Je serrai les lèvres, qui menaçaient de former un triangle, et entamai une conversation.
« Vous croyez vraiment qu'il y a des Esprits dans la Tour de l'Horloge, jeune maître ? »
En lâchant tout ce qui me passait par la tête, Rigen mâchouilla un biscuit et répondit :
« …J'aimerais bien y croire. »
« Dans ce cas, j'y croirai aussi. »
Est-ce que je fais ça comme il faut ?
Si je tisse ainsi des liens avec lui, Rigen renoncera peut-être à fuir la maison et au moins me préviendra-t-il s'il arrive quelque chose, non ?
…Non ?
« Euh. »
J'avais préparé cet instant à ma manière.
Ce n'était pas la première fois que j'essayais de me rapprocher des enfants.
Mais le cadet de Charles m'avait appréciée dès le début, tandis que les cousins éloignés de ma mère ne faisaient preuve de respect que parce qu'ils se jugeaient inférieurs en hiérarchie et refusaient de se montrer ouvertement.
Je suis même allée visiter un orphelinat financé par la famille Morgana… mais j'aurais mieux fait de ne pas y aller.
Sept enfants sur dix avaient peur de moi, et deux prirent la fuite sans même me regarder.
Un seul me témoigna quelques faveurs.
« Grande-Duchesse. »
Cet enfant était d'une maturité déconcertante. Envoyer une lettre à la même date chaque mois relevait du prodige.
La missive commençait toujours par la formule « À notre généreux bienfaiteur », et se terminait par un bref compte-rendu suivi d'une liste de dons demandés pour le mois.
Au début, je crus que le directeur de l'orphelinat l'expédiait au nom de l'enfant, mais après enquête, j'appris que ce dernier était célèbre pour être un vrai « radin ».
Porter le surnom de « radin » à son âge était déjà impressionnant. Quoi qu'il en soit, c'était un gamin qui deviendrait quelqu'un d'important.
Ma mère recevra désormais ces lettres, et je me demande ce qu'elle en pensera. Il est fort probable qu'elle surveille cet enfant prometteur…
« Euh, Grande-Duchesse ? »
Ah.
« Oui ? »
Je me dépêchai de revenir à la réalité pour répondre, et Rigen me fixa intensément.
C'était un regard qui cherchait à savoir si mon âme avait bien rejoint mon corps.
« Vous vouliez dire quelque chose ? »
« Et bien… euh… »
Hein ? Je tournai la tête vers Rigen avec un air parfaitement revenu à la réalité.
Rigen avala sa salive péniblement et demanda d'une voix tremblante.
« Qu'est-ce que frère a fait de mal ? »
Ah, je me demandais précisément pourquoi il ne l'avait pas fait.
La femme de chambre attitrée de Rigen tortillait ses doigts et me jeta un coup d'œil.
Gilbert restait surveillé par des chevaliers en rotation même après son arrivée sur le territoire du grand-duc. Je crois que c'était le tour d'Azena en ce moment.
« Euh, tout le monde survole le sujet et ne me donne aucun détail. »
Je posai les avant-bras sur la table et me penchai légèrement vers Rigen.
« Vous avez demandé à Edith, enfin, au grand-duc Edith ? »
« Non… »
Rigen sursauta comme s'il avait commis une faute, mais je ne cherchais pas à lui reprocher quoi que ce soit.
Voyons, je devrais d'abord répondre à sa question.
Je ne pouvais pas lui dire qu'il avait battu quelqu'un jusqu'à la mort et comptait faire pareil avec moi…
Une adaptation douce était nécessaire.
Je mis mon attention sur les livres de Rigen. Je parcourus rapidement de haut en bas la bibliothèque adossée à son bureau.
Il y avait un nombre assez respectable de volumes, bien rangés, quoiqu'en moindre quantité que dans un véritable cabinet de lecture.
Parmi eux, un livre au dos particulièrement coloré attire mon attention.
Je désignai du doigt le titre *Recueil de contes du Nord*, qui semblait mignon, correctement édulcoré et adapté aux sensibilités infantiles.
Rien qu'en le consultant, on devinait qu'il regorgeait de récits où les méchants qui tourmentaient princesses ou princes finissaient pris dans leurs propres filets et châtiés d'importance.
« Il a fait quelque chose de similaire aux méchants de ces livres. C'est pourquoi il est puni. »
Le visage de Rigen devint livide.
« C, cela ne peut pas être… »
Je fus un peu surprise par la vivacité de sa réaction, plus forte que prévu.
N'est-ce pas seulement un recueil de contes ?
Je jetai un coup d'œil à la demoiselle de compagnie, me demandant si je m'étais trompée.
Mais celle-ci, croisant mon regard, m'adressa un signe discret pour confirmer que rien n'était exagéré.
J'avais bien fait d'adoucir les choses. Un garçon de cet âge me semblait avoir un cœur bien plus tendre que je ne l'imaginais.
S'il était déjà si bouleversé par le fait que Gilbert ait agi comme un méchant de conte de fées, je ne pouvais imaginer son état lorsqu'il apprendrait la vérité.
Rigen se mordit les lèvres avec force.
Je déposai ma main sur celle, tremblante, de Rigen posée sur la table.
Je sentis Rigen sursauter, mais je ne retirai pas mon doigt.
« Puis-je vous poser une question à mon tour ? Pourquoi m'avez-vous demandé à moi plutôt qu'à Edith ? »
« …… »
Edith aurait réagi différemment des autres. Il n'aurait pas passé sous silence et aurait tout expliqué avec franchise.
Rigen et moi le savions pertinemment.
« Vous avez peur ? »
Rigen baissa la tête.
