Si l'autre était le petit-fils du Duc Jiu, Zhao Fengchen n'oserait nourrir aucune intention déplacée, même avec l'appui de l'Armée impériale et du clan Zhao.
De plus, cela compliquait l'affaire. Ces nobles ne manquaient pas d'argent et agissaient souvent par caprice. Le bon sens ne suffisait pas à percer leurs intentions.
Comme on venait de le voir : ces nobles-là éconduisaient même une somme de 40 000 taels d'or sans y penser.
Zhao Fengchen n'avait aucune confiance dans l'idée que l'autre lui vendrait cette épée !
L'homme barbu servait Zhao Fengchen depuis des années : il devinait ses pensées en un instant. En vérité, les nouvelles qu'il avait recueillies étaient pires que ce qu'il lui avait dit.
Ce garçon était un fils de famille dissipé bien connu dans la capitale. Non seulement il était capricieux, mais il était rebelle et s'opposait souvent à sa famille. Il y avait de fortes chances qu'il éconduise la demande du seigneur Zhao, quelle que fût son offre.
« Seigneur, la réputation du Duc Jiu est retentissante et nous ne pouvons rien contre son petit-fils, mais il n'est pas dit qu'il n'existe aucun moyen. »
dit soudain l'homme barbu.
« Ah ? »
Surpris, une lueur passa dans les yeux de Zhao Fengchen.
« Tu as une idée ? »
« J'ai fait enquêter les frères et nous avons découvert par hasard que l'oncle de ce garçon sert en ce moment dans l'Armée impériale. Il est chef de section à la garde de la Porte du Nord. Nous ne pouvons rien tenter d'excessif au sujet de l'épée, mais si le seigneur rencontrait cet “oncle”, cela pourrait se révéler plus efficace encore qu'une visite du seigneur au clan Wang en personne. »
L'homme barbu proposait sa stratégie.
Cette fois, Zhao Fengchen fut véritablement surpris. Le palais impérial comptait quatre portes : celle du Nord, celle du Sud, celle de l'Est et celle de l'Ouest. L'empereur résidant au nord du palais, qui aurait osé se placer plus haut que lui ? Aussi, bien qu'il existât une porte au nord, on l'ouvrait rarement.
Un chef de section en pareil endroit occupait en réalité l'un des postes les plus bas et les plus insignifiants de l'Armée impériale. Zhao Fengchen ne s'attendait pas à ce que le gendre du Duc Jiu occupât une charge aussi mince en un tel lieu.
'Ce doit être l'œuvre du clan Yao.'
songea Zhao Fengchen. L'Armée impériale était la garde personnelle de l'empereur. Le clan Yao jouissait d'un prestige considérable dans la capitale, mais il y avait une limite à la longueur de ses bras.
Connaissant la manière du vieux maître du clan Wang, Zhao Fengchen supposa qu'il était probable que cet « oncle » fût un homme de moyens limités, et que c'était pour cela qu'on ne s'était pas donné la peine de le pousser.
Quoi qu'il en soit, cela ne le concernait pas.
Tandis que ces pensées lui traversaient l'esprit, une idée germa soudain. Il repoussa sa tasse de thé, se leva et sortit.
Houala !
À l'instant même où Zhao Fengchen quittait la pièce, d'innombrables pigeons volaient dans toute la capitale à travers l'obscurité.
« Enquêtez ! Enquêtez ! Enquêtez ! »
« Il est impossible qu'il n'existe aucune nouvelle sur la forge d'une lame aussi puissante ! »
« Dans la capitale, rien ne peut échapper aux clans de forgerons. Puisque cette épée ne leur appartient pas, elle vient forcément d'ailleurs. Marais, montagnes, terres sauvages ou villages reculés, peu importe : je veux qu'on retrouve l'origine de cette lame ! »
« C'est une belle occasion de dépasser les clans prestigieux de forgerons ! »
« Si nous trouvons l'origine de cette épée, nous deviendrons le premier clan de forgerons du monde ! »
…
D'innombrables voix volaient par pigeons voyageurs, et personne ne croyait que l'épée de Wang Chong était sortie de nulle part. Le plus grand choc de ce pari, c'était que même les clans prestigieux de forgerons ignoraient l'origine de la lame.
Dans le métier, forger une épée exige bien des facteurs : le minerai, les forgerons, le fourneau, le charbon… Vu la multitude d'étapes nécessaires, il était impossible qu'aucune trace ne subsiste.
