« Hmpf ! Regarde-moi cet air coupable ! »
Wang Zhu Yan renifla. Son visage restait indifférent, mais le coin de ses lèvres se relevait, trahissant une légère jubilation.
« Je suis très amie avec la fille du duc de Zhao, la princesse Qian Qian, et c'est elle qui m'en a informée. Cela dit, croyais-tu vraiment pouvoir me le cacher, même si elle ne me l'avait pas dit ? »
« Deuxième Sœur, comment l'aurais-je osé ! »
Wang Chong capitula sur-le-champ.
« Serais-je dix fois plus courageux, je n'oserais jamais te mentir ! »
Dieu sait comment sa cousine faisait pour garder le doigt sur tout ce qui se passait dans la capitale. Il fallait en plus qu'elle fût son aînée, si bien qu'il devait l'appeler respectueusement Deuxième Sœur, et il ne pouvait pas non plus l'égaler au combat.
L'homme avisé sait nager avec le courant. Wang Chong s'empressa donc de reconnaître ses torts.
« Heureusement que tu le sais ! »
Wang Zhu Yan ne put s'empêcher de rire devant l'air apeuré de Wang Chong. Ce garçon ! Si elle ne lui donnait pas une leçon de temps à autre, il finirait par dépasser les bornes.
« Au départ, j'avais l'intention d'en parler à ta mère. Mais vu ta conduite récente, je laisse tomber. Tu n'as tout de même pas besoin d'autant d'argent. Alors pourquoi en emprunter autant ? 200 taels, ce n'est pas une petite somme, tu sais. Je n'ai même pas cette somme, moi. »
« 200 taels ? »
Wang Chong resta interdit. Il releva brusquement la tête, sous le choc.
'N'était-ce pas 1 700 taels ? Serait-il possible que ma cousine ne le sache pas !'
L'attention de Wang Chong se réveilla d'un coup. Il ne comprenait pas exactement ce qui se passait, mais une chose était claire : sa cousine ne savait pas tout !
'Le duc de Zhao ? C'est-à-dire Zhao Lin ? Je ne vois pas pourquoi il m'aiderait à cacher l'affaire. Mais pourquoi dit-il 200 taels ? Serait-ce… Su Bai ?'
Wang Chong comprit soudain. Un certain temps s'était écoulé depuis son emprunt au Pavillon des Huit Dieux, et pourtant la nouvelle n'avait pas beaucoup circulé au-dehors.
Il était très probable qu'elle en eût seulement surpris un écho.
L'intuition de Wang Chong lui disait que Su Bai et les autres y étaient pour quelque chose. Ils comptaient sans doute s'en servir plus tard comme d'un moyen de pression contre lui.
Après tout, plus l'affaire traînerait, plus les intérêts que Wang Chong leur devrait gonfleraient !
'Ce garçon a vraiment de vilaines pensées.'
songea Wang Chong. S'il avait été le fils de famille dissipé d'autrefois, il aurait pu tomber dans son piège.
Mais l'affaire Su Bai mise à part, le plus urgent était d'abord d'apaiser cette cousine apparemment omnisciente.
« Héhé, cousine, j'emprunte simplement de l'argent à d'autres pour m'en servir de capital et faire des affaires. Si cela te déplaît, je peux leur rendre les deux cents taels sur-le-champ. »
Wang Chong souriait de toutes ses dents en s'approchant pour masser les bras de Wang Zhu Yan.
« Petit garnement, dépêche-toi de les rendre ! Crois-tu que l'argent emprunté à la résidence du duc de Zhao vienne sans contrepartie ? »
Wang Zhu Yan se dégagea des mains de Wang Chong en le réprimandant.
Comment Wang Chong aurait-il osé la contredire ?
« Au fait, Deuxième Sœur, j'ai un petit présent pour toi. »
Wang Chong s'empressa de lui faire plaisir.
Les moyens de cette « Deuxième Sœur » étaient tout bonnement prodigieux. On aurait dit que tout finissait par se dévoiler devant elle, et cette pensée le faisait suer à grosses gouttes.
Il devait saisir toutes les occasions de l'acheter et de la rallier à sa cause. Sinon, allez savoir quels ennuis elle pourrait lui attirer !
« Ah oui ? »
Wang Zhu Yan se redressa sur le lit et son attention s'éveilla aussitôt. Elle tendit la main droite.
« Qu'est-ce que c'est ? Donne ! »
Wang Chong n'osa pas la faire attendre. Sortant quelque chose de sa manche, il fit apparaître un minuscule objet d'un noir profond qu'il avait préparé à l'avance.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Wang Zhu Yan jeta un coup d'œil au petit objet insignifiant dans la main de Wang Chong, sans comprendre de quoi il s'agissait.
« Cela s'appelle un recourbe-cils. Ne le méprise pas sous prétexte qu'il est laid et sans allure. D'un seul pincement, il tord et recourbe les cils d'une manière que les autres dames te regarderont avec envie. »
présenta Wang Chong avec un grand sourire.
