Personne n'accepte de rester subalterne.
Personne ne refuse une promotion et de gros émoluments.
L'oncle Li Lin n'échappait pas à la règle, tout simple chef de section de la Porte du Nord qu'il fût.
De tout le clan Wang, l'oncle Li Lin était le membre le moins considéré. Pour conduire une armée et rallier ses subordonnés, il n'égalait pas le père de Wang Chong ; en arts martiaux, il perdait contre le jeune oncle ; dans les jeux politiques de la cour, il ne faisait pas le poids face au grand oncle.
Aussi, depuis qu'il était devenu chef de section aux portes du palais, le grand-père n'avait jamais cherché à le faire monter.
Le grand-père estimait son gendre incapable de grandes choses et, comme chef de section de la Porte du Nord, il pouvait rester à l'écart des tourbillons et mener une vie paisible avec la grande tante.
Mais Wang Chong ne pensait pas comme son grand-père.
Wang Chong avait toujours éprouvé de la gratitude envers sa grande tante et son oncle. Dans sa vie antérieure, quand la famille de Wang Chong avait affronté une immense catastrophe, ce sont eux qui leur avaient tendu la main.
Les capacités de son oncle ne sortaient pas de l'ordinaire, mais c'était un homme droit et un militaire digne de ce nom. À l'époque, lors de la catastrophe, d'innombrables hommes de l'Armée impériale avaient fui. Et l'oncle Li Lin, simple chef de section de la Porte du Nord, n'avait pas reculé devant le champ de bataille. Il avait rassemblé la troupe, formé une ligne de défense et s'était battu jusqu'au bout !
Wang Chong se rappellerait toujours ce dos large et sûr qu'il avait vu avant de fuir.
Les capacités d'un homme, cela se forme avec le temps. Le grand-père n'avait vu qu'un côté et ignorait qu'il y avait, enfoui en Li Lin, un autre visage.
Si on donnait sa chance à l'oncle Li Lin et qu'on le formait comme il faut, il pourrait devenir un personnage redoutable.
Et Zhao Fengchen venait de placer cette chance entre les mains de Wang Chong.
Quelle meilleure occasion que de suivre le futur maréchal de l'Armée impériale ?
« Mon oncle, me faites-vous confiance ? »
Fixant l'oncle Li Lin, Wang Chong posa soudain la question.
Li Lin resta interdit. Autrefois, vu l'âge de Wang Chong, il aurait balayé ces mots d'un rire. Mais après ce qui s'était passé, Li Lin n'osait plus sous-estimer son neveu.
Personne, dans tout le clan Wang, n'osait plus le mépriser. Sans lui, le clan Wang serait déjà tombé dans la catastrophe.
Et puis, si Zhao Fengchen et Shen Huai étaient venus le voir, c'était à cause de Wang Chong.
« Chong-er, que veux-tu dire ? »
demanda Li Lin.
« Mon oncle, si c'est possible, n'allez pas à la Porte de l'Ouest. Suivre Zhao Fengchen vous sera bien plus utile ! »
dit gravement Wang Chong.
« Mais Zhao Fengchen n'y consentira pas forcément. »
Qu'il s'agisse de la Porte de l'Ouest ou de suivre Zhao Fengchen, Li Lin trouvait tout cela trop beau pour être vrai. Il ne se sentait pas en position de choisir.
« Soyez tranquille, il y consentira ! »
Wang Chong sourit et tira son épée. À l'instant où la lame sortit, un air glacé se rua dans la pièce. Une aura tranchante fendit l'air, et l'on eut l'impression qu'elle allait couper la chambre en deux moitiés parfaites.
« Ssssss ! »
En voyant l'éclat glacé de la lame, Li Lin eut le souffle coupé. Jusque-là, il n'avait pas compris pourquoi Zhao Fengchen était prêt à dépenser 42 000 taels d'or pour une seule épée, ni pourquoi Wang Chong était si sûr qu'il accéderait à sa demande.
Mais en voyant l'épée en acier wootz dans les mains de Wang Chong, Li Lin comprit tout d'un coup. Il n'était pas expert en armes, mais il voyait la différence entre cette lame et celles du marché.
Rien qu'à la voir tirée, Li Lin se sentait menacé.
« Chong-er, comment se fait-il que tu possèdes une épée aussi tranchante ? »
Li Lin ne put s'empêcher de poser la question.
« Héhé, mon oncle, ne vous en souciez pas. Dites à Zhao Fengchen que je n'ai pas besoin de ses 42 000 taels d'or. Je lui vendrai cette épée au prix qu'il avait offert la première fois, 35 000 taels d'or. Puisque Zhao Fengchen sait se servir de vous pour m'approcher, avec l'intelligence qui est la sienne, il devrait comprendre le sens de mon geste ! »
Wang Chong laissa échapper un petit rire.
