D'innombrables techniques de cultivation dormaient dans l'esprit de Wang Chong, mais pas une seule ne pouvait égaler l'Art de l'Anéantissement des Dieux et des Démons créé par le vieux maréchal Su Zhengchen !
Dans cette vie, le plus grand souhait de Wang Chong en matière d'arts martiaux était d'obtenir cet Art de l'Anéantissement des Dieux et des Démons, premier de tous par sa puissance destructrice, et d'accomplir ainsi ce qu'il n'avait pas réussi dans sa vie antérieure.
Simplement, c'était plus facile à dire qu'à faire !
Pour obtenir l'approbation du vieux maréchal Su, Wang Chong devrait passer bien des épreuves difficiles. Attitude, morale, talent, force : il ne devait manquer d'aucune. Et même en les possédant toutes, son succès n'était pas garanti.
À la génération précédente, quand l'ancien empereur avait proposé de placer un prince auprès de Su Zhengchen comme disciple pour qu'il apprenne son art suprême, il s'était fait éconduire tout net.
On mesure à cela la difficulté de l'entreprise.
De plus, la porte de la résidence Su restait hermétiquement close depuis des années, sans qu'il fût possible d'y entrer. Cela rendait la tâche plus impossible encore.
Wang Chong savait néanmoins qu'il existait une occasion, très probablement la seule, d'entrer en contact avec ce prodigieux vieux maréchal du Grand Tang.
Wang Chong avait recueilli cette nouvelle par hasard, d'un vieux serviteur de la résidence Su, après la chute du clan Wang, avant la catastrophe de sa vie antérieure.
Il s'avérait que la vérité différait de ce que tout le monde croyait. Su Zhengchen ne refusait pas de prendre un disciple. Au contraire, dans la dernière décennie de sa vie, il avait parcouru le monde en personne à la recherche d'un successeur digne de lui.
Sans les paroles de ce vieux serviteur, personne n'aurait probablement su que dans l'ouest de la capitale, sous le grand sophora millénaire, le vieillard austère aux cheveux blancs qui apparaissait chaque jour, ponctuellement, avec un plateau de go, était le fameux maréchal Su Zhengchen.
Su Zhengchen s'y était présenté dix années de suite sans que personne le remarque. Même ceux qui avaient joué une partie contre lui ignoraient son identité, jusqu'à leur mort.
C'était la seule chance qu'avait Wang Chong d'approcher Su Zhengchen !
« Allons au quartier de l'Arbre aux Fantômes ! »
Au bord de la rue, Wang Chong appela une voiture et se dirigea vers l'ouest de la ville.
…
Dans le quartier de l'Arbre aux Fantômes, à l'ouest de la ville, les rues grouillaient de monde. Beaucoup de vieillards et d'enfants s'y amusaient. Pour employer le vocabulaire d'un autre monde, cela ressemblait à une place animée.
Wang Chong descendit de voiture et se dirigea droit vers le vieux sophora.
'Je me demande lequel est Su Zhengchen…'
songea Wang Chong.
Il y avait beaucoup de joueurs sur la place et il était difficile de reconnaître Su Zhengchen dans la foule. Plus important encore, Wang Chong ne l'avait jamais vu.
Même lors de la catastrophe de sa vie antérieure, quand la cavalerie cuirassée étrangère avait envahi la capitale, Wang Chong se trouvait loin du champ de bataille et n'avait pas pu apercevoir correctement les traits de Su Zhengchen.
'Heureusement que j'avais posé davantage de questions à son sujet, à l'époque.'
Wang Chong se félicitait de sa curiosité d'alors.
Par respect pour le vieux maréchal, Wang Chong avait demandé des détails au vieux serviteur. Il savait ainsi que le plateau de go de Su Zhengchen n'était pas comme les autres : il était plaqué d'or, et c'était devenu pour Wang Chong son signe distinctif.
Mais après avoir fait le tour du quartier de l'Arbre aux Fantômes, Wang Chong resta interdit.
'Il n'est pas là !'
Puis, à l'est du sophora millénaire, Wang Chong aperçut soudain une table de pierre sur laquelle reposait un plateau de go doré. Le plateau était bien là, mais Su Zhengchen n'était nulle part en vue. À la place, un gamin de quatre ou cinq ans bâillait d'ennui à côté.
« Petit, où est le vieux grand-père qui joue ici ? »
« Je ne sais pas. Il m'a seulement dit de donner cette pierre à quiconque s'approcherait, et il n'apparaîtra que si la personne réussit l'épreuve. »
Le petit enfant était potelé et mignon. En entendant qu'on l'interrogeait sur le plateau, il ouvrit les yeux. Tout en parlant, il tendit sa main grassouillette pour remettre une pierre noire. La pierre était trempée de la sueur de l'enfant.
Wang Chong regarda la pierre noire moite avec surprise. Il comprit bien vite ce qui se passait. C'était une épreuve, et l'épreuve portait sur le go.
