Je fus si stupéfaite que ma bouche se dessina en triangle pendant que j’observais les lieux.
Le palais grand-ducal, qui paraissait à l’extérieur comme une geôle d’encre attaquée par une pieuvre géante, mais regorgeait à l’intérieur de décorations aux tons crème, semblait bien entretenu, au moins dans ses murs.
Aucun mobilier ne datait particulièrement, il n’y avait pas une once de poussière nulle part, comme si on passait le balai tous les jours. Même ainsi, c’était excessif.
Où était le majordome en chef ? Il me fallait d’abord trouver celui qui dirigeait la gestion de ce château.
C’était alors que je pris la première décision qu’exigeait ma nouvelle fonction de grande-duchesse.
À ce moment-là, un garçonnet beau comme un ange s’avança accompagné d’un homme âgé.
L’enfant, aux cheveux argentés et aux yeux cerise étincelants, inclina la tête.
« De retour, Père. »
Rigen boutonnait sa tenue jusqu’au menton. Les nouveaux vêtements parfaitement ajustés lui donnaient une allure mature et rangée.
Mais il restait avant tout un enfant de huit ans. Enfin, il est mignon, alors tant mieux.
Bientôt, Rigen m’adressa la parole à son tour.
« Enchanté de faire votre connaissance pour la première fois, Grande-Duchesse. Je m’appelle Rigen Calakis. J’ai hâte de vous rencontrer enfin. Je… je compte encore bien des lacunes, mais je ferai de mon mieux, alors merci de votre indulgence. »
Ah bon.
Il n’a pas l’habitude d’être comme ça, non ?
À son âge, autant que je sache, Rigen adorait jouer : un enfant turbulent et plein de vie qui revenait couvert de bleus sans même s’en rendre compte après avoir couru partout.
Si les faits se déroulent comme dans le roman, sa personnalité changera radicalement dans un mois.
Pour l’instant toutefois, Rigen n’était qu’un gamin indifférent au monde extérieur, incapable de curiosité, qui ne cherchait qu’à s’amuser.
Je souris largement à Rigen, qui s’appliquait tant soit peu à jouer l’innocent.
« Enchanté, Jeune Maître. J’espère pouvoir compter sur notre collaboration. »
Par la suite, la maîtresse de maison, les valets ordinaires et les filles de chambre commencèrent à me saluer en chœur.
Je gardais surtout le majordome en chef sous surveillance quand Gilbert fit son apparition en entrant par derrière.
Il arborait la même chevelure argentée et les mêmes yeux roux que Rigen.
Son visage s’était légèrement creusé, mais le regard acéré qu’il me lança trahissait toujours sa vivacité.
Je vois. Il a donc décidé de me vouer une haine pure et simple.
Il ne daigna même pas jeter un coup d’œil vers Edith.
Gilbert, qui s’était approché d’un pas assuré, ouvrit la bouche.
« Rigen. »
Les yeux de Rigen s’écarquillèrent.
« G, Grand frère ? »
Un mélange de gêne et de joie filtrait dans la voix tremblante de Rigen.
J’imaginais déjà à quel point cette relation fraternelle finirait par me faire sortir de mes gonds.
« Tu me l’appelles maintenant ? »
« La Grande-Duchesse est l’ennemie de notre famille. Ne lui fais jamais confiance. »
Voyez ce qu’essaie de foutre ce connard. Est-ce que je viens de voir son visage se tortiller comme s’il allait vomir à l’évocation du titre de « Grande-Duchesse » ?
Une vengeance tout sauf mature, strictement enfantine. Enfin, il avait été trop silencieux jusque-là. Surprenant qu’il ait réussi à garder son calme jusqu’à présent.
Tout le personnel figea devant l’éclat soudain de Gilbert.
Trop absorbés à déchiffrer nos mines respectives, je m’employai à rassurer Rigen d’un sourire compatissant.