Il aurait été compliqué pour lui d'expliquer l'affaire du minerai d'Hyderabad. Ils comprendraient la situation d'eux-mêmes, le moment venu.
« Chong-er, merci. »
Li Lin n'insista pas davantage.
Ce neveu lui avait donné trop de surprises. En entendant ses paroles, Li Lin ne fut pas étonné le moins du monde. Emportant l'épée en acier wootz de Wang Chong, Li Lin quitta la demeure de la famille Wang.
…
Houala !
Au moment même où l'oncle Li Lin quittait la demeure avec l'épée, sous le manteau de la nuit, d'innombrables pigeons volaient de toutes les directions vers différentes auberges et tavernes.
« Quoi ? Rien du tout ? »
« Impossible de trouver quoi que ce soit ? »
« Il n'y a absolument aucune nouvelle au sujet de cette épée ? »
« Vous ne trouvez pas l'origine de la lame ? Pas un seul forgeron n'a vu pareille épée ? »
« Comment une telle lame aurait-elle pu être forgée sans que rien ne filtre ? »
…
Alors que Wang Chong travaillait ses arts martiaux d'humeur détendue, personne ne savait que d'innombrables clans de forgerons et de familles prestigieuses consacraient tous leurs efforts et toutes leurs ressources à chercher des informations sur l'épée en acier wootz.
Au début, tout le monde pensait que, les Quatre Grands Clans de forgerons ne sachant rien de cette lame, elle venait vraisemblablement de l'extérieur de la capitale.
Vu la distance et la longue suite d'opérations qu'exige la forge d'une épée, une fuite avait forcément dû se produire quelque part.
Or les efforts de plus d'un millier de clans de forgerons ne parvenaient pas à trouver le moindre renseignement sur l'épée en acier wootz de Wang Chong.
On aurait dit que cette lame était unique au monde, et qu'elle se trouvait entre les mains de Wang Chong !
« C'est impossible ! »
Beaucoup étaient stupéfaits de ce constat, et le trouvaient parfaitement inacceptable !
À mesure que la nouvelle se répandait, en une seule nuit, l'épée en acier wootz de Wang Chong devint un trésor inestimable !
…
« Avez-vous trouvé quelque chose ? »
Au même moment, au sommet d'une colline des faubourgs, un homme se tenait sous l'éclat radieux de la lune. Un masque blanc dissimulait ses traits, et de nombreuses silhouettes l'entouraient.
« Je le rapporte à mon seigneur, nous l'avons trouvé ! Ce Wang Chong est le petit-fils du Duc Jiu de l'empire du Grand Tang, et nous avons repéré sa demeure. Mais il y a des gardes à l'intérieur, et l'Armée impériale patrouille dans la capitale. Je crains qu'il ne soit pas facile de s'y introduire. »
Une voix s'éleva dans l'air. Mais elle ne parlait pas la langue des Plaines Centrales : c'était celle des Contrées de l'Ouest.
Sous la lune, on distinguait nettement le nez haut et les yeux enfoncés des silhouettes masquées. Chacune portait un cimeterre à la ceinture et toutes venaient manifestement du califat abbasside et de Charax Spasinou.
« Imbéciles, croyez-vous que nous allions massacrer tout le clan Wang ? Il est impossible que cette épée soit sortie de nulle part. Puisqu'il a pu la forger, il en possède forcément plus d'une. Il doit aussi lui rester beaucoup de minerai et de matériaux. Notre but est de dérober ces lames et ces matériaux. Si nous agissons vite, les gardes et l'Armée impériale ne seront pas un problème ! »
« Cette épée est d'une importance extrême pour Charax Spasinou. Quel qu'en soit le prix, vous devez m'en rapporter au moins une ! »
Le chef au masque blanc rugissait de fureur. Ses derniers mots trahissaient son identité. En dehors de ce marchand de Charax Spasinou que Wang Chong avait rencontré, Mosaide, personne n'oserait entreprendre une chose pareille.
« Oui, mon seigneur ! »
Sous la lune, tous baissèrent la tête en signe d'assentiment. Puis ils tournèrent les talons et disparurent dans le voile de la nuit.
…
En un clin d'œil, le soleil remplaça la lune et un nouveau jour se leva.
Paf ! Paf !
Dans la demeure de la famille Wang, les mains de Wang Chong fusaient comme deux pythons rapides fouettant l'air. Chaque coup était extrêmement lourd et, partout où son coude et son bras frappaient la rocaille, l'endroit éclatait, projetant des éclats de pierre.