Du moment qu'ils trouveraient l'origine de cette lame, celle que tenait Wang Chong ne signifierait plus rien. Pour les maisons opprimées par les clans prestigieux de la capitale, c'était l'occasion idéale de les dépasser une fois pour toutes !
…
Peng ! Peng ! Peng !
Avant le lever du soleil, le bruit des coups de poing montait de la cour arrière de la demeure de la famille Wang.
Wang Chong portait une tenue d'entraînement gris cendre serrée d'une ceinture. Vêtu sans apprêt, il travaillait sa technique de poing. La crise du clan résolue et l'affaire du minerai d'Hyderabad réglée, la pression qui étreignait son cœur s'était relâchée. Il pouvait enfin consacrer son attention aux arts martiaux.
Peng ! Peng ! Peng !
Exécutant les Pas des Constellations, ses pieds se déplaçaient rapidement. Le poing qu'il lançait provoquait une secousse ou faisait éclater l'air devant lui. La grande force de ses coups faisait frémir l'air alentour et le bruit des vagues résonnait avec force.
À trois chi de là, des pots de plantes de la taille d'un bras oscillaient sous l'onde de choc.
Pour travailler le « Poing du Colosse », il faut rassembler toute sa force dans le poing. C'est seulement quand l'air alentour et les pas se meuvent comme une vague que l'on peut passer pour avoir saisi l'essentiel de cette technique.
Wang Chong avait consacré beaucoup de temps à apprendre à dilater et contracter ses muscles et ses méridiens pour s'adapter à la force du Poing du Colosse.
'Voilà, c'est mieux !'
songea Wang Chong.
Si Wang Chong avait décidé de cultiver le Poing du Colosse en même temps que l'Art de l'Os de Dragon, ce n'était pas seulement parce que cette technique était puissante et permettait de déployer plusieurs fois sa propre force.
C'était surtout parce que, une fois atteint le niveau où l'on peut faire mouvoir l'air alentour jusqu'à produire le bruit des vagues, on peut se servir de l'intention du Poing du Colosse pour stimuler son sang et accélérer la cultivation de l'Art de l'Os de Dragon.
Autrement dit, les deux se complétaient !
Wang Chong n'était tombé sur cette astuce que par hasard.
Weng !
Wang Chong ferma les yeux tandis que le sang bouillonnait dans son corps. Comme une vague, il se ruait dans ses veines. Partout où son sang passait, Wang Chong sentait une faible énergie originelle venue de l'air emplir son corps, avec une sensation de fraîcheur.
Se fondant dans son sang et parcourant ses veines, l'énergie originelle finissait par s'infiltrer dans ses os.
Sous l'effet de cette propagation, Wang Chong sentait nettement s'accélérer sa progression dans l'Art de l'Os de Dragon.
Peng !
Wang Chong lança un nouveau coup de poing. Il n'employait aucune technique élaborée : il exécutait simplement le « Poing du Colosse » de base en le doublant de l'Art de l'Os de Dragon. Et il continua ainsi de s'entraîner dans la cour arrière de la demeure des Wang.
Le temps s'écoulait lentement. Seul et sans être dérangé, Wang Chong tomba bientôt dans une sorte de transe.
Après un laps de temps indéterminé…
Houu !
Wang Chong expira longuement. La sueur ruisselait sur tout son corps et trempait ses vêtements. Wang Chong sentait sa force avoir considérablement grandi au cours de cette séance.
'On dirait que ma conjecture était juste. Doubler l'Art de l'Os de Dragon du Poing du Colosse accélère bel et bien la cultivation de l'Art de l'Os de Dragon.'
songea Wang Chong.
Cette fois, il sentait que sa cultivation avait progressé bien plus vite qu'à l'ordinaire, l'équivalent de deux jours d'entraînement. C'était l'effet du Poing du Colosse. Mais sa pratique épuisait l'endurance.
À s'entraîner depuis la nuit précédente jusqu'à maintenant, Wang Chong se sentait vidé.
'Je devrais rentrer dans ma chambre me laver. Mère et ma petite sœur vont bientôt se réveiller.'
Wang Chong expulsa le souffle vicié de son corps et ramena son énergie au calme. Saisissant la serviette pendue à la branche d'un arbre non loin, il essuya la sueur de son visage avant de rentrer. En chemin, il passa devant une rocaille et la frappa brusquement du poing.