« Pas du tout, Jeune Maître. Si j’étais vraiment l’ennemie de la famille Calakis, ne vous aurais-je pas amené Gilbert en pièces détachées ? »
Il eut du mal à avaler devant cette explication convaincante. D’ailleurs, il reculait lentement.
Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu recules ? Je tenais vraiment à m’entendre avec toi.
Je lançai un regard à Edith pour qu’il m’explique. Il rigolait à s’en décrocher la mâchoire et demanda :
« Eve, tu n’es vraiment pas très populaire auprès des gamins, dis-donc ? »
J’étais sur le point de répliquer « Et toi ? », mais Rigen fila se cacher derrière le dos d’Edith.
« Wow, traître… »
Soit dit en passant, je n’avais jamais été proche des enfants, ni dans ma vie passée ni dans celle-ci.
Généralement, on considère les enfants comme des mineurs de moins de treize ans.
C’est l’âge des mille interrogations et des peurs infinies ; à défaut de vigilance, je risquais fort de rentrer dans la case « choses effrayantes ». Ce qui poserait problème. Bien sûr.
Mon but dans la vie, évidemment, est de vivre confortablement et heureux, en dépensant l’argent à flot.
Même si organiser une orgie sur le cadavre de Gilbert tentait sacrément mon appétit.
Bref, je nourrissais aussi le vœu discret que Rigen, protagoniste masculin du roman, souffre un peu moins.
Dans le roman original, Rigen avait enduré toutes sortes de malheurs dès son plus jeune âge. Comme je ne l’avais pas lu jusqu’au bout, je savais même pas s’il obtenait une fin heureuse.
La vapeur s’élevait de la baignoire. Je laissai mon corps épouser l’eau brûlante et appelai Sera.
« Sera, as-tu bien emballé le cadeau ? »
Ma voix résonna.
La salle de bain, que j’avais repérée pour me reposer et m’éloigner un instant de Rigen, était immense.
Des joyaux scintillants tenaient lieu de lustres, et une statuette de chat déversait l’eau chaude directement dans la baignoire.
Encore des chats…
Mon idée de la « grande famille Calakis, combattant les Bêtes Magiques et règnant sur les terres stériles » venait de voler en éclats.
Edith se contentait de regarder, tandis que celui qui gérait le palais grand-ducal avait décoré chaque recoin avec des félins.
Les rumeurs auraient-elles déjà atteint la noblesse voisine ?
Bien sûr, le simple fait de côtoyer Edith une seule fois suffisait à leur couper l’envie de profiter de faiblesses éventuelles…
Mais il était un peu triste de voir s’effondrer en un instant l’image solennelle et absolue du duché grand-ducal Calakis, oubliée à la capitale mais pourtant imposante dans le Nord, parce qu’on avait remplacé les motifs traditionnels par des chats.
J’eus envie d’enfouir mon visage entre mes mains lorsque Sera répondit prudemment.
« Vous parlez du pot-de-vin, non, du cadeau pour Jeune Maître ? »
Oui, ça même. Je le lui offrirai au dîner.
« Est-ce qu’il est censé accepter tel quel… ? »
La réaction de Sera me mit mal à l’aise.
« Tout le monde adore ça, non ? »
« Eh bien oui… Enfin, c’est l’intention qui compte ! »
« Sera, ton air me donne des soupçons. »
« Hahaha… Bref, c’est un cadeau que la Grande-Duchesse a préparé de tout son cœur, alors je doute qu’il le déteste. Bref, vous avez écrit une lettre manuscrite parce que vous teniez vraiment à vous entendre avec Jeune Maître, non ? Il comprendra la sincérité de la Grande-Duchesse. »
Sera, qui enchaînait les « bref » à un rythme suspect, tendit rapidement les bras avant que je puisse ouvrir la bouche.
« Je vais te laver les cheveux. Je suis soulagée qu’ils ne soient pas abîmés. »
« Parce que quelqu’un me les brosse tout le temps. »
Je pensai à Edith, qui venait de mettre mes cheveux en chignon et en semblait satisfait.
