« Si grand oncle souhaite porter mon cousin vers les hauteurs, le mieux est d'agir vous-même et de régler cette affaire au plus vite. Bien des choses peuvent survenir si vous tardez ! Par ailleurs, je pense que mon cousin Wang Li a plus de talent pour l'administration que pour l'armée. J'espère que grand oncle voudra bien y réfléchir aussi. »
dit Wang Chong.
Dans sa vie antérieure, le clan Yao avait manœuvré pour faire tomber chacun des membres du clan Wang et rogner son influence à la cour impériale. Le père de Wang Chong, son grand oncle, son oncle, son jeune oncle, son cousin Wang Li et le frère aîné de Wang Chong, Wang Fu, figuraient sur la liste.
Son grand frère Wang Fu était solidement installé dans sa charge, le clan Yao n'avait donc pas pu l'atteindre. Son cousin Wang Li, en revanche, c'était autre chose.
D'après ce que Wang Chong gardait de sa vie antérieure, le grand oncle avait alors été trop pressé et avait fait ajouter le nom de Wang Li à la liste des promotions de la cour impériale. Le clan Yao avait tiré tout le parti possible de cette occasion.
Yao Guang Yi s'était servi des redéploiements de personnel du Bureau du Personnel militaire pour placer Wang Li sous ses ordres. Puis il avait tout tenté pour le faire fauter. Peu après, il était arrivé quelque chose à Wang Li, et celui-ci était devenu la lance dont le clan Yao s'était servi contre le clan Wang.
Mais à l'époque, le grand oncle et le père étaient déjà tombés : la prise que l'on avait sur Wang Li n'avait donc plus servi à rien.
La situation était différente à présent. Yao Guang Yi avait subi un revers à la frontière, et le père comme le grand oncle se tenaient encore debout à la cour impériale. Pour s'attaquer au clan Wang, ils passeraient à coup sûr par là.
Une digue de mille li s'effondre à cause d'une fourmilière. Vu les moyens du vieux renard et du jeune renard du clan Yao, ils tenteraient tout pour renverser le clan Wang si pareille occasion leur tombait entre les mains.
En disant cela à son grand oncle Wang Gen, Wang Chong voulait l'alerter de cette possibilité. Le grand oncle ne s'intéressait peut-être pas aux affaires de la famille de Wang Chong, mais il lui était impossible de rester de marbre devant le sort de son propre fils.
Wang Chong lui vendait un service. Du même geste, il cherchait à modifier l'image que son grand oncle avait de lui.
« Je sais ce que j'ai à faire, tu n'as pas à t'en préoccuper. Et laisse-nous l'affaire du clan Yao. Je rapporterai fidèlement au vieux maître ce qui s'est dit aujourd'hui. »
dit le grand oncle Wang Gen. Son visage était nettement plus doux qu'auparavant.
Boum !
À l'instant même où son grand oncle parlait, une voix mécanique, dénuée de toute émotion, résonna soudain dans la tête de Wang Chong :
[Utilisateur éveillé ! Vous avez modifié avec succès le destin de votre clan et obtenu l'approbation d'un membre de votre clan. Vous recevez donc le titre « Insoumis du Destin » !]
Wang Chong sursauta. La voix disparut aussi vite qu'elle était venue, au point de lui faire douter d'une hallucination.
'Qu'est-ce que c'était ?'
Ébranlé par cette voix soudaine dans son crâne, le visage de Wang Chong devint d'une pâleur mortelle.
La voix était apparue brusquement et ce n'était manifestement celle de personne dans la pièce. Elle semblait avoir surgi directement dans sa tête, et ce n'était pas tout.
Wang Chong se souvenait de cette voix. Dans sa vie antérieure, au bord de la mort, il l'avait déjà entendue une fois. Il ne se rappelait pas ce qu'elle avait dit, mais il se rappelait ce timbre mécanique.
Wang Chong ne s'attendait pas à l'entendre de nouveau à cet instant.
« Chong-er, tout va bien ? »
La mère de Wang Chong fut la première à remarquer que quelque chose n'allait pas.
« Tout va bien ! »
Wang Chong secoua vite la tête. Il ne comprenait pas ce qui se passait, mais il était certain que quelque chose venait de se produire. Et à coup sûr quelque chose de très important.
Sa mère hocha la tête. Elle mit la chose sur le compte de son émotion.
