« Grand-père », dit-elle.
Bien que Valia ne fût noble que de nom, elle n'éprouvait aucune gêne à appeler Carl « grand-père ». Carl était un roturier, mais cela lui était égal. Carl tourna la tête vers Valia lorsqu'elle parla.
« Qu'est-ce que le bonheur d'une femme ? Est-ce rencontrer quelqu'un de bien et faire un beau mariage ? » lui demanda-t-elle.
« Qu'est-ce que tu entends par le bonheur d'une femme ? Le bonheur est le bonheur. Rencontrer quelqu'un de bien et mener une bonne vie, c'est ce que veulent les hommes comme les femmes », répondit Carl.
« Je vois. »
« Si tu dois souhaiter le bonheur, souhaite quelque chose de plus concret. Pas une chose démodée dans ce goût-là. »
« Cela se réalise, quand on le souhaite ? » s'interrogea Valia.
« Dans mon cas, oui. »
« Grand-père, qu'avais-tu souhaité ? »
« Ce n'est pas assez grand pour qu'on le raconte », répondit Carl sans détour.
« Vraiment ? Moi je vais faire un vœu immense, alors je peux te le dire, grand-père ? »
« Quel est ton vœu ? »
« J'espère que le bras de grand-père ne pourrira pas », dit Valia.
« Bon sang ! Ne dis pas des choses aussi effrayantes ! » s'exclama Carl.
Valia gloussa. Mais dans le même temps, un coin de son cœur s'affaissa. C'était sans doute parce qu'elle savait que cette vie simple mais paisible se briserait dans un an environ. Valia serait réellement malade à en mourir. Même avec l'argent qu'elle aurait patiemment économisé, une fois payés le traitement hors de prix et les frais de soins, il ne resterait pas grand-chose. Et elle ne serait pas la seule à en souffrir. Ce serait dur pour Carl aussi.
'La lettre.'
Répondre à la lettre qui portait le sceau impérial était pour l'heure sa meilleure voie. Plus les circonstances de la vie pèsent lourd, plus vite on arrive à une réponse. Valia arrêta sa décision dans le court moment qu'elle mit à finir son ragoût. Pour être exacte, elle l'avait prise après ce que Carl avait dit.
« Je devrai partir demain », annonça Carl au milieu du repas.
'Oh… C'est déjà l'heure ?'
C'était une chose familière à Valia depuis cinq ans. Carl ne restait jamais longtemps à la maison. C'était donc ainsi, Carl partait lui aussi. Alors elle pouvait bien, une fois ou deux, prendre un autre chemin.
« Grand-père », dit Valia.
« Pourquoi tu m'appelles ? » répondit Carl.
Valia voulut dire : « Je compte partir moi aussi », mais elle referma bientôt la bouche.
'Je ne sais même pas où aller.'
Si les choses se déroulaient comme la fois précédente, elle irait à l'Empire de Ghel, mais dans le cas contraire, elle ne savait pas vers où se tourner. À vrai dire, jusqu'à l'arrivée de l'épouse du marquis Garth à Ghel, l'issue de la mystérieuse sélection des princesses demeurait inconnue.
« Rien », murmura Valia.
« Quoi ? Pourquoi tu te tais d'un coup, petite sotte ? » demanda Carl.
Valia eut un large sourire et changea de sujet. « Après ton départ demain, quand comptes-tu revenir ? »
« Je resterai un peu plus longtemps cette fois. Cela ne dépassera pas un an, alors ne t'inquiète pas. Je t'écrirai », la rassura-t-il.
« Entendu. Sois prudent, je t'en prie. »
« C'est promis. À mon retour, ce sera la saison parfaite pour manger un ragoût à la crème. »
Valia hocha la tête. Le temps que Carl revienne, Valia ne serait plus dans cette maison.
Le repas fut vite achevé. Tandis qu'elle entendait Carl faire la vaisselle, Valia trempa la pointe de sa plume dans un encrier. Elle rédigea sa réponse à la sélection des princesses.
Ce fut le lendemain.
Des gens du royaume vinrent.
─────
C'était un vieux château magnifique. Même dans l'Empire de Ghel, c'était une demeure dont la taille ne le cédait qu'au Palais impérial. La façade chargée d'histoire et le vaste jardin offraient un spectacle imposant. Une demeure aussi immense ne pouvait avoir qu'un seul maître.
Le marquis Schuden Garth.
Le Grand Prêtre, assis en face de lui, ouvrit la bouche.
« Votre Excellence, êtes-vous toujours en colère ? »
« Je ne suis pas en colère, je suis simplement stupéfait », répondit brièvement le marquis.
Ils se trouvaient dans le salon de réception de la maison du marquis Garth. Assis à la place du maître, celui-ci retint un soupir et rejeta ses cheveux en arrière. Ses doigts ratissèrent sa chevelure d'un blond tirant sur le roux. C'était un homme d'une beauté telle qu'on peinait à en détacher les yeux, même entre hommes, mais à cet instant il semblait fort mal à l'aise.
« Votre Excellence », répéta le Grand Prêtre. Il était venu de son propre pas jusqu'au manoir du marquis, et pourtant il paraissait indifférent. « Dans toute l'histoire, il n'y a eu que fort peu d'occasions de recevoir des oracles aussi clairs que celui-ci. Comprenez qu'il s'agit d'une générosité aussi vaste que les fleuves et les mers. »
Le visage du marquis demeura sans expression, mais en son for intérieur il marmonna un blasphème.
Il n'y avait pas longtemps que le Grand Prêtre avait reçu l'oracle. Les oracles n'étaient d'ailleurs pas si rares. Cette fois, cependant, le contenu de celui-ci était extraordinaire. Y avait-il jamais eu message aussi clair, alors que les oracles étaient d'ordinaire aussi abstraits que la forme d'une eau tachée de peinture ? Non, jamais. Les prêtres passaient d'habitude leurs jours et leurs nuits à tenter d'interpréter ces oracles abstraits. Le Grand Prêtre ne pouvait pas se permettre de lambiner après avoir reçu de Dieu une volonté claire et résolue.
Le Grand Prêtre avait aussitôt demandé une audience à l'empereur de l'Empire de Ghel. Il avait même obtenu une audience privée. La rencontre s'était tenue dans un salon de réception secret, vide de toute présence hormis des serviteurs sourds, et le Grand Prêtre n'avait dit qu'une seule phrase à l'empereur.
« Nous devons chercher l'épouse du marquis Garth. »
Le marquis Garth n'était pas marié, mais peu importait : c'était un parti fort recherché et il ne serait pas difficile d'arranger des noces.
Le Grand Prêtre suggéra une méthode étrange et compliquée. Toutes les dépenses seraient réglées par le temple, et la Cour impériale n'aurait qu'à faire l'annonce. Le marquis supposait que ceux qui remuaient ciel et terre pour accomplir la volonté de Dieu donneraient bien davantage. De fait, plusieurs reliques sacrées de grand prix avaient déjà été offertes. À tel point qu'on aurait pu acheter sans peine un château dans la capitale.
« Faites céder le marquis, cette fois. »
« Votre Excellence, ce sont les paroles de Dieu. Coopérez, juste cette fois. »
L'empereur et le Grand Prêtre s'étaient montrés d'une extrême insistance. Un pli se forma entre les yeux du marquis Garth au souvenir de ce moment. Quel genre d'oracle était-ce donc ? Le marquis ne croyait pas en Dieu. Non, il ne croyait en personne, pour commencer. Il ne pouvait même pas se faire confiance à lui-même, alors comment faire confiance aux autres ?