« Soupir, Lu Ting, tu as contrecarré mes plans ! »
Lorsque Su Zhengchen eut enfin pris congé, Wang Chong piétina du pied et soupira. Il n'avait pas été aisé pour lui de garder ce secret pendant les quelques mois écoulés.
Même Shen Hai et Meng Long ignoraient la véritable identité de Su Zhengchen, bien qu'ils l'eussent rencontré.
Au bout du compte, Lu Ting gâcha tout dès son apparition.
« Des plans ? Quels plans ? Wang Chong, dis-moi d'abord. Comment as-tu fait la connaissance de Maître Su Zhengchen ? Qui plus est, jouer aux échecs avec lui ! »
Lu Ting se dressa et saisit Wang Chong dans un élan d'agitation.
Lu Ting avait grandi en écoutant les légendes du grand dieu de guerre Su Zhengchen, et il y avait même un portrait de celui-ci dans sa résidence.
Force rumeurs couraient selon lesquelles Maître Su avait déjà trépassé, et c'est pourquoi Lu Ting n'avait jamais songé à le rencontrer ici.
Songer que le dieu de guerre Su Zhengchen était encore en vie, et qu'en plus il se montrait aussi vigoureux et alerte qu'auparavant ; une telle éventualité n'avait jamais effleuré l'esprit de Lu Ting.
C'était un miracle !
Bien que Su Zhengchen ne l'eût pas daigné regarder ne serait-ce qu'une fois au cours de toute la rencontre, Lu Ting ne lui en garda aucune rancune. Au contraire, il trouva cela tout à fait naturel.
Après tout, c'était Maître Su ; l'homme qui avait régné sur les champs de bataille, le fier dieu de guerre ! Si Maître Su lui avait parlé avec affabilité, Lu Ting aurait douté qu'il s'agît d'un sosie.
Wang Chong soupira. Il semblait que Lu Ting fût un admirateur de Su Zhengchen. Bien que son plan eût été déjoué par l'autre partie, il n'y avait rien à y redire.
« Tu viens ici depuis déjà quelques mois ? »
Une fois tous deux calmés, Wang Chong résuma à Lu Ting les grandes lignes des événements.
« Oui. Sans toi, nous aurions pu continuer ainsi encore quelques mois. »
Dit Wang Chong. La présence de Lu Ting ici aujourd'hui dépassait véritablement ses attentes.
« Je suis désolé. Je ne m'attendais pas à ce que tu rencontres Maître Su ici. »
Dit Lu Ting sur un ton contrit.
Cela faisait quelques décennies que Su Zhengchen avait clos les portes de la résidence Su, déclinant tous les hôtes et visiteurs. C'était un fait connu de tous.
À l'époque, avant même que la nouvelle de la mort de Maître Su ne commence à se répandre, même les princes du sang s'étaient vu refuser l'entrée de la résidence Su, à plus forte raison des gens de condition inférieure.
Si d'autres apprenaient que Wang Chong avait gagné les faveurs de Maître Su et jouait aux échecs avec lui ici chaque jour, cela en terrifierait la plupart à en mourir. Un sot même comprendrait qu'il s'agissait là d'une opportunité immense.
Pourtant, il semblait que l'arrivée inopinée de Lu Ting eût contrecarré l'opportunité de Wang Chong.
De ce fait, Lu Ting se sentit extrêmement coupable.
« Oublions cela, ne nous attardons pas sur ce sujet. Je suis bien plus curieux de savoir comment tu as su que j'étais ici. »
Dit Wang Chong.
Lu Ting dévoila la vérité sans rien cacher.
Le roi de Song venant tout juste d'être rétabli dans ses fonctions, il devait démêler les divers désordres que le roi de Qi avait semés au Bureau du Personnel militaire et au Bureau des Châtiments, si bien qu'il n'avait pu rencontrer Wang Chong aux portes du palais.
Par-dessus cela, il songea qu'après un long emprisonnement, Wang Chong regretterait sûrement sa famille. Il décida donc de lui accorder quelque temps pour la retrouver avant de lui rendre visite.
Finalement, lorsqu'il jugea le moment venu, il se rendit à la demeure du clan Wang. Mais à sa surprise, Wang Chong n'y était pas, et même ses proches ignoraient où il était allé.
D'abord, le roi de Song n'y prêta pas attention, pensant que Wang Chong serait de retour au coucher du soleil. Toutefois, quand la lune se leva et que les étoiles apparurent, et que Wang Chong n'était toujours pas rentré, il chargea Lu Ting de le retrouver.
Après avoir écouté les explications de Lu Ting, Wang Chong comprit qu'il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir. Ayant été enfermé pendant trois mois, il était impatient de revoir Su Zhengchen et finit par jouer un peu plus longtemps que d'habitude. Il n'avait pas imaginé que ce soudain caprice amènerait Lu Ting jusqu'ici.