« Zhu Yan, allons-y ! »
Un peu plus loin, le grand oncle Wang Gen fit un geste de la main, se leva et sortit. La question de son fils aîné le préoccupait toujours, il n'avait donc pas le cœur à rester ici une seconde de plus.
En réalité, hormis Wang Chong lui-même, personne dans la grande salle ne remarqua vraiment son état singulier. Et ceux qui virent quelque chose l'attribuèrent, comme sa mère, à son émotion.
« Bien joué, Wang Chong. Tu as vraiment épaté ta Deuxième Sœur cette fois ! N'oublie pas de venir la voir bientôt. »
La cousine Wang Zhu Yan ébouriffa les cheveux de Wang Chong et suivit son père.
« Mon enfant, tu as vraiment changé. Ta grande tante est heureuse pour toi. Si tu as le temps, viens donc rendre visite à ta grande tante. »
La grande tante Wang Ru Shuang se leva elle aussi.
« Shu Hua, je m'en vais la première. Si tu as le temps, amène donc les enfants nous voir. »
« Bien sûr ! Laisse-moi te raccompagner ! »
Dame Wang Zhao Shu Hua se leva pour les accompagner. Le sourire sur son visage était éclatant, mais Wang Chong n'avait pas la tête à y prêter attention. Son esprit était en désordre et toute son attention se concentrait sur cette voix mécanique et sans émotion.
Dès que sa mère et les autres eurent quitté la pièce, Wang Chong se rua hors de la grande salle et fila vers sa propre chambre !
…
« Allons-y ! Il y a longtemps que je n'ai pas quitté ces murs. Je suis resté si longtemps au Pavillon des Quatre Directions ; il est temps que je sorte marcher un peu ! »
Au moment même où le grand oncle Wang Gen, la grande tante Wang Ru Shuang et les autres franchissaient les portes de la demeure de la famille Wang, au Pavillon des Quatre Directions, un vieil homme aux cheveux blancs et au regard perçant tenait une canne à tête de dragon. Dans un soupir, il se leva lentement de son siège.
Ce vieil homme n'avait pas l'air d'un artiste martial, mais lorsqu'il se leva, une aura puissante, évoquant les grandes lames de l'océan, se dégagea de lui.
La partie orientale du Pavillon des Quatre Directions sembla trembler sous son pied, comme si la terre avait peine à soutenir le corps du vieillard.
Weng !
En le voyant se lever, les hommes de l'Armée impériale, les gardes, les servantes et les domestiques alentour s'agenouillèrent tous, et sur leurs visages baissés se lisait un mélange de respect et de peur.
Cette expression était celle d'un faible insecte croisant un éléphant gigantesque dans la jungle. En vérité, ce vieil homme à la barbe blanche, d'apparence âgée et fragile, était assurément l'une des figures les plus puissantes de toutes les Plaines Centrales.
Il était le pilier qui soutenait le clan Yao, le vieux maître du clan Yao, le Duc Yao !
« Vieux maître, allez-vous voir le roi de Qi ? »
Une voix âgée mais puissante s'éleva à côté. Aux côtés du Duc Yao se tenait un vieil homme qui semblait avoir dans les soixante ans. Malgré les rides profondes de son front, il dégageait l'aura d'un expert d'une force incommensurable. Ce vieillard dangereux se tenait le corps courbé, et son attitude comme ses gestes étaient empreints de respect.
« Guang Yi a subi un revers à la frontière sud. Ce n'est pas une affaire qu'il peut régler ! »
Le vieux maître Yao ne put retenir un profond soupir.
« On dirait bien qu'un sage assiste le clan Wang ! »
Sur ces mots, toute la salle se tut. Cette atmosphère figée était extrêmement intimidante.
Le fils sur lequel le vieux maître fondait de grands espoirs, Yao Guang Yi, avait subi un revers à la frontière. Comme si elle avait des ailes, la nouvelle avait volé à travers la capitale entière, faisant du clan Yao la risée de tous.
Ces derniers jours, la partie orientale du Pavillon des Quatre Directions était plongée dans un silence complet. Personne n'osait commenter l'affaire. Mais en privé, tout le monde disait que Wang Yan avait reçu l'assistance d'un sage.
Ce « sage » était plus remarquable encore que Yao Guang Yi. Il avait su jouer dans le creux de sa main un homme aussi prudent et aussi intelligent.