Pourquoi Rigen obéit-il si bien à Edith ? Devrais-je lui demander son secret ?
L’enfance de Rigen dans le roman filait vite, se limitant à des scènes précises quand la trame l’exigeait. Du coup, j’ignorais totalement quels étaient ses goûts à cette époque.
L’incident censé se produire dans un mois était d’importance considérable, mais il restait difficile d’en connaître les détails.
Le point de départ de cet incident était la fugue de Rigen.
Dans *Le Croissant de Lune d'Esmeralda*, Rigen fuyait le nid familial lorsque Maybia arriva pour la première fois dans le Nord.
Ils se rencontrèrent au marché, mais Maybia ne soupçonna pas que le garçon masquant volontairement son identité n’était autre que Rigen Calakis.
Elle laissa donc filer Rigen, qui l’avait bousculé, et en regretta plus tard.
Alors que les heures s’écoulaient sans issue et que l’aube approchait, l’incident éclata.
Pendant que les chevaliers du grand-duc fouillaient frénétiquement la forêt toute la nuit à sa recherche, une Bête Magique se réveilla.
Le roman se contentait de dire : « Rigen l’a réveillé. »
Les chevaliers réussirent à neutraliser la Bête Magique, mais la plupart en sortirent grièvement blessés.
Par ailleurs, les villageois durent évacuer loin, et la seule forêt environnante fut réduite en flammes et mit des années à se régénérer.
À cause de cet événement, Rigen devint extrêmement taciturne pendant un temps.
Il faisait des cauchemars chaque nuit, et sa personnalité changea radicalement.
C’était si difficile de le voir sourire que certains blaguèrent en disant qu’il portait un masque.
Ce n’est que grâce aux tentatives quotidiennes de Maybia pour lui parler et le réconforter qu’il finit par aller mieux.
Mais le roman est déjà parti sur de mauvaises rails, non ?
Je me suis mariée un mois plus tôt que Maybia dans le livre. Il y avait ample temps.
Je connais les événements à venir, même approximativement : fallait-il absolument que Rigen traverse pareille épreuve et ait à gérer les conséquences ?
Avant d’être le protagoniste masculin, Rigen n’était qu’un enfant de huit ans.
Edith, par ailleurs, ne semblait plus prêt à vivre reclus comme dans le roman.
*Gilbert et Rigen me seront profondément reconnaissants de les avoir tenus en vie jusqu’ici.*
Toutefois, ce qu’avait déclaré Edith m’inquiétait un peu…
« Je vais vous sécher, Votre Altesse. »
Quand je repris mes esprits, Sera s’était reculée et me fixait avec une moue boudeuse.
Je contemplai machinalement la serviette que la maîtresse de maison avait apportée. Un charmant dessin de chat y était brodé.
Il semblait donc que les chats soient plus nombreux que les humains dans ce château.
« Y en a-t-il d’autres ? »
La maîtresse de maison en apporta plusieurs d’un coup.
Toutes identiques à part la nuance de tissu, elles arboraient toutes des félins.
Ça, c’en est trop.
« Qui est l’instigateur ? »
La maîtresse de maison saisit la portée de ma question et répondit avec déférence.
« Le comte Elliot supervise la gestion du château. »
Voilà donc le type qui impose ses goûts personnels dans la demeure de son supérieur.
Je répondis d’un sourire diabolique.
« Dis-lui que je désire discuter affaires importantes avec lui et le voir dès l’aube demain. »
« Oui, Votre Altesse. »
Je me séchai les cheveux et revêtis une robe d’intérieur.
Malgré le vent froid qui soufflait dehors, les installations techniques de la capitale maintenaient une chaleur constante à l’intérieur du palais grand-ducal.
Que l’image vénérable du duché grand-ducal Calakis soit brisée n’y changeait rien : leur fortune colossale restait intacte.
Mes préparatifs achevés, je saisis la boîte-cadeau destinée à Rigen et descendis dans la salle de banquet.