Vu les capacités de cet homme, les gardes du marchand bedonnant n'auraient pas dû faire le poids. En temps ordinaire, c'est le marchand lui-même qui se serait fait rosser. Mais le résultat fut tout autre que ce que Wang Chong avait prévu. « Intéressant. » De toute évidence, le quadragénaire n'avait pas la moindre intention de riposter. Dans ces conditions, Wang Chong jugea lui aussi inconvenant de s'interposer et se contenta d'observer.
« Quel rabat-joie ! » « Allons-nous-en ! Inutile de perdre notre temps avec de la racaille. » Sa colère déchargée, le marchand bedonnant s'éloigna en continuant de vociférer des injures. Puis le quadragénaire dépeigné se releva lentement. Malgré la violence de la raclée, son corps demeurait d'une stabilité stupéfiante ; ses pieds et ses épaules ne tremblaient pas le moins du monde dans ses mouvements, comme s'il était absolument indemne. « Quel redoutable artiste martial ! » Miyasame Ayaka plissa les yeux et s'exclama, stupéfaite, aux côtés de Wang Chong. Les gardes au service du marchand bedonnant n'étaient pas dénués d'une certaine force, et ils y étaient allés de bon cœur en rouant l'homme de coups. Sous un tel déluge de coups, Miyasame Ayaka, si elle avait elle aussi choisi de ne pas riposter, aurait assurément subi de graves blessures. Et pourtant, l'homme paraissait n'avoir absolument rien.
« Un vrai expert ! » Les sourcils de Wang Chong tressaillirent de surprise. Cet homme était bien plus fort que ce à quoi il s'était attendu au premier abord. Les badauds se dispersèrent et les passants remplirent de nouveau la rue. Comme une bulle à la surface de la mer, l'agitation s'évanouit peu à peu. À l'exception de Wang Chong, de Miyasame Ayaka et des gardes des clans Zhuang et Chi, personne ne prêta attention à l'affaire. Et l'homme ne semblait pas avoir remarqué Wang Chong et sa troupe, lui non plus. Lorsqu'il se redressa enfin, Wang Chong aperçut soudain son visage.
« C'est lui ? » Les paupières de Wang Chong frémirent et un nom traversa soudain son esprit. Il ne s'attendait pas à rencontrer cet homme ici. « Gongzi, vous le connaissez ? » demanda Miyasame Ayaka en fixant le dos sombre du quadragénaire, tandis qu'il disparaissait lentement dans la foule. « Mmm », acquiesça Wang Chong, une lueur étrange dans les yeux. « Suivez-moi. Il se pourrait bien que nous ayons trouvé un appui redoutable, cette fois ! » dit-il en changeant d'avis. Au lieu de rentrer au clan Wang, il fit demi-tour et prit la direction dans laquelle le quadragénaire avait disparu.
« Le Bureau du Personnel ? C'est un fonctionnaire du Bureau du Personnel ? Mais si je ne me trompe pas, ce devrait être l'une de ces annexes où vivent les petits fonctionnaires chargés de copier des documents. Étant donné ses capacités, n'est-ce pas un immense gâchis qu'il travaille ici ? » Contemplant le yamen (NdT : le yamen est un bureau administratif et/ou la résidence d'un fonctionnaire local.) devant elle, le doute s'accentua dans les yeux de Miyasame Ayaka. Bien qu'elle fût arrivée depuis peu dans les Plaines Centrales, elle avait appris pas mal de choses durant son temps d'assassine dans la capitale. La cour du Grand Tang se divisait en Bureau des Rites, Bureau du Personnel, Bureau des Travaux, Bureau du Personnel militaire, Bureau des Châtiments et Bureau des Revenus. Toutefois, outre ces six grands bureaux, il existait encore près d'une centaine de yamen subalternes dans la capitale, chargés de traiter des affaires diverses. À en juger par l'aspect délabré de celui-ci, il devait s'agir de l'un des moins importants du Bureau du Personnel. Tout au long de l'année, les fonctionnaires d'ici ne voyaient que rarement un quelconque officiel important ; ils passaient l'essentiel de leur temps à copier des livres et des documents. En un sens, ils étaient les membres les plus mal considérés du Bureau du Personnel. Les exigences de cette charge étaient minces, et même un roturier pouvait y prétendre. Au vu des compétences du quadragénaire, travailler ici était un gâchis de ses talents. Wang Chong contempla en silence l'enseigne poussiéreuse du yamen. S'il n'était auparavant qu'à moitié certain, à la vue de ce yamen, il était désormais convaincu à cent pour cent de l'identité du quadragénaire.
