Au sud-ouest lointain…
Un lac immense, long de plus de quatre-vingts li (NdT : environ 40 km) et large de plus de dix li, s'étendait entre le Grand Tang et le Mengshe Zhao. On disait qu'il communiquait avec la mer, aussi l'appelait-on l'Erhai (NdT : « Mer d'Oreille », ainsi nommée car sa forme évoque une oreille ; la note du traducteur anglais précise que le peuple Bai du Yunnan l'aurait ainsi baptisé par nostalgie de la mer).
Nul dans le sud-ouest ne l'ignorait.
Tous les marchands empruntant la Route du Thé et des Chevaux étaient forcés d'y passer. C'était un lac paisible, une mer tranquille, mais à présent il exhalait une odeur de mort.
Croa !
Des corbeaux déployèrent leurs ailes et convergèrent vers l'Erhai, gagnant une vaste plaine sur ses rives.
Là gisaient d'innombrables cadavres, leurs visages pâles tournés vers le ciel ou vers la terre, entassés et étendus au sol. On y trouvait des gens du Grand Tang, du Mengshe Zhao et de l'Ü-Tsang, mais la majorité venaient du Grand Tang.
L'air puait le sang et la terre était teinte de rouge. Des oiseaux tombaient du ciel pour se poser sur ces corps, leurs longs becs picorant les yeux.
Vus d'en haut, des milliers d'oiseaux s'étaient rassemblés. Cette scène tragique était devenue un festin funèbre et lamentable pour les corbeaux !
C'était le champ de bataille du sud-ouest !
Haches brisées, hallebardes fracassées, bannières en lambeaux jonchaient le terrain, ultime décor de cette bataille. Pourtant, bien que beaucoup de temps se fût écoulé, sous un certain angle, cette bataille n'était pas terminée.
« Vous me dites que cette ville a été construite par un enfant ? »
Dalun Ruozan se tenait sur le champ de bataille macabre, sa robe blanche comme neige. Il plissa ses yeux profonds en contemplant au loin cette majestueuse cité d'acier noir, une pointe de surprise sur le visage.
« Grand Ministre a raison. Nos espions au Grand Tang ont déjà découvert que cette ville fut bâtie par le plus jeune petit-fils de l'ancien Premier ministre du Grand Tang, Wang Jiuling ! La construction a débuté il y a un peu plus d'un demi-an. »
Non loin, un homme d'âge mûr, barbu, à la constitution héroïque, mains dans le dos, expliquait.
Cet homme portait une robe de soie à dragons, une carrure musclée, et chacun de ses mouvements exhalait une épaisse aura de noblesse. Même aux côtés de personnages prestigieux comme Dalun Ruozan et Huoshu Huicang, il ne le cédait en rien.
Par tout le Mengshe Zhao, le seul capable d'atteindre ce niveau était le roi de Mengshe Zhao, le plus fort de sa génération, Geluofeng.
Dalun Ruozan ne dit mot, mais ses yeux trahissaient son étonnement.
Trois cent mille soldats du Mengshe Zhao, conjoints à plus de deux cent mille cavaliers lourds de la lignée royale du Ngari, auraient dû rendre quasi impossible la fuite des cent quatre-vingt mille élites du Grand Tang.
Pourtant, la réalité était que cette ville près des rives de l'Erhai, une cité en apparence banale qui semblait encore en chantier, avait joué un rôle critique dans cette bataille.
Si quatre-vingt mille soldats n'étaient pas un grand nombre, ce n'en était pas un petit non plus. En temps normal, la puissance massive de leurs forces combinées aurait aisément anéanti un tel effectif.
Mais la vérité était que les solides murailles de la ville avaient permis à ces quatre-vingt mille hommes non seulement de tenir l'assaut, mais encore d'occuper une position fort avantageuse.
La situation était désormais fort embarrassante. La porte du sud-ouest du Grand Tang était grande ouverte, leur armée de cinq cent mille hommes pouvant déferler à tout moment.
Mais cette cité près des plaines de l'Erhai et les quatre-vingt mille soldats qui la tenaient signifiaient que cette armée de cinq cent mille hommes ne pouvait aller nulle part !
Cette minable Cité du Lion était comme un clou qui clouait au sol les armées du Mengshe Zhao et de l'Ü-Tsang.
Bien que leurs effectifs fussent bien inférieurs à ceux de l'Ü-Tsang et du Mengshe Zhao, le Grand Tang conservait l'avantage en équipement. Et les soldats du Grand Tang détenaient aussi l'avantage pour les arbalètes, les maîtres archers et les autres forces non hippiques.