Peut-être en allait-il exactement comme l'avait dit Su Zhengchen. Leurs destins étaient simplement parvenus à leur terme. Leurs mois de parties étaient destinés à s'achever ici aujourd'hui.
« Lu Ting, comment as-tu su que j'étais dans le quartier de l'Arbre aux Fantômes ? »
Wang Chong fronça les sourcils.
« Hé hé, est-ce si difficile ? Il me suffit de traiter avec les malfrats de la capitale. Avec près de mille hommes qui fouillent la capitale à ta recherche, comment ne t'aurais-je pas trouvé ? »
Lu Ting sourit. Toutefois, il sembla réaliser quelque chose vers la fin de sa phrase, et son expression changea.
« Il semble que tu comprennes enfin. La raison pour laquelle Maître Su a gardé un si bas profil toutes ces années, c'est qu'il ne veut pas que quiconque apprenne qu'il est encore en vie. Compte tenu du nombre de malfrats que tu as mobilisés pour cette affaire, peut-être que dès demain, la nouvelle de la survie de Maître Su se répandra dans toute la capitale. D'innombrables gens viendront rendre visite à la résidence Su. »
Dit Wang Chong calmement.
En regardant les nombreuses silhouettes alentour, Lu Ting pâlit.
Maître Su avait toujours été une figure de respect pour lui, pour son père, ainsi que pour ceux de la génération précédente. En ce temps-là, sous l'ère de Taizong, l'autre partie était une figure quasi divine dans l'ensemble des Plaines Centrales. Tous ceux qui avaient vécu cette époque ou entendu parler de ses exploits lui réservaient assurément une place particulière dans leur cœur.
Leur respect sincère les poussait à souhaiter le meilleur pour lui. Aussi, nul d'entre eux ne désirait troubler sa quiétude.
« Attendez un instant ! »
Au milieu de la nuit, Lu Ting se retourna brusquement et marcha vers les malfrats, le visage grave. Wang Chong savait ce qu'il allait faire et n'avait aucune intention de l'en empêcher.
Même ainsi, il était probablement déjà trop tard.
Comme prévu, un instant plus tard, Lu Ting revint l'air défait. Il monta dans la voiture aux côtés de Wang Chong, et tous deux choisirent tacitement de ne pas mentionner Su Zhengchen.
« Hahaha, Wang Chong, bienvenue ! »
Wang Chong retrouva le roi de Song dans la demeure du clan Wang. Celui-ci semblait assis là depuis un bon moment et, à la vue de Wang Chong, il écarta les bras et l'enlaça chaleureusement.
L'admiration et l'affection du roi de Song pour Wang Chong venaient du fond du cœur. Le moral de Wang Chong en fut grandement remonté tandis qu'il acceptait cet accueil passionné.
« Votre Altesse, félicitations pour votre réintégration à la cour royale ! »
Joignant le poing, Wang Chong ricana.
Au rang du roi de Song, il n'y avait plus place pour aucune promotion. La position de roi était déjà la plus haute qu'on pût atteindre, toute promotion supplémentaire aurait exigé un coup d'État.
Dès lors, être rétabli était en soi une joyeuse occasion, équivalente pour un simple civil à s'élever au rang de noble ou de ministre.
« Hahaha, sans toi, comment aurais-je pu retourner à la cour royale, sans parler d'être rétabli tant au Bureau du Personnel militaire qu'au Bureau des Châtiments ? »
Le roi de Song ne cherchait pas à cacher la tendresse et l'admiration dans son regard. Sans l'avertissement opportun de Wang Chong lui permettant de percevoir l'étrangeté de l'affaire de la concubine Taizhen, lui, ainsi que de nombreux fonctionnaires de la cour, auraient fort probablement été rétrogradés et exilés.
Wang Chong n'avait peut-être que quinze ans, mais il était le véritable artisan du salut du roi de Song face à cette crise et de sa réintégration.
Et envers ses serviteurs méritants, le roi de Song ne serait jamais avare de ses largesses.
« Wang Chong, tu m'as rendu un grand service cette fois. Dis-moi, quelle récompense souhaites-tu ? Quelle que soit ta demande, j'y accéderai. »
D'humeur joviale, le roi de Song parla avec magnanimité.
« Votre Altesse, je vous remercie pour votre générosité. Cependant, je ne désire rien pour l'instant. »
Wang Chong secoua la tête. Il n'était pas dans son caractère d'exiger des récompenses pour sa contribution.
« Hahaha. Même si tu n'en veux pas, j'insiste. Gens, apportez-moi l'Ombre aux Sabots Blancs ! »
Le roi de Song s'écria soudain.
« L'Ombre aux Sabots Blancs ? »
Avant que Wang Chong n'ait le temps d'enregistrer ces mots, il entendit un hennissement faible provenir de l'écurie près de la cour. Il sonnait un peu immature, avec une légère pointe métallique. Rien qu'à cet appel, Wang Chong pouvait déjà dire qu'il différait des chevaux ordinaires.
Un poulain !