Cette cousine était très différente des autres. Elle n'aimait ni l'or ni l'argent : elle préférait ces objets bizarres dont les dames font usage.
Ainsi la lime à ongles de la dernière fois, et le recourbe-cils cette fois-ci.
Il n'y avait pas de meilleur moyen de lui plaire que de lui offrir ce genre d'articles.
C'est ce que Wang Chong avait appris de ses « années » d'errance passées à croiser le fer avec Wang Zhu Yan. Dès qu'il sortait un petit accessoire ou un ustensile introuvable en ce monde, sa Deuxième Sœur était aussitôt satisfaite.
Après avoir accepté le « trésor » que Wang Chong lui présentait, elle allait le faire admirer longuement à ses amies proches. Et quand elle était contente, elle se tenait un temps à l'écart des affaires de Wang Chong, ce qui faisait le bonheur de Wang Chong aussi.
Comme en ce moment, où elle taisait la nouvelle pour lui.
Comme Wang Chong l'avait prévu, à peine la Deuxième Sœur eut-elle pris le recourbe-cils de ses mains qu'elle l'essaya devant le miroir de cuivre et fut ravie du résultat.
« Petit coquin, tu es au moins sincère. Laisse cet objet là. Confie-moi cette affaire et reviens dans quelques jours chercher tes épées ! »
Satisfaite, Wang Zhu Yan « oublia » aussitôt le sujet précédent. Elle agita la main pour chasser Wang Chong.
« Ah, au fait : c'est l'anniversaire de grand-père dans quinze jours. Ne viens pas dire que je ne t'ai pas prévenu, car c'est un événement considérable. Nous ne voyons grand-père qu'une fois par an, alors tiens-toi bien et prends garde à ne pas dire de sottise ! »
Au tout dernier moment, Wang Zhu Yan arrêta Wang Chong et le mit en garde avec une expression grave.
« C'est entendu ! »
Wang Chong fit une grimace et partit, laissant les épées en acier wootz chez sa cousine.
…
Wang Zhu Yan travailla beaucoup plus vite que Wang Chong ne l'espérait. En trois jours environ, Wang Chong reçut quatre épées en acier wootz portant des inscriptions de force.
'Lourde !'
En soulevant l'une des épées à deux mains, il sentit nettement que son poids avait considérablement augmenté.
En l'examinant, il vit une inscription mystérieuse s'enrouler le long du corps de la lame de trois chi, comme une vigne fleurie. Sous la teinte d'un noir profond de la lame, on devinait vaguement le mouvement de petites étincelles de lumière.
Les armes en acier wootz ne semblaient pas très différentes de ce qu'elles étaient trois jours plus tôt, mais Wang Chong percevait clairement le changement de sensation dans sa paume.
Weng !
Il tendit la main gauche et saisit la poignée de l'épée : en un instant, un flot de force se déversa en lui.
Crac ! Crac !
Des craquements montèrent du corps de Wang Chong. Sans savoir pourquoi, il avait l'impression que l'épée s'était fondue en lui, comme si elle était devenue une partie de son corps.
'Quelle force prodigieuse !'
En quelques respirations, Wang Chong sentit distinctement son niveau de cultivation grimper de manière notable, jusqu'au palier 5 d'énergie originelle.
Et tout cela s'était produit à l'instant même où il avait saisi l'épée.
'Ces maîtres forgerons sont vraiment effrayants !'
La force qu'il éprouvait à présent en lui le remplissait à la fois d'admiration et de crainte envers les forgerons.
La rumeur voulait que ceux qui accédaient au rang de maître forgeron fussent tous des experts prodigieux. Yao Feng était certes compté parmi les Huit Talents de la capitale, mais il était encore très loin d'égaler ces maîtres forgerons.
C'était aussi une preuve des moyens de sa cousine mondaine. Elle connaissait bien des jeunes maîtresses de maison de la noblesse et des familles distinguées, ce qui lui permettait d'accomplir de pareils prodiges.
« Wang Chong, comme tu l'avais demandé, j'ai fait évacuer tout le personnel de la caverne. Tu peux donc utiliser les installations à ta guise. En plus de cela, des gardes surveillent l'entrée. Je leur ai déjà donné l'ordre, sous peine de mort, d'empêcher quiconque d'approcher pendant tout le temps que tu tremperas l'épée ! »
Wang Chong entendit une voix derrière lui. En se retournant, il vit Wei Hao venir vers lui pour l'assurer que tout était en place.
« Hmm, merci. »
Sortant de sa rêverie, Wang Chong hocha la tête.
Les inscriptions étant portées sur les épées, il ne restait plus que l'étape finale : la trempe.
« Fais le guet pour moi. Cela devrait être terminé à l'aube demain. »
Wang Chong fit un signe à Wei Hao et à sa petite sœur. Puis il écarta la toile noire qui masquait l'entrée de la caverne et y pénétra.
