Les Carbuncles — je connaissais aussi ce monstre. C'était une Bête Mythique de la taille d'un chat, qui ressemblait à un hamster. Il était pourtant compté parmi l'espèce des Dragons, pour une raison quelconque, et portait une gemme sur le front.
C'était une sorte de Dragon Ball qui servait de matériau à divers objets magiques. Cette gemme avait une valeur immense, disproportionnée par rapport à la faiblesse de la bête. Pour cette raison, on les pourchassait sans pitié dès qu'on les apercevait, et les royaumes les protégeaient souvent.
Naturellement, ils bénéficiaient aussi d'une protection à Raum.
« Donc tu le vises ? » « Bien sûr que non. Je suis venue le protéger, au contraire. J'ai en fait des liens avec les Dragons, tu vois. » « Vraiment ? » « Il y a un Dragon parmi mes serviteurs. C'est un vrai petit amour, en plus. Tu veux le voir ? Tu le veux ? Tu le veux, n'est-ce pas ?¹ » « Ferme-la ! »
J'écarta la déesse obstinée et partis acheter du lait à mon tour. Après s'être fait ignorer par moi, elle s'accroupit et se mit à tracer des caractères sur le sol avec son doigt.
« Tu n'as pas à être si dur. Même moi, j'ai un membre de ma famille ou deux dont je veux me vanter. » « Assez là-dessus ! Donc tu disais que tu voulais protéger ce Carbuncle ? » « Oh non, ce n'est qu'un objectif supplémentaire. Le but principal, c'était le bain. Ce corps se casse assez facilement. Il ne casse pas, ceci dit. » « Lequel des deux, au juste ? » « Je veux dire que je peux mourir vite, mais revenir à la vie tout aussi vite. »
Donc elle est immortelle ? Comme on s'y attend d'une déesse, elle traite une telle capacité comme une bagatelle.
« D'une certaine façon, tu as aussi hérité de ma constitution. » « Je suis immortel, moi aussi ? » « Pas ça… Je veux dire que ta vitesse de récupération est supérieure à la normale. Aussi, ta magie s'accumule vite, tu es faible et sans force. Tout comme moi. » « Hein… »
J'ai même hérité de ses mauvais côtés.
« Attends, je les ai hérités ? » « Oui. Ah, je ne te l'avais pas dit avant ? Tu fais partie de ma lignée. » « Quoi ? » « On pourrait dire que tu es un descendant assez éloigné. C'est pour ça que j'ai veillé sur toi de diverses manières. »
J'étais un descendant de dieu ? C'est pour ça qu'elle m'a tendu la main pendant la réincarnation ? Jusqu'à prêter une arme à mon camarade et lui apprendre à utiliser son Don ?
« Alors peut-être aurais-tu pu prêter main-forte pendant l'extermination du Dragon Maléfique… » « J'avais d'autres chats à fouetter à ce moment-là. Et si j'avais dépêché mes serviteurs, toute la zone du nord aurait pu se transformer en terres calcinées. » « Et pour l'affaire du Dieu Maléfique ? » « À l'époque, ils s'étaient très bien cachés. Même moi, j'aurais eu du mal à les repérer. » « Si tu te dis dieu, remarque au moins ça. » « Ce n'est pas parce que je suis un dieu que je peux tout faire. Ma spécialité, c'est la Création d'Objets et les activités subversives. La collecte de renseignements n'en fait pas partie. » « C'est comme ça ? »
Comme elle le disait, les titres différaient de dieu en dieu. Les domaines qu'ils gouvernaient différaient, comme le Dieu de la Guerre Alec et le Dieu du Vent Hastarl.
« Au fait, quel genre de dieu es-tu ? » « Je suis le Dieu de la Destruction Yuuri.² »
Donc tu es le Dieu Maléfique !? « Comme c'est impoli ! »
Dieu de la Destruction Yuuri. Comme son titre l'impliquait,³ c'était un dieu qui avait autrefois détruit et brisé les Commandements — en d'autres mondes, l'Arbre-Monde qui était la source de la Religion de l'Arbre-Monde.
Les légendes racontent qu'elle l'avait fait pour arrêter le Roi Démon qui recherchait l'immortalité, mais cette conduite en fit tout de même une ennemie de la plus grande religion du monde. Pour cette raison, les croyants de l'Arbre-Monde la reconnaissent comme le Dieu Maléfique. Même Maria la détestait et l'appelait un dieu détestable.
Mais puisque son sang coulait maintenant dans mes veines, est-ce que ça voulait dire que c'était pareil pour Maria ou Lyell ? Ou voulait-elle parler de moi dans ma vie précédente ? Dans un cas comme dans l'autre, c'était une histoire passablement ironique.