On allait même jusqu'à dire que l'affaire du Pavillon de la Grue Immense était aussi une manœuvre de l'autre camp.
À ce jour, personne ne savait qui était ce « sage » qui guidait le clan Wang. Dans le clan Wang, du « Duc Jiu » à Wang Yan, personne n'était habile aux jeux politiques.
Le fils aîné s'y entendait un peu, mais ses moyens ne dépassaient pas l'enceinte de la cour impériale. Il ignorait tout des affaires militaires. En matière de prévoyance, il était très loin d'égaler Yao Guang Yi.
Le clan Wang pourrait s'élever bien plus haut avec l'assistance d'un tel stratège. Ce n'était pas une bonne chose pour le clan Yao !
Le vieux serviteur, Yao Chun, accompagnait le vieux maître Yao depuis plusieurs décennies, mais sur ce point, le vieux maître semblait n'avoir pas plus d'indices que lui.
« Vieux maître, le Deuxième Jeune Maître ne vous vaut pas, mais il a hérité d'une part de vos moyens. Et pourtant il subit un revers d'une telle ampleur et se fait jouer dans le creux de la main de l'adversaire. L'autre camp tenait ses intentions et ses plans au plus près… Cela ne s'était jamais produit. De plus, nos hommes n'ont pu trouver le moindre indice sur cet adversaire ! »
« Vieux maître, l'adversaire du Deuxième Jeune Maître n'est pas ordinaire ! Il faut que vous l'aidiez. »
Yao Guang Yi avait déjà passé la quarantaine, mais dans la bouche de ce vieux serviteur, il restait le « Deuxième Jeune Maître ».
« On dirait que l'autre camp n'est pas venu avec de bonnes intentions ! J'ai mon propre jugement sur l'affaire. Rappelle Guang Yi et dis-lui que ce sont mes ordres. Qu'il ne s'occupe plus du clan Wang pour le moment. »
Le Duc Yao ferma les yeux et le silence pesa longuement sur la pièce.
Le vieux serviteur, Yao Chun, en fut surpris. Il suivait le vieux maître depuis plusieurs décennies, mais c'était la première fois qu'il le voyait adopter une posture aussi défensive face à un adversaire.
De toute évidence, même le vieux maître avait du mal à régler cette affaire.
« Mais, vieux maître, il ne sera pas facile d'apaiser le roi de Qi. Le Deuxième Jeune Maître a échoué encore et encore et, depuis l'épisode de la frontière, le roi de Qi est au comble de la fureur. En trois jours, il a déjà envoyé seize sceaux pour rappeler le Deuxième Jeune Maître. Le faire revenir en ce moment n'est peut-être pas une bonne chose ! »
dit Yao Chun avec inquiétude.
« Dis à Guang Yi de ne pas s'en soucier. Je réglerai moi-même le cas du roi de Qi. Mais avant cela, il me faut faire un détour vers l'aile occidentale pour rencontrer mon vieux rival du clan Wang ! »
dit lentement le Duc Yao. Dans le bref instant où il ouvrit les yeux, on y vit passer une lueur froide.
« Ah ! »
À ces mots, le vieux serviteur resta interdit. Il fixa le vieux maître Yao, sous le choc. Il ne s'attendait manifestement pas à une telle initiative.
Cet homme du clan Wang se battait contre le vieux maître depuis leur jeunesse et, bien que l'édit de l'empereur les eût installés tous les deux au Pavillon des Quatre Directions quelques années plus tôt, les faisant ainsi voisins, les deux hommes ne s'étaient jamais adressé la parole.
Et voilà que le vieux maître prenait l'initiative de se rendre à l'aile occidentale, là où vivait cet homme du clan Wang. Yao Chun était pris au dépourvu. Un instant, il ne sut quoi dire.
« Il est inutile de dire quoi que ce soit. Aide-moi à préparer les affaires, nous partons sur-le-champ. »
Le Duc Yao regarda son vieux serviteur et soupira. Celui-ci avait un talent prodigieux pour les arts martiaux, mais il ne comprenait rien à la politique.
Son deuxième fils Yao Guang Yi avait subi une défaite totale à la frontière et était devenu la risée de tous. À présent, la question n'était plus de savoir s'il en avait envie ou non, mais si le clan Yao parviendrait à contenter celui qui siège au palais.