« Li Man, attendez dehors avec les autres. J'entre un instant », ordonna Wang Chong aux gardes des clans Zhuang et Chi avant de pénétrer dans le yamen. Le règlement des bureaux administratifs était strict : même un petit yamen uniquement chargé de paperasse n'était pas accessible au commun des citoyens. Après avoir montré le jeton que lui avait remis le roi de Song, Wang Chong entra sans la moindre difficulté.
« Que fais-tu donc ? Sais-tu quelle heure il est ? Te crois-tu encore au Bureau des Châtiments ? Tu te prends vraiment pour le génie d'autrefois ? Espèce de moins que rien. Autrefois, tu étais incapable d'arrêter les meurtriers des hauts fonctionnaires de la cour, et aujourd'hui tu n'arrives même pas à copier des documents. Dis-moi, y a-t-il une seule chose dont tu sois capable ? Bon à rien ! Je te préviens : si tu n'as pas fini de copier ces documents aujourd'hui, ne songe même pas à revenir demain ! »
Alors qu'il se trouvait encore dans la cour, Wang Chong entendit une voix grossière beugler des injures à l'intérieur. Les paroles étaient si désagréables à l'oreille que même Wang Chong n'y tint plus. « Assez ! » Fronçant les sourcils, il entra dans la pièce. D'un rapide coup d'œil, il vit une douzaine de fonctionnaires occupés à copier des documents, tête baissée. Toutefois, à voir l'immense montagne de papiers empilés sur leurs bureaux, il était peu probable qu'ils en eussent fini de sitôt. En diagonale de l'entrée où se tenait Wang Chong, un homme qui semblait être le superviseur de ce yamen était en train de pointer un doigt accusateur sur le quadragénaire que Wang Chong avait vu devant le Pavillon de Jade Royal. Le quadragénaire dépeigné, lui, gardait la tête basse et écoutait ces insultes sans la moindre plainte. En se rappelant la réputation de cet homme dix ans plus tôt, Wang Chong ne put s'empêcher d'éprouver une profonde sympathie. Personne n'aurait imaginé, autrefois, qu'il finirait dans un tel état.
« Qui êtes-vous ? » Le superviseur était au comble de la rage ; à la vue d'un inconnu qui faisait irruption, il s'emporta aussitôt. « Ici, c'est un bureau administratif de la cour ; ignorez-vous que les étrangers n'ont pas le droit d'y pénétrer ?! Et pour oser vous mêler des affaires de mon yamen, qui vous croyez-vous donc ? » Shua shua shua ! Dans la salle, les autres fonctionnaires levèrent aussi la tête pour regarder Wang Chong. Comme ils n'étaient qu'une trentaine en tout dans le yamen, ils se connaissaient tous fort bien ; aussi la présence d'un étranger comme Wang Chong était-elle si voyante qu'il était difficile de ne pas la remarquer.
« Hmph ! » Wang Chong n'avait pas de temps à perdre en paroles ; il sortit aussitôt un jeton d'or et le brandit devant le superviseur. À la vue du jeton d'or, le visage du superviseur blêmit sur-le-champ. S'il n'était qu'un petit superviseur dans un yamen décrépit, il lui fallait au moins connaître ses supérieurs pour survivre dans la capitale. Le jeton que tenait Wang Chong était manifestement celui d'un qinwang (NdT : le qinwang est un titre généralement conféré aux frères ou aux proches de l'empereur ; par exemple, les rois Song et Qi.), et le mot « Song » qui y était gravé ne laissait aucun doute : il appartenait au roi de Song, Li Chengqi, prince respecté et influent ! Vingt ans s'étaient écoulés depuis qu'un officiel influent avait visité leur bureau, à plus forte raison un véritable qinwang. « Ainsi, gongzi est un homme de Son Altesse le roi de Song ! » Le superviseur contourna rapidement son bureau et s'approcha de Wang Chong. Puis, le dos courbé et d'un ton obséquieux, il demanda : « Pardonnez mon manque de courtoisie, j'ignorais l'arrivée de gongzi. Puis-je savoir si Son Altesse a quelque instruction à donner ? » « Cela ne vous regarde pas. Je suis ici pour lui. » Wang Chong leva un doigt et désigna le quadragénaire dépeigné, non loin de là. Son geste prit tout le monde au dépourvu.