« Par ton descendant, tu parlais du moi actuel ou du précédent ? » « Les deux. Bien que le sang se soit déjà pas mal affaibli. » « Bon, ben, voilà encore un secret que je ne pourrai pas révéler. » « Les gens ne seraient pas contents, hein ? Ahaha. » « Y a pas de quoi rire. »
Maria avait de bonnes manières, mais si elle découvrait un jour que j'avais le sang du Dieu Maléfique en moi… Bon, elle ne me condamnerait probablement pas à mort, mais j'imagine mal la tête qu'elle ferait.
« Non, attends. Quelles sont les chances que le moi de la vie précédente et le moi actuel aient tous les deux ton sang ? » « C'est pas si faible, tu sais ? Tu crois que ça fait combien d'années ? Mon sang s'est répandu dans tous les coins du monde. » « T'es quoi, une épidémie ? » « Tu continues d'être impoli. »
D'après les légendes, cela fait environ un millénaire que le Dieu de la Destruction est actif sur la terre. Depuis, la civilisation a progressé, régressé, et s'est arrêtée. Il n'était pas bizarre que la lignée de l'époque se soit répandue partout maintenant.
Quoi qu'il en soit, je comprenais plus ou moins pourquoi elle s'attachait à moi. Quelqu'un de sa lignée avait été embarqué dans l'extermination du Dragon Maléfique et avait réellement accompli l'exploit, alors elle lui accordait un traitement de faveur.
« Bon, je suis reconnaissant que tu m'aies réincarné. » « Tu pourrais me féliciter un peu plus, hein ? Hein ? » « Peut-être si tu n'agissais pas comme ça ! »
Je jetai la bouteille vide dans ma boîte de recyclage exclusive et retournai vers la source chaude. J'avais pu constater que sa présence ici n'avait rien à voir avec moi, donc notre conversation avait eu un sens. Si je la laisse tranquille pendant les deux jours qui nous restent ici, je pourrai probablement éviter de me fourrer dans quelque chose de pénible.
« Ah, oui. Attends une minute. » « Qu'est-ce qu'il y a encore ? »
Interpellé, je me retournai vers la déesse. Elle se tenait là, plusieurs flèches à la main. Toute nue. Rhabille-toi déjà.
« Donne-les à cette fille. Ce sont des flèches en acier. Celles avec des torsions ont un pouvoir de pénétration plus élevé, donc utilise-les avec précaution. » « Je veux dire, elle n'arrive même pas à le tendre encore. »
Je ne pouvais toujours pas lancer un sort de renforcement assez fort sur elle pour qu'elle puisse bander cet arc, donc ce n'était qu'un fardeau pour l'instant. Elle parut s'en rendre compte et sortit un petit bracelet de je ne sais où. C'était un modèle manchette aux gravures délicates.
« Bon. C'est là que ça entre en jeu. Il y a un sort de renforcement dessus. L'effet dure environ trois minutes. Le mot-clé, c'est "Megingjord". » « Megingjord… Qu'est-ce que ça veut dire ? » « C'est un mot d'une autre langue, c'est le nom d'une ceinture qui conférait à son utilisateur une puissance prodigieuse. » « Ça tombe assez bien. »
Pour tester, je le mis à mon bras et prononçai le mot-clé.
« Megingjord — ! »
À mon appel, la puissance afflua et remplit le haut de mon corps. Mon renforcement à moi ne pouvait même pas se comparer à sa puissance. Cette puissance qui débordait… N'était-ce pas aussi un Objet Divin ?
« Ah-ah. » « C'est incroyable… De combien ça amplifie ? »
Je pouvais même soulever le banc du vestiaire d'une main. Avec mon corps frêle.
« Ça peut facilement amplifier par dix. Mais le contrecoup est assez violent… Donc tu ferais mieux de l'annuler vite, tu sais ? » « Hein ? »
Je l'annulai immédiatement comme elle me l'avait dit. L'instant d'après, tout mon corps se mit à convulser comme s'il avait des crampes partout. Bien sûr, la douleur était là pour accompagner le tout.
« F-Fugyaaaaaaaaaa !? » « On ne peut rien créer à partir de rien. Pareil pour la puissance. En d'autres termes — tu empruntes techniquement la puissance. La douleur que tu ressens, c'est le contrecoup de cet emprunt. » « Dis-le… Pluuuuuus tôôôôt ! »
Je hurlais en me tordant de douleur par terre.
« Bon, si ton corps s'améliore, le contrecoup diminuera, et la durée raccourcira aussi. D'ici là, sers-t'en comme d'un outil d'urgence. » « Ngaaaaaaa… »
Finalement, je continuai à rouler par terre pendant les dix minutes qui suivirent, jusqu'à ce que le contrecoup s'estompe.