Boum !
Sous le coup, il y eut une détonation et la rocaille éclata en une infinité d'éclats.
'Pas mal ! Puisque mon poing a pu réduire ce bloc en miettes, cela veut dire qu'il peut rivaliser avec des experts des paliers 6 et 7 d'énergie originelle !'
Wang Chong sourit et hocha la tête, satisfait.
C'était le fruit de son entraînement.
En principe, son niveau de cultivation actuel ne suffisait pas à détruire une rocaille de ce genre. Mais renforcé par la puissance du Poing du Colosse, il avait pu la broyer sans peine, rivalisant avec la force d'experts des paliers 6 et 7.
'Le temps que j'y ai consacré est encore trop court. Avec le temps, je devrais atteindre des paliers plus élevés.'
songea Wang Chong, réjoui.
Son savoir-faire étant encore insuffisant, ses poings lui faisaient mal après le Poing du Colosse qu'il avait envoyé dans le bloc. En secouant ses jointures douloureuses, il regagna vite sa chambre.
Pour l'heure, l'affaire du Pavillon du Papillon Bleu n'avait pas encore éclaté. C'était comme un volcan au bord de l'éruption : au moins en apparence, tout restait calme. Un grand tumulte avait éclaté la veille, mais le clan Wang demeurait paisible.
Wang Chong se lava en hâte, prit son petit-déjeuner et quitta la demeure seul.
'Il est temps de m'occuper de cette affaire !'
Debout au milieu de la rue, une pensée traversa l'esprit de Wang Chong.
Dans sa vie antérieure, le Grand Tang avait compté d'innombrables maréchaux et généraux brillants. Ces hommes étaient comme des étoiles filantes et, lors de la catastrophe, ils étaient morts l'un après l'autre, disparaissant sous le manteau de l'histoire.
De tous ces maréchaux et généraux, il y en avait un dont le sort paraissait à Wang Chong le plus regrettable. Il s'appelait Su Zhengchen.
Dans ce monde, bien des choses différaient du souvenir de Wang Chong. Su Zhengchen en faisait partie.
C'était l'un des plus anciens et des plus établis fonctionnaires de la cour impériale, et l'un des maréchaux légendaires de l'empire du Grand Tang. Cinquante ans plus tôt, ce nom était connu dans toutes les terres du Grand Tang et, dans l'armée, Su Zhengchen jouissait d'une influence sans égale.
Mais son nom s'était effacé peu à peu avec le temps et, à ce jour, il avait disparu de toutes les mémoires. Beaucoup, dans le Grand Tang, le croyaient mort. Il était bien plus âgé que le grand-père de Wang Chong.
Quand celui-ci et le vieux maître du clan Yao étaient arrivés au pouvoir, Su Zhengchen s'était déjà retiré du monde. Il y avait longtemps de cela, et le grand-père de Wang Chong était depuis respectueusement appelé le Duc Jiu. On mesure à cela l'âge de cet homme.
Si Wang Chong se souvenait de lui, c'est que bien des années plus tard, quand la catastrophe avait frappé et que des milliers de cavaliers cuirassés étrangers avaient chargé jusque dans la capitale, c'est lui qui avait bloqué à lui seul toute cette cavalerie, offrant aux civils le temps précieux d'évacuer.
Malheureusement, il avait dépassé ses limites à cette occasion et en était mort.
Enterré avec lui, l'art martial le plus destructeur et le plus prodigieux du Grand Tang !
En ces temps périlleux, quand les anciens survivants avaient placé leurs espoirs en Wang Chong et lui avaient transmis toute leur force et toutes leurs techniques, il se rappelait les paroles de l'un d'eux :
« Tu as reçu l'œuvre de toute notre vie, mais il est dommage que la technique suprême de Su Zhengchen soit perdue ! Si ce vieux fou n'avait pas été aussi obstiné, tout aurait peut-être été différent. À présent… tu ne peux plus compter que sur toi-même ! »
Ces paroles avaient profondément marqué Wang Chong !
(NdT : « ramener son énergie au calme », 收功, désigne le geste que l'on voit dans les récits de wuxia : après un combat ou un entraînement, on expire longuement pour apaiser son énergie interne, restée en mode actif, afin qu'elle ne blesse pas le corps. C'est le même principe qui veut qu'on ne s'arrête pas net après un sprint.)