture, avant même que pût dire un mot, Wei Hao l'interrogea, le visage grave.
« Tu l'as trouvé ? »
tressaillit. Le sourire disparut de son visage, remplacé par une expression sérieuse.
Zhang Munian tenait une place importante dans ses plans. Cette affaire comptait plus encore que le minerai d'Hyderabad et que l'Art de l'Anéantissement des Dieux et des Démons.
avait beau avoir laissé Wei Hao s'occuper de Zhang Munian, c'était de cette affaire qu'il s'était le plus soucié.
« Oui, je l'ai trouvé ! »
Wei Hao hocha la tête.
Il avait grandi avec et le connaissait par cœur. Il perçut aussitôt le changement dans l'aura de son ami et devint grave à son tour.
Il ne comprenait toujours pas, en revanche, pourquoi s'intéressait à une figure aussi insignifiante que Zhang Munian.
« Seulement, je dois te le dire tout de suite : je n'ai pas trouvé son nom sur la liste des fonctionnaires. Je l'ai trouvé sur celle des condamnés à mort. »
dit Wei Hao.
« Condamné à mort ? »
resta interdit.
« Oui. Sans cette affaire, je n'aurais pas mis si longtemps à retrouver cet homme. Et si je n'avais pas eu la patience d'éplucher les anciennes listes de noms, je ne l'aurais jamais trouvé. Tiens, voici un rouleau le concernant, que j'ai fait recopier. Regarde. »
Wei Hao tira un rouleau de son vêtement et le lui lança. Il était enveloppé d'une housse de cuir jaune, et l'on voyait qu'on y avait mis beaucoup de soin.
D'ordinaire, Wei Hao se moquait bien de ce genre de choses. Il ne s'intéressait qu'aux arts martiaux ; mais s'il s'agissait d'une affaire que lui avait confiée, il s'y donnait tout entier.
« , ce n'est pas que je veuille te détourner de quoi que ce soit, mais le cas de cet homme est très particulier. Simple petit fonctionnaire, il a tout de même détourné plus de vingt mille taels d'or. Tu ne trouves pas qu'il ne manque pas d'audace ? Tu dois savoir comment la cour impériale traite les fonctionnaires corrompus. »
« De plus, cet homme a déjà avoué son crime au Bureau des Châtiments, et il a été décidé qu'il serait exécuté à la fin de l'automne. Une fois qu'un nom figure sur cette liste, même mon père, avec son rang de duc, ne pourrait pas le sauver. J'ignore pourquoi tu le cherches, mais écoute mon conseil, : ne te mêle pas de cette affaire. »
« On n'envoie personne au couloir de la mort sans raison, et la cour impériale a forcément ses motifs pour rendre un tel verdict. Fréquenter de telles gens n'est bon ni pour toi ni pour le clan Wang ! »
Wei Hao ne s'attendait pas à ce que l'homme recherché par fût un condamné à mort. Ce n'était pas pour lui-même qu'il s'inquiétait : le clan Wang avait la réputation d'être incorruptible, et le en tirait un immense respect.
Wei Hao craignait que, si se compromettait dans cette affaire, il n'offrît à d'autres une brèche pour frapper le clan Wang.
Wei Hao avait grandi dans ce milieu depuis l'enfance et avait vu les luttes politiques entre factions. Il s'y entendait donc un peu.
Un grand arbre reçoit toute la bourrasque. De la taille du clan Wang, il ne pouvait qu'avoir de nombreux ennemis. Il n'était pas bon pour de se mêler à l'affaire d'un condamné à mort.
Le visage grave, ne dit rien. Il déroula le rouleau consacré à Zhang Munian et le lut avec attention. La dynastie des Grands Tang connaissait alors un âge de prospérité et la culture y florissait. Aussi la peine capitale était-elle appliquée avec une extrême prudence. Toutes les informations devaient être vérifiées et revérifiées avant que le Bureau des Châtiments osât prendre l'empreinte du condamné. Le dossier de Zhang Munian était donc d'une minutie extrême.
'Dire qu'il a déjà cinquante-quatre ans cette année.'
En parcourant les renseignements du rouleau, il s'aperçut que Zhang Munian était plus âgé qu'il ne l'imaginait. Il touchait déjà à la fin de son âge mûr.