Le dépeigné avait écouté avec soumission, tête baissée, mais en entendant que ce jeune inconnu venait pour lui, il ne put s'empêcher de jeter un regard stupéfait à l'étranger. « Lui ? » Le superviseur fut surpris, lui aussi. Il ne s'attendait pas à ce que Wang Chong vînt chercher la personne la plus méprisée de leur service. « Gongzi, en êtes-vous certain ? » « Hmph ! Croyez-vous que j'ignore qui je cherche ? Ou pensez-vous le savoir mieux que moi ?! » répliqua sèchement Wang Chong. « Ce... Gongzi, je vous en prie, ne vous méprenez pas. Ce n'est pas ce que je voulais dire ! » Le superviseur agita rapidement les mains, embarrassé. Tout décontenancé qu'il fût par la situation, il était vif à comprendre : quelle que fût la raison de la présence de Wang Chong, cela ne le regardait pas. Une personne aussi noble que le roi de Song n'était pas de celles que d'infimes fonctionnaires comme eux pouvaient offenser ; le mieux était donc de se tenir à l'écart de ce visiteur. « Très bien, tout le monde peut s'arrêter là pour aujourd'hui. Ma Yinlong, je te confie ce gongzi. Occupe-toi bien de lui. S'il arrive quoi que ce soit, tu en répondras. » Conscient d'avoir probablement encouru le déplaisir de ce gongzi par ses éclats de voix, le superviseur fit rapidement sortir tout le monde, ne laissant que Wang Chong et Ma Yinlong. « C'est bien lui ! » La dernière parcelle de doute s'évanouit de l'esprit de Wang Chong. En se remémorant le génie célèbre du Bureau des Châtiments d'il y a dix ans, et en regardant le quadragénaire soumis et dépeigné qui se tenait devant lui, Wang Chong avait du mal à croire qu'ils étaient une seule et même personne. À l'époque, ceux qui souffrirent des assassinats perpétrés par les Goguryeo n'étaient pas seulement les victimes elles-mêmes.
« Qui êtes-vous ? Je ne pense pas que nous nous soyons déjà rencontrés. » Maintenant qu'il ne restait dans la pièce que lui et ce jeune homme, Ma Yinlong releva enfin la tête et dévisagea froidement son interlocuteur. Il émanait de lui une aura qui semblait tenir les autres à distance. Son attitude était bien différente de celle qu'il avait eue devant le marchand bedonnant et le superviseur. Depuis l'incident d'il y a dix ans, il ne voulait plus avoir affaire aux officiels influents ni à la noblesse. « Hé hé, vous ne me connaissez peut-être pas, mais je vous connais », dit Wang Chong en riant doucement, avant de révéler le véritable but de sa visite. « Je suis ici pour vous inviter à m'aider à capturer un homme. » « Je crains que vous ne vous soyez trompé de personne. Je ne suis qu'un humble fonctionnaire chargé de copier des documents. Si vous avez besoin d'aide pour arrêter quelqu'un, adressez-vous au Bureau des Châtiments ou au Bureau du Personnel militaire. Je ne pourrai vous être d'aucune utilité ; je vous conseille donc de ne pas perdre votre temps », répondit froidement Ma Yinlong. « Inutile de vous hâter de me refuser. Laissez-moi d'abord finir de parler. Notre opération, cette fois, concerne les Goguryeo », dit Wang Chong. Un froncement de sourcils apparut sur le visage de Ma Yinlong, mais il disparut en un éclair, comme s'il n'avait été qu'une illusion. « Je ne sais pas de quoi vous parlez. Les Goguryeo ne m'intéressent pas. La porte est là ; je vous conseille de partir immédiatement. » Ma Yinlong saisit une liasse de documents et se mit à les recopier sur une autre feuille. Rien n'était plus clair : par son attitude, il signifiait à Wang Chong qu'il était prié de sortir.
« Pas même le roi Sosurim ? » demanda Wang Chong en ricanant. Boum ! Ces paroles déclenchèrent aussitôt une énorme tempête. Le visage de Ma Yinlong se déforma instantanément et son pinceau se plia net en deux. Au même instant, l'air de la pièce se fit soudain turbulent : une aura puissante et redoutable se répandit aux alentours. Cette aura était si puissante que même Wang Chong, déjà parvenu au palier 9 d'énergie originelle, se sentit insignifiant, tel une fourmi face à un tsunami. C'était comme s'il était plongé dans l'océan le plus déchaîné du monde, et qu'une vague haute de plusieurs milliers de chi s'apprêtait à s'abattre sur lui pour le réduire en poussière. Dire que ce gaillard était réellement si redoutable ! Sous l'immense pression qui pesait sur lui, le visage de Wang Chong s'assombrit. Plus d'une décennie s'était écoulée, mais non seulement la puissance martiale de Ma Yinlong n'avait pas décliné, elle semblait même s'être encore accrue. Même les guerriers goguryeo du palier de Vrai Martial auxquels Wang Chong avait eu affaire auparavant n'auraient été qu'un grain de poussière devant lui. Voilà ce qu'était la vraie force !