L'immense caverne était complètement vide ; on n'y voyait pas une âme.
Wei Hao l'avait déjà fait évacuer pour que Wang Chong puisse travailler en paix.
La dernière étape par laquelle toute arme devait passer était la trempe. Mais Wang Chong ne voulait aucun témoin pour la trempe de l'acier wootz. Celle-ci différait de celle des autres métaux. C'était un atout majeur pour disputer au califat abbasside les droits sur le minerai d'Hyderabad !
Dans la caverne, toutes les flammes étaient éteintes. C'était à la demande de Wang Chong. Sur le sol reposait une pile de branches de pin, longues d'environ 3 chi chacune.
Wang Chong ne se précipita pas vers la trempe. Il s'assit au contraire tranquillement sur le sol glacé et attendit avec patience. Il restait plusieurs heures avant le lever du jour, et le moment idéal pour affiner l'acier wootz était juste avant l'aube, à l'instant où la lumière et l'ombre échangent leurs places.
Contrairement au premier affinage qui donne la fonte et au forgeage à froid, la trempe ne prenait pas autant de temps que les étapes précédentes. Elle était néanmoins la plus importante de toutes.
« Petite sœur, à ton avis, qu'est-ce que ton frère fait là-dedans ? Ce n'est qu'une trempe, pourquoi la rendre si compliquée, au point de nous interdire d'entrer ? J'ai interrogé aujourd'hui plusieurs maîtres forgerons d'épées à ce sujet. Tous m'ont dit que c'était l'étape la plus simple. Il suffit de chauffer la lame et de la plonger dans l'eau glacée. Alors pourquoi ton frère complique-t-il autant les choses ? »
Une voix venait du dehors. Wang Chong reconnut celle de Wei Hao.
En l'entendant, Wang Chong sourit.
Le doute de Wei Hao reflétait la pensée des maîtres forgerons de cette époque. En ce temps, la compréhension de la trempe se limitait encore à l'idée que « du moment que l'arme subit une chute de température rapide dans le plus court laps de temps, sa qualité s'améliore ».
En vérité, la plupart des forgerons plongeaient l'épée directement dans l'eau glacée dès la forge achevée. Certains ne jugeaient pas l'étape importante et la sautaient purement et simplement. D'autres estimaient qu'il suffisait de laisser la lame refroidir d'elle-même.
Très peu de gens tenaient la trempe d'une arme pour une affaire d'importance.
'Il faudra encore six ou sept ans avant qu'ils ne découvrent la véritable utilité de la trempe !'
Une pensée traversa l'esprit de Wang Chong et il secoua la tête.
En matière de forge d'épées, Wang Chong possédait des connaissances qui dépassaient de loin cette époque.
Beaucoup de gens savaient qu'une épée devait subir une trempe, mais très peu savaient qu'il s'agissait de la phase la plus importante de toutes.
La trempe pouvait élever la résistance, la durabilité, la tenacité et la résistance à la corrosion d'une lame. C'était la phase capable de porter une arme forgée à un tout autre niveau dans le plus court délai.
À armes différentes, méthodes de trempe différentes.
Tous les forgerons de tout premier ordre au monde possédaient leur propre méthode de trempe.
Mais faute de connaissances, à cette époque, la compréhension qu'avaient la plupart des maîtres forgerons de la trempe se limitait encore à la « trempe à l'eau », une méthode inférieure. Ils ne savaient pas que la trempe à l'eau endommage gravement la composition en carbone de l'acier de la lame.
L'apparence extérieure restait parfaite et la qualité semblait rehaussée, mais d'innombrables fissures minuscules s'étaient en réalité formées à l'intérieur. Ces épées avaient une faible durabilité et ne pouvaient pas servir longtemps.
Certaines se brisaient même immédiatement après la trempe.
C'est bien pour cette raison que tant d'épées cassaient au cours de la trempe, donnant des ratés ou des pièces de qualité médiocre.
Malheureusement, la plupart des maîtres forgerons ne s'en préoccupaient pas, tout en ayant constaté le phénomène. Ils s'en prenaient simplement à la qualité du matériau ou à leur propre technique.
Cela ne valait pas seulement pour l'orient du monde : le califat abbasside, à l'ouest, qui prospérait sur le commerce des armes, n'en allait pas autrement.
Dans le monde entier, personne n'égalait Wang Chong en matière de technique de trempe !
(NdT : il existe deux grands types d'épées chinoises traditionnelles. Le dao, ou sabre, a un seul tranchant et une lame courbe pour tailler. Le jian, lui, est droit et à double tranchant. La « rainure à sang » évoquée au chapitre précédent porte en réalité le nom de gouttière : elle sert à alléger la lame tout en conservant sa solidité, et l'histoire du sang qui s'en écoule est une légende. Historiquement, les lames en acier wootz ou en acier de Damas étaient recherchées parce qu'elles étaient plus solides, tenaient mieux le fil et pouvaient être plus légères que les épées ordinaires.)