Les preuves étaient accablantes : il avait bien dérobé plus de vingt mille taels d'or de deniers publics. Au vu de son modeste emploi, il était stupéfiant qu'il eût pu détourner une telle somme en exploitant une simple faille.
C'était pour cela qu'il avait été condamné à mort.
Le rouleau ne manquait pourtant pas de zones d'ombre. Vingt mille taels d'or étaient une somme énorme. Il y avait là de quoi faire vivre des dizaines de foyers leur vie entière.
Zhang Munian avait pris tant d'argent, et pourtant on ne trouvait chez lui pas la moindre trace d'or ni d'argent. Il était vêtu simplement, et sa table était aussi modeste que celle de ses collègues.
Lors de la perquisition, on avait de plus constaté qu'il vivait dans une vieille maison de terre. Hormis une marmite à riz, deux armoires et un lit, il n'y avait rien.
Les fonctionnaires du Bureau des Châtiments creusèrent le sol sur trois chi (NdT : un chi vaut environ 0,33 m) tout autour de la maison, sans rien trouver des vingt mille taels manquants. Nul ne savait où l'argent était caché.
Le Bureau des Châtiments avait beau être perplexe, puisque Zhang Munian avait avoué, et pour donner aux autres un avertissement sans équivoque, on s'en tint au règlement et on le condamna à mort.
Sa lecture achevée, comprit aussitôt la situation. Son opinion sur Zhang Munian n'en fut nullement changée ; il se sentit au contraire plus tenu encore de le sauver.
Les paroles de Wei Hao sonnaient pourtant juste. Le sort de Zhang Munian était scellé et sa mort inévitable. Ni le clan Wei ni le clan Wang n'avaient le pouvoir d'arracher un homme au couloir de la mort.
Mais savait qu'il restait un dernier filet d'espoir.
'Il va falloir que j'aille voir le roi de Song !'
Un autre nom venait de surgir dans l'esprit de .
Membre de la famille impériale, le roi de Song avait une parole de grand poids à la cour. Ni le père de , , ni son grand oncle, Wang Gen, ni le père de Wei Hao, Wei Yuan, ne pouvaient prétendre en faire autant.
Plus important encore, savait justement que le roi de Song avait quelque influence au Bureau des Châtiments. La situation serait tout autre s'il parvenait à le mettre en mouvement.
« Wei Hao, ne t'inquiète pas pour cette affaire, je sais ce que j'ai à faire. »
glissa le rouleau de Zhang Munian dans son vêtement.
« Bien. »
Wei Hao hocha la tête. Croyant que avait renoncé à ses idées au sujet de Zhang Munian, il retrouva sa bonne humeur.
« Héhé, au fait. Tu me cherchais pour quelque chose ? »
À cette question, eut un petit rire.
« Jeune Wei, ce n'est pas que je tienne vraiment à en parler, mais tu t'es encore fait rosser ? C'est ton cousin qui est repassé ? »
souriait en fixant l'ecchymose bleu-violet au coin de l'œil de Wei Hao. Elle était encore fraîche, et l'avait remarquée à l'instant même où son ami était monté en voiture. Wei Hao avait beau avoir arrangé ses cheveux pour la dissimuler, comment tromper le regard perçant de ?
Voyant l'affaire éventée en un clin d'œil malgré tout le mal qu'il s'était donné à cacher le bleu, Wei Hao se décomposa.
« Qu'est-ce que tu racontes ? Je me suis cogné à la porte en sortant, voilà tout. »
dit Wei Hao d'un air penaud, pour tenter de l'abuser. Il ne réussit qu'à faire éclater de rire.
« Tiens, c'est pour toi. Étudie-le avec soin et cultive bien. »
sortit un livre et le lança à Wei Hao.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Il l'attrapa au vol et le feuilleta avec curiosité. Aussitôt, il s'agita.
« Une technique de cultivation des arts martiaux ! D'où sors-tu ça ? »
Wei Hao était aux anges. Il ne s'attendait pas à ce que l'objet lancé par fût un manuel de technique de cultivation ! Sans plus s'occuper de son ami, il se mit sur-le-champ à le feuilleter avec fébrilité.
(NdT : à l'époque, celui qui passait aux aveux apposait son empreinte de pouce, à l'encre rouge, sur un document énumérant ses crimes, destiné au dossier.)