Puisqu'il n'y avait qu'une pierre, il ne pouvait jouer qu'un seul coup.
S'il jouait le bon coup, le vieux maréchal Su apparaîtrait. S'il jouait le mauvais, il serait éliminé, et le vieux maréchal Su ne se montrerait naturellement pas.
« Petit, ce lingot d'argent est pour toi. »
Wang Chong fourra un lingot dans les mains de l'enfant avant de porter son attention sur le plateau. Les pierres s'y croisaient de manière déroutante, bien qu'elles ne fussent pas nombreuses.
Les pierres noires et blanches s'étaient rassemblées chacune dans un coin, et l'on aurait dit deux armées ayant chacune pris possession d'une hauteur.
'À en juger par la disposition, c'est un corps à corps entre les deux camps.'
Wang Chong ne put s'empêcher de sourire. C'était une classique « partie en formation militaire ». De toute évidence, le vieux maréchal Su voulait éprouver la capacité de son visiteur à conduire une armée au combat.
Ce dont le Grand Tang avait besoin, ce n'était pas d'une brute puissante, mais d'un général avisé, capable de mener une armée. Maréchal légendaire du Grand Tang, Su Zhengchen espérait que son successeur serait lui aussi habile à la guerre.
Peut-être sentait-il sa fin venir, ou peut-être craignait-il de ne trouver aucun successeur pour son art suprême, mais Su Zhengchen n'avait pas posé une épreuve trop difficile.
Dans cette formation, il suffisait aux noirs de poser leur pierre au nord-ouest du centre des blancs pour renverser la situation. Ensuite, en faisant traîner les choses, la victoire irait aux noirs. Wang Chong aurait ainsi passé la première épreuve.
Mais Wang Chong voyait la chose autrement.
Dans sa vie antérieure, Wang Chong était devenu Grand Maréchal du Grand Tang. Ce n'était pourtant pas pour ses arts martiaux que ces puissants anciens l'avaient choisi. Au contraire, il avait commencé son entraînement bien trop tard, manquant la période idéale pour bâtir ses fondations, ce qui faisait de sa cultivation son côté le moins remarquable.
Si, dans une situation aussi périlleuse, les « anciens » survivants et méritants l'avaient choisi pour devenir Grand Maréchal du Grand Tang, c'était pour son talent à la guerre.
Wang Chong avait ensuite prouvé sa valeur par ses actes. Dans les quelques années où il commanda les grandes armées du Grand Tang, celles-ci abattirent plus de cavaliers étrangers qu'au cours des décennies précédentes de la catastrophe, ce qui lui valut sa réputation de plus redoutable Dieu de Guerre des stratagèmes militaires des Plaines Centrales.
Si Su Zhengchen voulait l'éprouver avec cette formation, il le sous-estimait vraiment. Se rendre et attendre la mort n'était pas dans la manière de Wang Chong.
Laisser l'initiative à l'adversaire et jouer la défense l'était encore moins.
Clac !
La pierre noire ne tomba pas au nord-ouest du centre des blancs, comme la raison l'aurait commandé en pareilles circonstances. Elle fut posée à un endroit totalement inattendu.
Quittant le quartier de l'Arbre aux Fantômes, Wang Chong fit un tour dans la ville avant de rentrer chez lui poursuivre son entraînement.
Ce serait l'anniversaire de son grand-père dans quelques jours.
Le clan Wang était un clan de lettrés et de généraux, et il était probable que Wang Chong y fût aussi jugé sur ses arts martiaux. Il n'osait donc pas relâcher son effort.
Le soir tomba sans qu'il s'en aperçoive. Alors que Wang Chong exécutait les Pas des Constellations en travaillant son Art de l'Os de Dragon, il entendit soudain du bruit.
« Beau-frère, que faites-vous ici ? »
Sous le porche, une voix étonnée s'éleva. C'était celle de la mère de Wang Chong.
« Shu Hua, Chong-er est-il rentré ? Je viens voir Chong-er. »
« Chong-er ? Il travaille ses arts martiaux à l'intérieur. »
répondit sa mère, sans paraître se soucier du motif de la visite de l'oncle de Wang Chong.
'C'est mon oncle !'
(NdT : il s'agit de l'époux de la grande tante de Wang Chong.)
Wang Chong ramena son énergie au calme. Il reconnaissait dans cette voix un peu agitée celle de son oncle, Li Lin, et sa présence le laissait perplexe.
Son oncle venait rarement chez lui et, quand il venait, c'était d'ordinaire avec la grande tante Wang Ru Shuang.
Or Wang Chong n'entendait pas la voix de sa grande tante. C'était la première fois qu'il rencontrait pareille situation.
'Je devrais aller voir !'
Wang Chong se dirigea vers l'endroit d'où venait la voix.
…
Dans la grande salle de la demeure de la famille Wang, Wang Chong trouva son oncle, Li Lin.