Si ce n'avait été leur supériorité numérique écrasante, le Mengshe Zhao n'aurait jamais osé défier ces cent quatre-vingt mille élites du Grand Tang !
S'ils répartissaient mal leurs troupes, ces quatre-vingt mille soldats pourraient aisément saisir l'occasion !
Après tout, ces quatre-vingt mille élites pouvaient encore se battre, pouvaient encore influer sur cette guerre !
« Cette affaire vient de ma négligence. J'ai reçu la nouvelle quand la construction de cette ville a commencé, mais je n'y ai pas prêté grande attention. Je n'imaginais pas qu'elle fût bâtie pour la guerre, ni qu'elle contînt assez de vivres pour soutenir quatre-vingt mille hommes ! Il apparaît maintenant que cette ville fut préparée de longue date », dit Geluofeng, une expression étrange sur le visage.
C'étaient deux chefs de leurs armées respectives, l'un roi de Mengshe Zhao, l'autre Grand Ministre de la lignée royale du Ngari de l'Ü-Tsang, et pourtant ils s'étaient fait avoir par un enfant dans la capitale du Grand Tang, à plusieurs milliers de li de là.
Ce qui était encore plus dur à accepter, c'est que les actions de cet enfant n'avaient manifestement rien à voir avec la cour impériale du Grand Tang.
Autrement, l'armée de cent quatre-vingt mille hommes du Protectorat d'Annan n'aurait pas subi une défaite aussi cuisante, peut-être n'aurait-elle même pas été mobilisée.
« Si cet enfant est vraiment tel que vous le dites, il ne saurait être sous-estimé. Quand je rentrerai, j'aviserai le Tsenpo d'enquêter sur lui et de découvrir pourquoi il a dressé cette cité. Je crains que cet enfant ne menace à l'avenir le Mengshe Zhao et notre Ü-Tsang », dit Dalun Ruozan. Il ne savait pas qui était cet enfant nommé Wang Chong dont parlait Geluofeng, ni ne l'avait jamais rencontré.
Mais en sage général devant planifier l'avenir, Dalun Ruozan éprouvait une aversion instinctive pour de telles variables, et le fait de ne pas les contrôler lui était encore plus désagréable.
Il ne faisait aucun doute que cette cité près de l'Erhai et le lointain Wang Chong échappaient totalement à son contrôle.
« Cependant, il est trop simple s'il pense qu'une seule ville peut nous arrêter. Votre Très Haute Majesté, comment avancent les préparatifs pour l'affaire dont je vous ai parlé ? »
Dalun Ruozan grimaça et se tourna vers Geluofeng.
Bien que la ville fût un peu gênante, le problème n'était pas insoluble.
« Haha, rassurez-vous. J'ai déjà mobilisé tous les sujets, porteurs et paysans, du Mengshe Zhao pour qu'ils abattent la forêt près de l'Erhai. En une petite dizaine de jours, nous aurons un grand nombre d'échelles d'assaut prêtes. Le moment venu, l'armée pourra prendre la ville d'assaut et la défaite du Grand Tang sera assurée. »
Les yeux de Geluofeng brillaient tandis qu'il caressait sa barbe et laissait éclater un franc rire.
« Hmph, bien ! J'attendrai donc votre bonne nouvelle ! Ces soldats Tang pourront vivre encore un peu. Huoshu Huicang, faites encercler la ville par l'armée. Que personne ne s'échappe. Le Grand Tang n'a pas de soldats à envoyer, donc tant que nous pourrons exterminer les soldats de la Cité du Lion, tout le sud-ouest sera à nous pour la prise. Les soldats de notre Ü-Tsang et du Mengshe Zhao pourront balayer la région sans entrave. »
D'un revers de manche, Dalun Ruozan se retourna pour contempler une grande maquette.
Un doigt jaillit, planta un drapeau à l'endroit où se trouvait la Cité du Lion, puis pivota, pulvérisant la miniature en poudre.
Riant à gorge déployée, Dalun Ruozan pivota et quitta les lieux pour son propre camp.
Et derrière, à quatre ou cinq li de l'Erhai, au cœur d'une forêt luxuriante, les branches bruissaient au rythme des coups de hache.
Des milliers de porteurs et de paysans du Mengshe Zhao étaient à l'œuvre. Chantant un chant de travail, ils abattaient arbre après arbre, et au loin, des échelles d'assaut étaient en construction…