« J'ai peur que père ne veuille répudier frère définitivement… »
Même dans le roman, Rigen cachait désespérément ses blessures.
Il laissait Gilbert le battre et s'en prenait à lui-même, arguant que son frère était en colère parce qu'il manquait de valeur.
Des larmes montèrent aux yeux de Rigen, clairs et larges comme ceux d'un lièvre. C'étaient de grosses gouttes limpides.
Il suffirait que je dise un mot contre Gilbert pour les voir couler à flots.
Je tentai de ne même pas soupirer involontairement et apaisai Rigen à coups de carottes verbales.
« Ne t'inquiète pas trop. J'estime habituellement que les immondices sont irrécupérables, mais pour toi, je vais le retourner comme un gant de peau pour qu'il puisse être recyclé, non, réformé. »
S'il passe trente ans retourné dans un fumier, il finira peut-être par ressembler à quelque chose d'humain…
« Merci ! »
Hein ?
« Merci infiniment, Grande-Duchesse ! »
Rigen esquissa un large sourire, illuminant son visage.
Il saisit mes deux mains dans les siennes et les secoua comme lors d'une poignée de main officielle.
Il faisait vraiment preuve d'une positivité désarmante.
Qui aurait cru qu'un enfant aussi pur et innocent se métamorphoserait radicalement en moins d'un mois.
Il me fallait créer beaucoup de souvenirs heureux pour qu'il réalise naturellement les souffrances qui l'attendraient s'il prenait la fuite.
Et surtout, il ne devait absolument pas Éveiller la Bête Magique.
Je retirai délicatement ma main de celle de Rigen.
« J'ignore si je vous ai tenu trop longtemps. »
« Pas du tout. Je peux passer autant de temps que vous voulez pour la Grande-Duchesse ! Je peux même vous faire visiter le château ! »
Quelle réaction contrastée par rapport à celle affichée quand j'étais entrée dans la pièce pour la première fois.
Je regardai Rigen, débordant d'enthousiasme, avec une expression satisfaite et lançai une nouvelle carotte.
« Je vous ferai visiter le château plus tard. Je retourne prendre un modeste thé avec Edith, voudriez-vous venir aussi, jeune maître ? Je sais qu'il vous reste des cours l'après-midi, mais…. »
Le visage de Rigen, qui m'écoutait sérieusement, s'empourpra subitement.
Son visage semble changer de couleur trop souvent, va-t-il bien ?
Je traînai les mots et jetai à nouveau un coup d'œil à la demoiselle de compagnie. Cette femme, d'une vingtaine d'années à peine, fit un signe pour indiquer qu'il n'y avait aucun problème.
Je haussai un sourcil à cette réponse, mais conclus ma phrase.
« …si vous avez du temps libre. »
Tandis que nous exchangeions des regards avec la servante, Rigen, qui bondissait sur place le visage rouge, demanda avec excitation.
« P-Puis-je vraiment vous accompagner?! »
« Bien sûr. Je te ramènerai juste avant le début de tes cours. »
« Dans ce cas, je vais aller me changer ! »
Hein ?
« Tes vêtements suffisent, ils sont déjà propres ? »
Il n'avait aucune trace sur lui, mais Rigen était plus résolu que jamais.
« Non ! Je dois mettre mes nouveaux vêtements ! »
J'avais l'impression de regarder un élève de primaire incapable de dormir la veille d'une excursion vers un lieu spécial, une fois par an.
Edith, comme tu as peu fréquenté cet enfant…
« Alors, j'attendrai dehors. »
Une fois sortie, je chargeai Sera de monter en premier.
Je pensais que les préparatifs du thé prendraient du temps, mais Rigen apparut plus vite que prévu.
Je fixai en silence le garçonnet de huit ans, aux cheveux parfaitement peignés et dégageant une odeur légère.
Son visage, affété à la vitesse de la lumière, rayonnait.
« Euh, jeune maître ? »
« Oui ! »
« Vous portez une cravate ? »
« Je suis prêt ! »
« L'insigne doré sur votre épaule ne pèse-t-il pas lourd ? »
« E-euh, ça va ! »
Rigen, magnifiquement habillé comme pour se rendre au Palais Impérial, répondit avec fermeté.
Il s'était visiblement investi dans sa tenue avec bien plus d'ardeur que lors de notre première rencontre, ce qui suscita en moi un léger sentiment de trahison, mais je décidai de l'encaisser car j'étais une adulte.
Je lançai alors la troisième carotte.
« Désormais, je veillerai à ce que vous rencontriez Edith si souvent que vous n'aurez plus besoin de vous affubler ainsi. »
Les cils de Rigen frémirent sous l'émotion.
« Grande-Duchesse…, ah, tiens-toi, je ne veux pas que mon nez coule. »
Je récupérai Rigen, qui recouvrait son calme, et montai dans la pièce où se trouvait Edith.
L'homme, qui diffusait une aura divine malgré son visage de Roi Démon, affichait une mine quelque peu mécontente.
« Je suis ravi que tu sois venue me retrouver une fois de plus, mon épouse. »
Il semblait encore rancunier que je soie sortie avant la fin de l'explication de Rigen.
« Tu n'as pas été blessée, j'espère ? »
« Je suis plus sensible que tu ne le crois. »
Edith prononça une phrase si invraisemblable qu'un chien passant devant la porte n'y aurait cru sous aucun prétexte, avant de faire un geste.
« Rigen, entre. »
Rigen, demeuré derrière moi, avança sur la pointe des pieds le visage illuminé.
Il se tint hésitant devant la table, sans trouver le cran de s'asseoir à côté d'Edith.
Bon, il semblait déjà assez heureux comme ça.