« Chong-er, cette Première Épée du monde, ou quel que soit son nom, est-elle en ta possession ? »
Dès qu'il vit Wang Chong, l'oncle Li Lin entra dans le vif du sujet. Sa voix était montée de plusieurs tons et son visage était cramoisi. Il semblait au comble de l'agitation.
L'oncle Li Lin était taciturne et parlait peu. C'était la première fois que Wang Chong le voyait aussi excité.
« Mon oncle, quelqu'un est venu vous trouver ? »
À ces mots, une conjecture se forma aussitôt dans l'esprit de Wang Chong.
« Chong-er, comment le sais-tu ? »
Li Lin était stupéfait. Mais en se rappelant les exploits passés de Wang Chong, sa stupeur retomba.
« Chong-er, je parie que tu ne devineras pas de qui il s'agit. C'est le général Zhao Fengchen et le commandant Shen Huai ! »
Sans rien cacher, Li Lin raconta tout ce qui s'était passé. Il s'avérait qu'à l'aube, alors que Li Lin était encore dans sa chambre, Zhao Fengchen avait frappé à sa porte et était entré.
Il était accompagné d'un commandant de l'Armée impériale, Shen Huai.
Que Zhao Fengchen vînt le trouver était une chose, mais Shen Huai était son supérieur direct. En toutes ces années passées dans l'Armée impériale, c'était la première fois que son supérieur venait le voir.
Shen Huai s'était d'abord adressé à Li Lin pour le complimenter sur son service. Puis il avait annoncé qu'il envisageait de l'affecter à la Porte de l'Ouest.
Après quoi il avait brusquement changé de sujet et demandé à Li Lin d'acheter pour lui une épée à 42 000 taels d'or, le vendeur de cette épée étant au-delà de tout ce qu'il pouvait imaginer : Wang Chong !
À cet instant, Li Lin avait cru devenir fou. Quelle sorte d'épée pouvait valoir 42 000 taels d'or ? Et plus ridicule encore, celui qui la vendait était son propre neveu, Wang Chong !
Sur le moment, Li Lin en resta hébété. Sa tête refusait la situation et sa première réaction fut de croire à une plaisanterie. Wang Chong n'était après tout qu'un enfant de quinze ans : comment aurait-il pu posséder une épée valant plus de quarante mille taels d'or ?
« Chong-er, dis-moi ce qui se passe. Leurs paroles sont-elles vraies ? »
Li Lin saisit les épaules de Wang Chong et posa la question, anxieux.
« Oui ! »
Wang Chong, lui, semblait tout à fait calme et hocha la tête.
« Ssssss ! »
Li Lin relâcha sa prise, retourna à son siège et prit une profonde inspiration. C'était trop sidérant ! Li Lin fixait Wang Chong les yeux écarquillés, comme s'il réévaluait l'homme devant lui.
L'esprit de Wang Chong tournait à toute allure. Il ne s'attendait pas à ce que Zhao Fengchen aille trouver l'oncle Li Lin pour qu'il plaide en sa faveur.
Wang Chong pensait que Zhao Fengchen viendrait lui-même.
Mais cela valait mieux pour lui.
Puisque Zhao Fengchen avait pris l'initiative d'aller trouver l'oncle Li Lin, quelques idées commençaient à germer dans l'esprit de Wang Chong.
« Mon oncle, voulez-vous être maréchal ? »
demanda soudain Wang Chong.
« Quoi ? »
Li Lin fut saisi par ces paroles. Il agita aussitôt les mains.
« Ne dis pas de sottises, crois-tu qu'on plaisante avec le poste de maréchal ? »
Wang Chong laissa simplement échapper un petit rire, sans y prêter attention.
« Et général ? »
« Cela… je n'en ai pas les moyens ! »
dit l'oncle Li Lin.
À ces mots, Wang Chong laissa échapper un petit rire. Sans aucun doute, son oncle était ambitieux. Wang Chong le lisait clairement dans ses yeux.
Sans cela, il n'aurait pas accepté la demande de Zhao Fengchen de venir le trouver.
(NdT : le nom complet de cette technique est « l'Art de l'Anéantissement de la Vie, des Dieux et des Démons » ; la mention de la Vie est omise ici par souci de concision.)
(NdT : le quartier de l'Arbre aux Fantômes, Guihuai, tire son nom du sophora du Japon, l'arbre huai, appelé aussi arbre aux fantômes en raison du rôle qu'il joue dans les légendes chinoises.)
(NdT : au go, le but est d'encercler les pierres de l'adversaire ; les pierres encerclées sont considérées comme mortes et les points se comptent ainsi. La partie s'achève quand les deux joueurs estiment qu'aucun coup ne peut plus leur être profitable, et l'on utilise rarement tout le plateau. Ici, la partie est déjà à mi-course et Su Zhengchen éprouve la capacité de son visiteur à prendre la décision la plus juste dans la position donnée.)