« Mon bon enfant, mon bon enfant, tu as vraiment mûri ! … »
La mère de Wang Chong était surprise et ravie. Elle était si émue qu'elle devait sans cesse essuyer les larmes qui ruisselaient sur son visage. Sans même avoir besoin de regarder, elle sentait que la prestation de son fils avait emporté l'adhésion de tous les membres du clan Wang.
Elle avait quatre enfants, trois fils et une fille, et c'était pour le plus jeune de ses fils qu'elle s'était le plus inquiétée. Quelle mère ne souhaite pas voir son fils accomplir de grandes choses ? N'est-ce pas là le rêve de toutes les mères ?
En cet instant précis, son enfant avait enfin grandi et mûri. Voilà de quoi la soulager et la réjouir.
« Et ensuite ? »
demanda le grand oncle Wang Gen. Sa voix n'était plus aussi sévère qu'auparavant.
De toute évidence, les paroles de Wang Chong l'avaient touché, et l'image qu'il gardait d'un Wang Chong bon à rien avait complètement changé.
« J'ai étudié les terres de la frontière et les leviers dont Yao Guang Yi pouvait tirer parti n'étaient pas si nombreux. D'une part, mon père pouvait simplement ignorer ses manœuvres, ce qui le laissait impuissant. D'autre part, il était presque impossible à Yao Guang Yi d'agir sur son campement. La possibilité la plus probable passait donc par les Hu. »
dit Wang Chong. Son regard était clair et calme et, tandis qu'il parlait, il dégageait l'aura d'un sage. À ce spectacle, ceux qui le connaissaient bien en furent stupéfaits.
Ils l'avaient vu grandir, et jamais ils ne lui avaient vu pareille qualité.
'Cet enfant a enfin grandi.'
songea la grande tante Wang Ru Shuang en hochant intérieurement la tête d'approbation. Ses changements la réjouissaient. Quand elle avait appris que Wang Chong avait causé un immense scandale au Pavillon de la Grue Immense, elle en avait été extrêmement furieuse. Elle jugeait cet enfant beaucoup trop immature et pensait qu'il ne grandirait jamais.
À présent, elle n'osait plus entretenir de telles pensées.
'On dit que même les garçons les plus turbulents et les plus indignes finissent par se réveiller un jour. On dirait que Chong-er s'est enfin réveillé.'
La grande tante était aux anges.
Elle s'était mariée dans une autre famille et ne pouvait passer que pour une demi-membre du clan Wang, mais son époux et elle partageaient le sort du clan Wang.
Le plus jeune et le plus indigne des fils du clan Wang venait de s'éveiller d'un coup et, de surcroît, il montrait des talents remarquables. Voilà de quoi réjouir tout le clan.
« J'ai analysé la question avec soin, et c'était la tactique la plus probable pour Yao Guang Yi. Si je me trompais… je n'en parlerai pas. Mais si j'avais raison, Yao Guang Yi quitterait à coup sûr la capitale sous peu pour se rendre à la frontière, et les faits ont prouvé que ma conjecture était juste ! »
À cet instant, il devait avoir passé leur examen. À voir l'expression du grand oncle, celui-ci semblait satisfait du résultat de cet interrogatoire. Il pourrait ainsi expliquer la situation au grand-père.
Wang Chong savait cependant qu'un tel apport ne suffisait pas à obtenir l'approbation de tous les membres du clan. Cela ne suffisait même pas à lui ouvrir le cœur de la maison.
Au mieux, il avait retourné l'image que le grand oncle, la grande tante, l'oncle, son père et les autres avaient de lui. S'il voulait qu'ils tiennent compte de son avis, il lui fallait encore étaler son talent au grand jour et montrer davantage de ses moyens !
« Grand oncle, l'affaire de la frontière est close. Yao Guang Yi a certes subi deux défaites consécutives, mais les fondations du clan Yao sont loin d'être ébranlées. Si je ne me trompe pas, le vieux maître Yao du clan Yao va bientôt se rendre auprès de grand-père pour demander une trêve. »
dit Wang Chong.
