J'ai acheté un bouquet et une bague le lendemain matin et suis retourné à l'auberge. Oui, pour faire ma demande. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. L'auberge de Gadius est un bâtiment ordinaire avec une salle à manger au rez-de-chaussée, Cortina devrait y manger en ce moment même. En entrant et en jetant un coup d'œil, je l'ai repérée assise à une table contre le mur, en train d'avaler des pâtes.
À la voir manger, les oreilles de chat dressées, les joues gonflées comme un écureuil, elle a un air enfantin et mignon. Je me suis précipité maladroitement vers sa table de peur de perdre mon courage.
Gadius a paru surpris de me voir approcher avec un bouquet et l'air déterminé. C'est normal, je viens à peine de me décider hier soir.
Cortina s'est raidie en me voyant arriver. Elle doit savoir ce qui va se passer puisqu'elle voit le bouquet.
À genoux devant elle, je lui ai tendu les fleurs.
« Tina. Epouse-moi. »
Je ne suis pas du genre à tourner autour du pot. J'ai décidé qu'il valait mieux être direct avec elle. Cortina a écarquillé les yeux en me regardant.
Les autres clients étaient perplexes face à mon comportement.
Si c'avait été n'importe quel autre aventurier, ils auraient probablement sifflé et hué. Mais c'est moi qui suis à genoux ici, le célèbre assassin la Lame de l'Ombre. Le plus fort des assassins, dit-on, qui fait pleuvoir des fils mortels au cœur des ténèbres. Si on se moque d'un type pareil, qu'est-ce qui va arriver… Eh bien, tout le monde peut s'en douter.
Cortina agitait les mains comme pour dire quelque chose. Elle a posé sa serviette sur la table en s'essuyant les lèvres en hâte, toute troublée. Pour une raison quelconque, après avoir jeté un coup d'œil autour d'elle, son expression disait qu'elle était furieuse.
« Toi… ! »
Elle a serré le poing jusqu'à le faire trembler. C'est bizarre. Dans ma tête, ça s'était passé tout autrement. J'étais sûr qu'elle ne me détestait pas. Elle a levé le poing comme pour trahir mes attentes.
« Tu sais pas lire l'ambiance, un peu !? »
Sur ce, elle a abattu son poing sur moi, je l'ai évité immédiatement mais c'était ce qu'elle attendait. Avant que je n'esquive, elle m'a envoyé un coup de pied. Je l'ai reçu en pleine figure et j'ai roulé par terre.
« Gadius ! L'addition ! » « O, oui… »
Elle a claqué quelques pièces sur la table avec fracas et ses pas se sont éloignés en quittant l'auberge. J'étais sûr qu'elle me répondrait favorablement. Pourtant, face à cette réaction, je n'ai eu d'autre choix que de revoir mon jugement.
« Elle… me déteste ? »
Pour une raison quelconque, Gadius et les autres clients ont tous secoué la tête face à mon monologue.
« C'est pas le problème, là. »
Les paroles réconfortantes de Gadius ne m'ont pas atteint. Cortina me détestait et je n'arrivais pas à surmonter ce fait. Je ne savais pas comment j'allais pouvoir lui faire face à présent.
Je suis monté dans ma chambre d'un pas lourd et m'y suis enfermé. J'ai déprimé à partir de ce jour. J'agissais normalement, mais je mettais de la distance entre Cortina et moi. Puis, le soir, je noyais mon chagrin dans l'alcool avec Gadius, hors de vue des autres clients.
« Ce salaud de Lyell, putain… » « Tu te défoules sur lui ? »
Gadius, qui est doué pour les relations sociales malgré sa gueule menaçante, me tient compagnie ce soir-là. C'est pour ça que l'alcool coule à flots.
« Mort aux couples. » « Quand c'est toi qui le dis, on peut pas le prendre pour une blague, arrête. » « C'est bon. Je suis jaloux. » « Tu fais pitié à voir. »
J'ai avalé mon verre d'un trait et me suis affalé sur le comptoir. Je tiens pas l'alcool, donc un verre suffit.
« Pitié, fais pas ça tous les soirs. T'es prêt pour demain ? » « Désolé, je pensais en faire une habitude. » « Putain, t'es relou. » « Tina était distante, j'ai raté mon coup ? » « Un truc comme ça. Réfléchis au contexte. »
Ouais, c'était peut-être une mauvaise idée de foncer pendant son repas. Mais c'est entre Cortina et moi, est-ce que ça change vraiment quelque chose qu'elle ait la bouche pleine à ce moment-là ? Et pourtant, depuis qu'elle m'a rejeté, j'ai décidé que ça voulait dire qu'il n'y avait aucun espoir. Tandis que j'étais abattu, Gadius m'a tendu un papier.
« Tiens, regarde ça… J'ai la cote niveau demandes de travail. » « Quoi, t'as pas envie de bosser ? »
En disant ça, j'ai parcouru le papier des yeux. Il y avait une demande d'inspection d'un orphelinat.
« Une inspection d'orphelinat ? » « À la base, c'était une demande que je comptais refiler à des débutants. » « C'est vraiment un boulot pour nous, aventuriers ? » « C'est pas ça, y a pas beaucoup de fonctionnaires dans ce pays et d'un autre côté y a plein d'orphelinats. » « Un contrecoup de la folie du dragon maléfique, hein. » « C'est ça. Beaucoup de gens ont été enrôlés dans l'armée pour soumettre le dragon maléfique, mais maintenant les enfants de ces soldats affluent dans les orphelinats en nombre bien au-delà des capacités d'administration du gouvernement. »
Les pays du nord ont combiné leurs armées pour créer une force de soumission contre le dragon maléfique et ont été écrasés en retour. Mort et représailles. Le nombre de morts a grimpé au-delà de l'entendement et les forces nationales ont atteint le paroxysme de l'épuisement. Le pays a peut-être été reconstruit mais il n'y a pas assez de gens pour le gérer correctement. Et un orphelinat ne peut pas fonctionner sans fonds. La demande consiste à aller visiter un tel orphelinat et observer s'il fonctionne correctement.
« Vas-y avec Cortina et essayez de vous réconcilier. Allez jouer avec des gamins pour changer d'air. » « Q, Quoi !? » « Quoi, elle te déteste pas, tu sais. » « C'est vrai ? »
Je sais pas si ce que dit Gadius est vrai, mais travailler avec elle… ce serait pas si mal. Je veux pas que les choses restent comme ça. Ce serait top si on peut redevenir amis et faire comme si la demande n'avait jamais eu lieu.