À présent qu'il concentrait son attention sur son entraînement et que ses séances s'allongeaient, la force de Wang Chong augmentait rapidement.
En doublant le Poing du Colosse de l'Art de l'Os de Dragon, Wang Chong sentait de grands progrès chaque jour. Atteindre bientôt le palier 6 d'énergie originelle n'était pas un rêve. Une fois ce palier atteint, tout changerait de nouveau : on pourrait cultiver ces techniques qui accroissent directement la force, la vitesse ou l'adresse.
Ce serait un monde entièrement différent de celui que connaissait Wang Chong.
« Jeune maître, mauvaise nouvelle ! »
Au milieu de son entraînement, des pas précipités retentirent soudain et Shen Hai et Meng Long se ruèrent à l'intérieur.
« Qu'y a-t-il ? »
Wang Chong expira une gorgée d'air vicié et ramena lentement son énergie au calme avant de poser la question en fronçant les sourcils. Il se rappelait leur avoir dit de ne pas le déranger pendant qu'il s'entraînait.
« Jeune maître, il y a quelqu'un dehors. »
dit Shen Hai.
« Est-ce là de quoi faire tant d'histoires ? »
Wang Chong fronça les sourcils.
« Jeune maître, vous comprendrez en allant voir. »
Shen Hai et Meng Long hésitèrent un instant avant de le dire.
Enfin, à l'entrée de la demeure de la famille Wang, Wang Chong vit la « personne » dont les deux hommes parlaient. Devant les portes, un homme d'environ 7 chi de haut était agenouillé au sol, la tête baissée.
(NdT : 7 chi font environ 2,33 mètres.)
« Jeune maître, ce bonhomme est là depuis longtemps. Il a fait tout un tapage pour vous voir et, de peur qu'il réveille Madame et les autres, nous n'avons pas eu d'autre choix que de vous appeler. »
dirent Shen Hai et Meng Long, dépités.
Au premier regard, Wang Chong ne remarqua rien. Mais en examinant les traits de l'homme une seconde fois, son cœur manqua un battement.
« C'est vous ? »
Wang Chong était stupéfait. Il reconnaissait l'homme : c'était le colosse à la barbe fournie qui s'était élancé du troisième étage du Pavillon du Papillon Bleu pour porter son épée droit sur Wei Hao, avant de voir sa lame fendue en deux. Lui-même avait craché du sang et s'était effondré.
C'était l'un des participants du pari de ce jour-là.
Wang Chong ne comprenait pas pourquoi il se retrouvait soudain agenouillé devant l'entrée de la demeure.
« Gongzi, prenez-moi pour disciple, je vous en prie ! Je resterai agenouillé ici une éternité, jusqu'à ce que vous acceptiez. »
Le colosse à la barbe fournie gardait la tête baissée et parlait avec une grande détermination.
Houa !
En entendant cette « demande », Wang Chong sentit soudain une tempête se lever dans son esprit. Une émotion inexplicable l'envahit. Il comprenait enfin pourquoi Shen Hai et Meng Long avaient fait irruption.
Le prendre pour disciple ?
Quelle plaisanterie ! Il n'avait que quinze ans cette année. Il était à l'âge où l'on devient l'élève des autres. Et voilà que quelqu'un voulait se placer sous lui comme disciple !
« Gongzi, je ne vous demande pas de m'enseigner les arts martiaux. J'espère seulement que vous m'enseignerez votre savoir-faire de forge ! Du moment que le gongzi accepte ma demande, je suis prêt à le servir de tout mon cœur désormais ! »
La voix du colosse à la barbe fournie était grave. Tout en parlant, il éleva respectueusement au-dessus de sa tête une épée brisée, puis se figea de nouveau.
'C'est la grande épée de 4 chi, celle qui s'est brisée !'
(NdT : 4 chi font environ 1,33 mètre.)
Wang Chong jeta un coup d'œil à la lame et comprit. La grande épée que le colosse tenait était celle avec laquelle il avait défié l'épée en acier wootz, avant de la voir fendue en deux.
Sans savoir pourquoi, cette épée paraissait extrêmement lourde dans ses mains. Wang Chong sentait un chagrin monter de ce corps de 7 chi.
Wang Chong avait senti ce chagrin chez bien d'autres. Dans sa vie antérieure, quand les Plaines Centrales étaient tombées et que la terre s'était brisée, Wang Chong l'avait éprouvé lui aussi.
En un instant, Wang Chong comprit.
Tout comme sa mission comptait pour lui, pour cet homme de 7 chi agenouillé au sol et qui le suppliait, la forge était son rêve !
Ce qui s'était brisé au Pavillon du Papillon Bleu ce jour-là, ce n'était pas seulement son épée, mais sa foi et son rêve !