« Quoi ? Le vieux maître Yao demanderait une trêve à notre vieux maître ? Comment serait-ce possible ! »
À ces mots, la stupeur se peignit sur tous les visages.
« Wang Chong, tu plaisantes forcément ! Le vieux maître Yao est un vieux renard rusé et, vu son rang et sa position, comment pourrait-il demander une trêve à ton grand-père ? N'est-ce pas s'avouer vaincu devant lui ? Il ne ferait jamais une chose pareille ! »
La cousine de Wang Chong, Wang Zhu Yan, fut la première à contester ses paroles. Puis tous les regards de la pièce se braquèrent sur Wang Chong. Ils n'arrivaient pas à comprendre pourquoi il était si sûr que le vieux maître Yao demanderait une trêve.
Il était vrai que le clan Yao était devenu la risée de tous, mais cela n'entamait ni son autorité ni son influence. Au pire, il avait échoué dans une opération destinée à perdre le clan Wang.
Et voilà que Wang Chong affirmait que le vieux renard retiré du clan Yao, un personnage dont un simple pas ébranlait la capitale entière, viendrait demander une trêve à leur propre vieux maître. La chose leur était inconcevable !
L'expression grave de Wang Chong montrait cependant à quel point il était sérieux. Tous attendirent donc son explication en silence.
« Hé, cousine, tu n'as pas poussé la réflexion assez loin. Si l'on ne retient que la défaite du clan Yao devant le clan Wang dans cette passe d'armes, cela ne compterait pas pour grand-chose, et le vieux maître Yao n'aurait pas besoin de venir régler l'affaire en personne ! Mais l'auriez-vous oublié ? Le vieux maître Yao a récemment dénoncé notre clan Wang auprès de l'empereur ! »
Wang Chong ricana froidement.
Weng !
Ce fut comme si un éclair avait traversé la grande salle : tous les regards s'allumèrent. Ils comprenaient soudain le sens de ses paroles.
« À l'heure qu'il est, le clan Yao ne doit pas seulement apaiser le mécontentement du clan Wang, il doit aussi apaiser celui de Sa Majesté. Après ce que Yao Guang Yi a fait à la frontière, tout le monde a compris ce que le clan Yao tramait. Avec la sagesse qui est la sienne, croyez-vous que Sa Majesté ne l'ait pas compris ? »
« À ce stade, le vieux renard Yao doit sortir de sa retraite, qu'il le veuille ou non. Le rang de Yao Guang Yi n'est pas encore à cette hauteur : le vieux renard n'a donc pas le choix. »
« Hmpf, ils se sont vraiment perdus tout seuls cette fois. Ce vieux renard l'a bien cherché ! »
Wang Chong ricana froidement.
Wang Chong ne parlait pas en l'air. Dès qu'il avait appris l'échec de la manœuvre de Yao Guang Yi, il avait réfléchi à cette question. En l'état, Yao Guang Yi n'était pas en mesure d'apaiser la colère de l'empereur. Dans tout le clan Yao, seul le vieux maître Yao en avait le pouvoir.
À moins que le clan Yao ne décide de renoncer à son honneur et à sa fortune, le vieux maître Yao n'avait pas le choix. Dans cette affaire, rendre visite au grand-père et demander une trêve était la meilleure solution.
Le vieux maître du clan Yao ne prononcerait peut-être pas un seul mot d'excuse, mais il n'avait guère d'autre issue que de se présenter chez le grand-père de Wang Chong, au Pavillon des Quatre Directions. Il devrait aussi entrer au palais impérial pour reconnaître ses fautes et implorer le pardon de l'empereur.
C'était une chose qu'il ne pouvait pas éviter.
« Si je ne me trompe pas, le vieux maître du clan Yao devrait se mettre en mouvement d'ici deux jours. »
Wang Chong eut un sourire en coin.
Au début, tous croyaient que Wang Chong disait n'importe quoi et ses paroles les laissaient de marbre. Mais à mesure qu'ils écoutaient, leurs yeux s'éclairaient peu à peu et, à la fin, ils étaient en émoi.