S'il avait encore été jeune et au sommet de sa force, il n'aurait pas eu à courber la tête devant ce vieil homme de l'aile occidentale. Mais aujourd'hui, pour ses descendants, pour la prospérité du clan Yao, il n'avait pas le choix.
Peng !
Saisissant sa canne, le Duc Yao franchit la porte.
…
Au même moment, au Bureau du Personnel militaire.
« Montrez-moi le registre des noms ! »
Sitôt sorti de la demeure de la famille Wang, le grand oncle de Wang Chong, Wang Gen, ne rentra pas chez lui. Il se rendit au contraire tout droit, et fort inquiet, aux bureaux du Bureau du Personnel militaire.
Wang Gen était un fonctionnaire de deuxième rang de la cour impériale. Il avait autorité pour consulter les documents des Six Ministères. Comment les fonctionnaires du Bureau du Personnel militaire auraient-ils osé l'arrêter ?
Après avoir parcouru les dossiers, le fonctionnaire de service trouva bientôt la liste que Wang Gen réclamait, sur une étagère chargée à craquer.
Wang Gen la lui arracha aussitôt des mains et repéra rapidement le nom de son fils aîné. Mais il vit aussi quelques cercles tracés sur la liste et son cœur manqua un battement. Un malaise le saisit.
« En dehors de moi, qui a consulté cette liste ? »
demanda Wang Gen.
Les cercles portés sur une liste du Bureau du Personnel militaire signifiaient que d'autres l'avaient lue. Il n'avait prêté attention qu'à la liste de promotions du Ministère du Personnel ; il avait négligé le fait que son fils aîné relevait du Bureau du Personnel militaire, qui avait le pouvoir de le promouvoir et de le déployer.
« Ces derniers temps, le seigneur Zhang, le seigneur Pei, le seigneur Liu et le seigneur Yao du Bureau du Personnel militaire sont venus la consulter. Il y a peu, le seigneur Yao est venu sur ordre du roi de Qi pour que nous lui remettions la liste des promotions du Bureau du Personnel militaire. Mais pour une raison que j'ignore, il a fait savoir qu'il fallait la laisser en place pour le moment et qu'il s'en occuperait plus tard. »
Shua !
À ces mots, le visage du grand oncle Wang Gen blêmit. Il posa la paume sur la table, comme s'il avait besoin de s'y appuyer pour tenir debout. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front.
Ssssss !
Le grand oncle Wang Gen inspira profondément. Un long moment, il fut incapable de dire un mot. La peur et le soulagement d'avoir échappé à une catastrophe le submergeaient.
Il avait glissé en secret le nom de son fils aîné sur la liste des promotions sans en parler à personne, persuadé que nul ne le remarquerait. Il pensait pouvoir jouer discrètement une promotion pour Wang Li le moment venu. Et voilà que le clan Yao l'avait repéré depuis longtemps !
Sans l'avertissement de Wang Chong, il aurait livré son propre fils entre les mains du clan Yao.
Wang Gen n'entendait pas grand-chose aux affaires militaires, mais il comprenait qu'en mettant la main sur cette liste, le clan Yao cherchait très probablement à faire affecter son fils aîné dans le camp de Yao Guang Yi.
Wang Li était encore jeune et, vu la fourberie du père et du fils du clan Yao, ils auraient facilement trouvé un prétexte pour exploiter ses faiblesses et s'en servir comme d'une brèche pour frapper le clan Wang tout entier.
Si les choses en étaient venues là, il aurait été trop tard pour les regrets.
'Li-er ! Ton père a failli te causer du tort !'
Wang Gen éprouvait un soulagement intense. Sans l'avertissement de Wang Chong, tombé à point nommé, il aurait commis une faute énorme.
Il saisit un pinceau posé au bord de la table et raya le nom de Wang Li de la liste du Bureau du Personnel militaire.
(NdT : un fonctionnaire de deuxième rang est aussi qualifié d'« élite officielle » : il s'agit des hommes susceptibles d'atteindre le rang le plus élevé, celui de Premier ministre, ou, à défaut de Premier ministre, de ministre de gauche et de ministre de droite.)
(NdT : les Six Ministères sont ceux du Personnel, des Revenus, des Rites, de la Guerre, de la Justice et des Travaux. Ils dépendent du Département des Affaires d'État, 尚书院.)