Wang Chong fut à la fois surpris et ravi. Il comprit immédiatement ce que le roi de Song voulait lui offrir. C'était probablement un poulain, et il semblait s'agir d'une race de destrier de guerre.
L'importance d'une bonne monture sur le champ de bataille n'est pas inférieure à celle d'une épée en acier wootz.
Hiiii !
Un énorme nuage de poussière s'éleva dans la cour. Au milieu de la poussière, un fringant poulain à la fourrure indigo fournie galopa vers eux.
Alors qu'il galopait, la première chose qui frappa instantanément l'œil de Wang Chong furent ses sabots blancs. Ils donnaient l'impression que le poulain galopait dans les airs, lui conférant une allure noble.
Wang Chong tomba immédiatement sous le charme de ce poulain.
Le jeune poulain s'arrêta dans la cour. Il était tenu par un palefrenier dont le corps était entièrement dissimulé de la tête aux pieds de telle sorte que seuls ses yeux étaient visibles.
« C'est un cheval impérial élevé au palais. C'est un croisement entre le Destrier des Neiges des grandes montagnes enneigées et l'Ombre aux Sabots Blancs des Plaines Centrales. Ils sont en très petit nombre, et les experts du palais impérial les ont soigneusement dressés. Il faut beaucoup d'efforts pour qu'un seul poulain soit dressé avec succès. »
« Ce genre de cheval impérial diffère des chevaux ordinaires en ce qu'il possède de l'intelligence. Il reconnaîtra quiconque le nourrit pendant un mois entier comme son maître, et, en retour, le servira loyalement sa vie durant. Ainsi, lorsque les palefreniers du palais les nourrissaient, leurs corps et visages devaient être soigneusement masqués pour empêcher les poulains de voir leurs apparences. »
Expliqua le roi de Song.
« Une fois l'Ombre aux Sabots Blancs parvenue à maturité, elle gagnera une force incomparable ainsi que des mouvements d'une rapidité foudroyante. Cependant, ce cheval n'est pas une simple Ombre aux Sabots Blancs. Gens ! »
Le roi de Song fit signe aux hommes dehors.
Bientôt, deux gardes de la résidence du roi de Song apportèrent un immense bol en métal. La plaque de métal était remplie d'eau sur une profondeur d'un chi (NdT : environ 0,33 m).
Clairement, ils avaient préparé cet ustensile à l'avance.
Le palefrenier mena le poulain vers l'immense bol d'eau, et à l'instant même, sous le regard stupéfait de Wang Chong, le poulain fit un pas en avant et se tint sur la surface de l'eau.
De minuscules ondulations circulaires se formèrent autour de ses sabots, ajoutant une touche de panache.
« Comment est-ce possible ? »
Wang Chong resta coi.
Les membres du clan Wang qui regardaient étaient tout aussi choqués. Ce poulain était assurément de haute qualité, mais personne ne s'attendait à ce qu'il puisse se tenir sur l'eau comme sur la terre ferme.
C'était totalement inconcevable.
« C'est le Destrier aux Sabots Blancs que le palais impérial a élevé. Il est capable de fouler l'eau pour traverser les rivières. Il n'a acquis cette capacité qu'après plusieurs générations de croisements menés par les experts du palais impérial. Peut-être découvrirez-vous à l'avenir d'autres exploits encore plus incroyables dont il est capable. Qu'en dis-tu, mon cadeau te plaît-il ? »
Le roi de Song agita ses manches dans l'allégresse.
« Il me plaît, il me plaît vraiment ! »
Wang Chong hocha vivement la tête. Plaisantez-vous ! Il aurait été fou de refuser un tel destrier de premier ordre ! Un si bon cheval ne se compte sans doute que sur les doigts d'une main dans le monde entier.
Autrefois, lorsque Wang Chong devint Grand Maréchal des Plaines Centrales, tous ces chevaux vaillants avaient déjà disparu.
Ainsi, malgré sa haute position, Wang Chong était demeuré sans destin avec ce genre de montures d'exception.
C'est pourquoi Wang Chong fut véritablement comblé par ce cadeau.
(NdT : Un poulain est un jeune cheval. L'Ombre aux Sabots Blancs est un cheval réel de l'histoire [source : Baidu, bien qu'on doute qu'il puisse flotter sur l'eau]. Il fait partie des Six Grands Chevaux de l'histoire de Chine. L'Ombre aux Sabots Blancs fut monté par Li Shimin [Taizong] et Xue Rengao. On pense généralement que son nom vient de ses sabots blancs et de son corps noir [je ne sais pas pourquoi l'histoire décrit ce destrier à fourrure pourpre, mais elle précise qu'il s'agit d'un croisement]. Il existe une autre interprétation : en hanyu pinyin, c'est Baiti Wu. Un lettré a analysé la question et estimé que Baiti pourrait être une adaptation du mot « bota » en turc. Bota signifie un jeune khan, en référence à la grandeur du destrier. On pourrait donc aussi l'appeler l'Ombre Bota.)