« Chong-er, je me rends compte que tu as vraiment changé ! »
La grande tante Wang Ru Shuang détailla Wang Chong de la tête aux pieds d'un regard curieux, comme si elle rencontrait pour la première fois le véritable Wang Chong.
« Il t'aurait été impossible de tenir de tels propos autrefois. On dirait que l'affaire Ma Zhou a été un mal pour un bien. À tout le moins, elle t'a fait mûrir. »
« Héhé, Ru Shuang, quoi qu'il en soit, Chong-er est du sang du vieux maître. Il peut bien avoir ses moments d'égarement, il n'y a pas moyen qu'il soit dépourvu de qualités. Je pense que celui que nous avons devant nous est le vrai. Peut-être qu'autrefois, il avait simplement l'esprit ailleurs. »
L'oncle de Wang Chong, Li Lin, était un homme robuste et barbu. Même assis, il se tenait parfaitement droit. Un seul regard suffisait à comprendre qu'il venait de l'armée.
De fait, l'oncle Li Lin était bien un militaire. Mais contrairement au père de Wang Chong, Wang Yan, il appartenait à l'Armée impériale. C'était un homme d'une virilité marquée et, peut-être à cause de sa charge, il était plutôt taciturne et parlait peu.
Contrairement à la grande tante et au grand oncle, l'oncle Li Lin n'avait aucun préjugé contre Wang Chong. Comme dit l'adage, un grand homme ne peut engendrer un fils médiocre. À ses yeux, le Wang Chong d'aujourd'hui était le véritable Wang Chong.
« Héhé, mon oncle, ne le louez pas trop. Il va s'enorgueillir ! »
Dame Wang parlait ainsi, mais elle était en réalité aux anges.
Personne n'a jamais détesté entendre louer ses propres enfants. La prestation de Wang Chong avait impressionné tout le monde, à tel point que même son grand oncle, qui ne l'aimait pas, n'avait rien trouvé à y objecter.
Il avait vraiment fait la fierté de sa mère ce jour-là.
« Père, si les choses se passent comme le dit le Petit Frère Chong, grand-père va être aux anges. »
Wang Zhu Yan rit doucement derrière ses mains.
Le grand-père de Wang Chong était l'ennemi juré du vieux maître du clan Yao et, depuis très longtemps, ils s'affrontaient sans qu'aucun des deux consente à céder.
Si le vieux maître du clan Yao venait s'excuser auprès du grand-père pour le compte de son fils et demander une trêve, le grand-père serait aux nues.
Le grand oncle de Wang Chong, Wang Gen, resta assis en silence, sans approuver ni contredire les paroles de Wang Zhu Yan.
Les propos de Wang Chong n'étaient que des suppositions, mais Wang Gen savait qu'il y avait de fortes chances que les choses se déroulent comme il l'annonçait. Yao Guang Yi avait subi un revers à la frontière à cause de Wang Yan, et sa première idée avait été de venir chez les Wang demander des comptes.
Si Wang Chong ne l'avait pas soulevé, il aurait complètement oublié la question du vieux maître Yao.
'Pas étonnant que le vieux maître m'ait envoyé ici. Il est très probable qu'il savait déjà ce qui se passait chez les Yao !'
Tout devint soudain clair dans l'esprit de Wang Gen. Il jeta un nouveau regard à Wang Chong, mais bien des sentiments contradictoires l'agitaient.
Son troisième frère, Wang Yan, avait en tout trois fils et une fille. Les deux aînés mis à part, voilà que même le troisième, le plus inutile, se révélait un atout. Cela allait fragiliser sa position et son autorité de fils aîné du clan Wang.
L'autorité et l'influence que le vieux maître lui avait transmises commenceraient à coup sûr à se disperser, et ce n'était pas une bonne chose pour lui.
Mais d'un autre côté, les membres du clan Wang dépendaient les uns des autres pour survivre. La chute de Wang Yan comme la sienne n'auraient rien de bon pour l'autre.
