Tard dans la nuit, dans les rues de la Capitale Impériale Borealy. Lin Qi et Kouen progressaient furtivement dans les rues d'encre, emmitouflés dans leurs manteaux, comme deux voleurs s'infiltrant par portes et fenêtres. Parfois, des Dragons passaient au galop, et les deux hommes se jetaient prestement dans les ombres le long de la rue pour échapper au regard vigilant des Dragons.
Quelques instants plus tôt, Lin Qi avait payé un casse-croûte de nuit dans une petite taverne près de la porte arrière de la Cinquième Université, puis Kouen l'avait entraîné en promenade, cap sur le quartier est par une rue mal éclairée.
Les Dragons et les Casques de Cuivre leur avaient causé bien des ennuis en chemin. À maintes reprises, ils avaient dû se cacher piteusement pour ne pas être repérés dans leurs activités suspectes. Kouen ne put s'empêcher de grommeler et de maudire, rejetant tout le tort sur ces maudits voleurs — il y avait eu le cambriolage au N°1 avenue Shenghui, le vol de la Couronne au Palais de la Victoire, et ensuite plusieurs Descendants Divins de la capitale s'étaient mis dans de beaux draps les uns après les autres. Désormais, la sécurité dans la capitale était bien plus stricte qu'auparavant.
Si la force de Lin Qi n'avait pas largement surpassé celle des Dragons et des Casques de Cuivre, et si sa puissance mentale ne s'était pas étendue sur des dizaines de mètres pour détecter leurs mouvements à l'avance, ils se seraient fait prendre maintes et maintes fois déjà.
« Que les Dieux maudissent ces putains de voleurs, pour qu'ils ne posent plus jamais les yeux sur une belle pièce d'or ! » maugréa Kouen en baissant la tête, hâtant le pas aux côtés de Lin Qi. Lin Qi se frotta le nez, un brin gêné. On aurait dit que toutes les grandes affaires de la capitale ces temps-ci le concernaient ? Kouen le maudissait, lui ?
Ils avancèrent prudemment un long moment, pour enfin atteindre la fameuse place du Lys d'Or dans le quartier est.
Cette place avait longue histoire, existant depuis la fondation de la capitale impériale. Autour de cette place plutôt petite s'élevaient nombre des plus grandes banques du Continent, surtout toutes les grandes banques de l'Empire — leurs sièges y étaient tous installés.
Toute banque pouvant s'offrir un immeuble indépendant près de la place du Lys d'Or était un géant capable, d'un seul coup, de déstabiliser un pays pour un temps. On disait jadis que si toutes les banques de la place du Lys d'Or de l'Empire de Gaule s'unissaient, leur seule richesse pouvait renverser un empire.
Kouen avait amené Lin Qi là en pleine nuit. Lin Qi ne put s'empêcher de lui jeter un regard soupçonneux.
« Mon très estimé professeur, vous ne comptez pas dévaliser les coffres-forts d'ici, si ? » Lin Qi cligna rapidement des yeux, fixant intensément le professeur Kouen. Dans toute la capitale, la place du Lys d'Or était la seule zone interdite dont la sécurité surpassait celle du Palais de la Victoire. Grâce à la puissance financière de ces grandes banques, la sécurité quotidienne de toute la place du Lys d'Or était assurée par un groupe mercenaire compétent et puissant.
« Massacre » — tel était le nom du groupe mercenaire gardant la place du Lys d'Or. C'était aussi le seul grand groupe mercenaire officiellement reconnu par l'Empire de Gaule. Son histoire remontait à la Guerre Centenaire des Terres et des Îles, où « Massacre » avait apporté une aide considérable à l'armée impériale durant ce conflit brutal.
Mise à part les autres considérations, le seul nombre de Guerriers de rang Céleste que « Massacre » postait place du Lys d'Or était de douze ! D'ordinaire, seulement quatre de rang Céleste étaient en poste au Palais de la Victoire, ce qui faisait de la puissance défensive de la place du Lys d'Or le triple de celle du Palais de la Victoire !
Lin Qi était curieux. Le professeur Kouen pouvait-il être un maître sans égal, caché, capable d'abattre sans effort douze de rang Céleste ?