Cette fois, sans le talent soudain de Wang Chong pour percer la manœuvre de Yao Guang Yi, le clan Wang serait peut-être en cet instant même au bord d'une catastrophe.
Dans l'ensemble, plus il apparaîtrait de talents dans le clan Wang, plus le clan aurait de chances de prospérer. De ce point de vue, c'était aussi une bonne chose pour lui.
Un moment, Wang Gen fut partagé.
« Grand oncle, le clan Yao a perdu cette fois et le vieux maître Yao va demander une trêve à grand-père, mais nous ne devons pas baisser la garde. »
Wang Chong savait lire les visages et devinait ce que son grand oncle Wang Gen avait en tête. Dans sa vie antérieure, en le voyant se comporter ainsi, Wang Chong se serait à coup sûr défilé et serait resté à l'écart de l'affaire. Mais dans cette vie, Wang Chong savait qu'une catastrophe allait s'abattre sur le Grand Tang.
Avant cette catastrophe, le clan Wang ne devait à aucun prix s'épuiser en luttes intestines.
Wang Chong avait besoin de rassembler toutes les forces qu'il pouvait mobiliser, et son grand oncle en faisait partie. Pour cela, montrer ses capacités ne suffisait pas. Il devait changer l'attitude de son grand oncle à son égard et lui inspirer de la bienveillance. À tout le moins, son grand oncle ne devait pas lui être hostile.
« Le clan Yao a perdu cette fois, mais il n'a pas perdu de bon cœur. Je pense qu'il pourrait tirer quelques ficelles en coulisse tout en nous demandant une trêve. »
« Avec l'attention de Sa Majesté portée sur l'affaire, ils ne pourront rien contre mon père, contre grand oncle, contre mon oncle ni contre mon jeune oncle. Mais il en va tout autrement des autres membres du clan. J'ai entendu dire que grand oncle projetait de faire déplacer la charge de mon cousin ? »
(NdT : le cousin désigne ici le fils aîné de Wang Gen.)
Wang Chong lança à son grand oncle Wang Gen un regard entendu.
Weng !
Wang Gen était resté jusque-là calmement assis à la place d'honneur de la salle. Mais à ces mots, son corps entier fut secoué comme par une décharge. Il se redressa brusquement et fixa Wang Chong d'un air incrédule.
Il faisait de la politique depuis des décennies : il saisit aussitôt le sens de ces paroles. À cet instant, une sueur froide trempa tout son dos.
Chacun a ses intérêts particuliers. Pour contrebalancer l'influence de Wang Yan dans l'armée, il avait discrètement fait inscrire le nom de son fils aîné, Wang Li, sur la liste des promotions de la cour impériale.
Il espérait user de l'influence du vieux maître et de la sienne pour porter son fils aîné Wang Li à un poste plus élevé. Il n'en avait alerté personne, mais il avait déjà fait traiter l'affaire en sous-main par le Bureau du Personnel militaire.
Si le clan Yao venait à s'en mêler, ce serait un désastre !
À cette idée, Wang Gen ne pouvait plus rester assis !
(NdT : sous les Tang, plutôt que des seigneurs à fiefs, le territoire était découpé en de nombreuses circonscriptions confiées à des préfets, surveillés par des commissaires impériaux. Ces préfets répondaient directement au gouvernement central, c'est-à-dire à l'empereur, et il leur était interdit de lever leur propre armée : en morcelant ainsi les territoires, on rendait toute rébellion quasi impossible. La structure administrative ayant beaucoup évolué au fil de la dynastie, il ne s'agit ici que d'un aperçu.)
(NdT : l'Armée impériale est en principe la seule armée autorisée à séjourner dans la capitale, et elle relève directement des ordres de l'empereur, qui en délègue d'ordinaire le commandement à un homme de confiance sans jamais abandonner l'autorité suprême. Il est interdit à un général d'amener sa propre armée dans la capitale, précisément pour prévenir les soulèvements.)