Kouen le dévisagea, agita son bras grêle et toussa bas deux ou trois fois. « Des sottises, Lin Qi ! Aujourd'hui, je veux te donner une leçon extra-scolaire spéciale. Je veux que tu comprennes une chose — le pillage n'a pas toujours à se faire par la violence ! »
Secouant sa cape, Kouen guida Lin Qi vers un bâtiment en granit de l'autre côté de la place.
Même en pleine nuit, la place du Lys d'Or restait brillamment éclairée. Une rangée de lampadaires ceinturait la place, et les réverbères illuminaient le moindre détail. Quelques voitures étaient garées devant certains immeubles, et sur chacune pendait un blason familial reluisant.
Lin Qi passa ces blasons en revue. Tous appartenaient à des familles nobles tristement célèbres. Mais Lin Qi ne comprenait pas — ces nobles avaient-ils l'habitude de faire des affaires au milieu de la nuit ? S'ils devaient venir place du Lys d'Or de nuit pour des tractations secrètes, pourquoi affichaient-ils leurs blasons ?
Quelques gardes en armure bleu clair se tenaient près d'une fontaine, non loin, observant Kouen et Lin Qi d'un air froid. Sur toute la place du Lys d'Or, seuls ces deux-là avaient l'air le plus suspect et ne semblaient pas fréquentables. Ils portaient de lourdes capes, le corps entièrement masqué par les amples capes épaisses, dégageant une aura de malfaisance sous quelque angle qu'on les regarde.
Deux des gardes semblèrent entamer une marche désinvolte vers eux, mais avant qu'ils n'arrivent, Kouen avait déjà mené Lin Qi devant cet immeuble. Lin Qi examina le bâtiment ; sur sa porte principale était incrusté un large blason en or pur. D'après le motif, c'était la fameuse Banque de l'Éléphant au Sapin d'Argent de l'Empire.
Kouen frappa lourdement à la porte de la Banque de l'Éléphant au Sapin d'Argent. On entendit des pas à l'intérieur, puis, accompagnés du bruit sourd d'un mécanisme, une petite porte s'ouvrit sur le côté de la porte principale, juste assez large pour laisser passer une personne. Kouen marmonna quelques mots tout bas et fit passer Lin Qi par la petite porte. Le vieillard maigre qui avait ouvert sortit, retira un blason et le montra aux deux gardes qui approchaient. Ceux-ci rebroussèrent chemin lentement.
La petite porte se referma derrière eux. Le vieillard maigre guida Lin Qi et Kouen le long d'un corridor faiblement éclairé, sinuant à travers plusieurs tournants jusqu'à une pièce si lumineuse qu'elle en était aveuglante.
Plusieurs hommes d'âge mûr, bien mis, étaient assis derrière une longue table. Kouen tira Lin Qi pour l'asseoir face à eux, les deux parties se faisant face par-dessus une table d'un mètre de large sur trois de long.
« Honorables invités, conformément à votre rendez-vous, nous avons tout préparé », dit l'un des hommes d'âge mûr, en apparence imperturbable devant l'étrange tenue de Lin Qi et Kouen. D'un air enjoué, il posa un grand sac carré en cuir sur la longue table.
Kouen'ouvrit le sac de cuir et examina les quelques contrats qu'il contenait sous la lumière vive, puis hocha la tête, satisfait. Il tapota légèrement la table et chuchota quelques mots à Lin Qi. Lin Qi sortit vivement les billets d'or, compta dix-huit millions de pièces d'or, et les tendit aux hommes d'âge mûr de l'autre côté de la table.
Ces derniers vérifièrent avec efficacité et soin les billets d'or que leur tendait Lin Qi, puis esquissèrent simultanément des sourires à la fois joyeux et quelque peu secrets. Ils hochèrent solennellement la tête vers Lin Qi et Kouen, puis quittèrent la pièce avec les billets d'or.
Peu après, Kouen emmena Lin Qi quitter prestement la Banque de l'Éléphant au Sapin d'Argent. Profitant de l'ombre du bâtiment, ils passèrent dans la banque voisine.
Même scénario. Kouen fit entrer et sortir Lin Qi des sièges de ces grandes banques une bonne douzaine de fois, échangeant tous les billets d'or de Lin Qi contre divers contrats. En à peine plus d'une heure, le total de Lin Qi, près de cent millions en billets d'or, fut entièrement dépensé, remplacé par une épaisse pile de contrats dans les mains de Kouen.
« Professeur Kouen, qu'est-ce que vous projetez de faire ? » Lin Qi se sentait à la fois affligé et inquiet. Que tramait exactement Kouen ? À quoi servaient ces contrats ? Près de cent millions de pièces d'or ! Lin Qi n'avait jamais dépensé d'argent avec une telle prodigalité. Même la dernière fois chez Enfer Marteau-de-Fer, s'il avait dépensé beaucoup de pièces d'or, il en avait eu pour son argent en armes et équipements militaires en quantité.
Mais les agissements de Kouen cette fois étaient tout bonnement bizarres.
Kouen offrit un sourire mystérieux et pointa du doigt un bâtiment entièrement fait d'acier volcanique noir, de l'autre côté de la place du Lys d'Or.
« Voici notre cible, la Banque Mur-de-Fer ! » L'expression de Kouen était étrange, et il mordilla sa moustache avec une pointe de fierté. « La Banque Mur-de-Fer, la véritable bouée de sauvetage économique du Prince Aîné Toulouse. Elle a démarré en levant des fonds militaires pour divers pays du Continent vers la fin de la Guerre Centenaire des Terres et des Îles, et est aujourd'hui l'une des banques les plus puissantes du Continent. »
Il tapota fermement les contrats en main et plissa les yeux d'un rire froid. « Les contrats que je t'ai fait payer sont tous des accords de prêt internes entre la Banque Mur-de-Fer et d'autres banques. »
Lin Qi écouta en silence l'explication de Kouen, puis fut si saisi par l'appétit démesuré de ce dernier qu'il en eut des sueurs froides sur tout le corps.
D'après Kouen, ces banques — qu'il s'agisse de banques familiales privées ou de banques adossées à l'État — étaient toutes des monstres insatiables. En général, les gens du Continent déposaient leurs pièces d'or dans les banques, qui émettaient des billets d'or pour ces pièces, prélevant des frais de change lors de l'encaissement. Pour le quidam, cela semblait la seule source de revenus des banques.
Mais pour poursuivre le profit, comment les banques auraient-elles pu garder bêtement de reluisantes pièces d'or enfermées dans leurs coffres ?
Même si un million de billets d'or étaient échangés contre du numéraire ou d'autres dénominations, à combien pouvaient bien s'élever ces frais ? Un grand banquier pouvait dépenser autant en un seul dîner. Alors les banques utilisaient les pièces d'or que d'autres stockaient dans leurs coffres pour accorder des prêts, prêtant à des exploitants de diverses industries et en tirant de forts intérêts.
Mais peu à peu, l'appétit de ces banquiers grandit. Ils découvrirent avec joie que nul ne pouvait savoir exactement combien de pièces d'or se trouvaient dans leurs coffres ! S'ils n'avaient que dix millions de pièces d'or en réserve, mais émettaient des billets d'or d'une valeur faciale de cent millions, et utilisaient ces billets pour investir, ils pouvaient encore engranger d'énormes intérêts !
Ainsi, le volume de billets d'or émis par ces banques grossit de plus en plus. Comme les gens ordinaires s'étaient habitués à la commodité des billets d'or, personne ne trimballerait de lourdes pièces d'or comme le faisait Lin Qi ! Par conséquent, tant que personne n'ouvrait leurs coffres, les billets d'or qu'ils émettaient valaient autant que de vraies pièces d'or.
Donc, les billets d'or devinrent de plus en plus nombreux, dépassant de loin le nombre réel de pièces d'or dans leurs coffres !
Donc, occasionnellement, certains clients retiraient de grosses sommes en numéraire pour diverses raisons.
Et quand les coffres n'avaient plus assez de pièces d'or, certaines grandes banques empruntaient du numéraire à des banques avec lesquelles elles avaient de bons rapports.
Ou bien, lorsqu'elles engageaient certains investissements ou prenaient des participations, ces banques se prêtaient aussi entre elles.
En bref, les affaires ici étaient fort complexes.
Et le professeur Kouen, en obtenant tant de contrats de prêt de la Banque Mur-de-Fer, voulait avaler la Banque Mur-de-Fer tout entière !
La Banque Mur-de-Fer, qui pouvait figurer dans le top dix sur l'ensemble du Continent !