« Il n'y a aucune certitude que tu posséderas un jour une emprise véritablement décisive sur le trône », remarqua Yuls d'un ton glacial.
L'expression de Claude s'assombrit. « C'est une tentative de se moquer de moi ? »
« Je me contente de décrire la réalité telle qu'elle est », répondit Yuls.
Un rictus aux lèvres, Claude savait que réaliser ses objectifs était bien plus ardu à cette époque qu'à celle de ses ancêtres, mais il n'avait pas l'intention de se laisser patronner par Yuls. Ce dernier, toutefois, ressentit le besoin d'épiloguer sur le déclin de leur pouvoir.
« L'ère de l'autorité royale absolue est une relique du passé », continua Yuls. « À cette époque, la Couronne étendait ses frontières, tenait sa place dans l'Union Continentale et voyait son trésor déborder des richesses du commerce. Les triomphes militaires permettaient une centralisation totale. Ils avaient même le luxe de déplacer la capitale à l'intérieur des terres, à Ionad, pour échapper aux menaces navales. Mais regarde les conséquences de ces choix. »
Claude haussa les épaules avec dédain. « Ionad est une ville confortable, non ? »
« C'est le seul endroit qui le soit », rétorqua Yuls. « Vider le trésor pour bâtir une capitale au milieu de nulle part était une mission suicide sur le plan fiscal. Puis le père de Luigi est mort, et ton père n'a réussi à s'emparer du trône vacant qu'en s'appuyant sur la force du comte Grimaldi. Pendant ce temps, mon propre père, aveuglé par sa passion, a abandonné ses devoirs pour se cacher dans le Sud. Pour être franc, nos prédécesseurs ont été une catastrophe. Mon père était le plus pathétique de tous — s'il avait l'intention de déserter son poste, il aurait dû ne jamais revenir, pourtant il a fini par ramper jusqu'à la Couronne pour s'y soumettre. Tu as une idée de ce que c'est que de se voir confier un duché à treize ans à cause de ses échecs ? »
« J'imagine que c'était exaltant », lança Claude.
Yuls le fixa, la voix plate. « Qui t'a appris à être aussi insolent ? »
« La vie à la cour », répondit Claude.
Il était douloureusement évident pour Yuls que le palais avait échoué à inculquer le moindre sens de la bienséance au prince. Il se demanda qui avait réellement supervisé l'éducation du garçon. Si le comte avait été son mentor au combat, peut-être quelqu'un d'autre avait-il failli pour le reste. Yuls, ayant passé sa vie loin de l'influence de la capitale, ne pouvait en être certain. Il tomba dans un bref silence, que Claude saisit comme une occasion de tourner le couteau dans la plaie.
« Si le défunt duc de Woodpecker avait simplement gardé ta mère près de lui, peut-être aurait-il évité cette tache sur sa lignée », suggéra Claude.
« La malédiction n'a rien à voir avec ses choix sentimentaux », claqua Yuls. « C'était simplement un homme trop fragile pour s'engager sur une voie. »
Yuls pensa à son père avec un mélange de pitié et de mépris. L'homme avait échoué comme parent et comme souverain. Il prétendait placer l'amour au-dessus de tout, pourtant il ne supportait pas de perdre son statut. Si Yuls avait été à sa place, il se serait enfoui dans les bois avec sa mère sans jamais regarder en arrière.
Mais il savait que c'était une chimère. Même si le duc avait trouvé sa colonne vertébrale, la femme qu'il aimait avait déjà tourné la page dans son cœur, et le fils qu'elle avait porté était une déviation de l'ordre naturel.
« Ce manque de résolution, c'est pour cela que le comte a soutenu ton père à la place », dit Yuls. « Les failles de mon père étaient trop évidentes pour être ignorées. »
Yuls réfléchissait souvent aux étiquettes que la Sorcière utilisait pour lui. Elle l'appelait un « humain vert ». Il se demandait si cela signifiait qu'il était une personne chérie par la terre, ou s'il y avait un sens plus sombre, plus littéral, à cette expression.
Homme Vert. Le terme hantait les recoins de son esprit.
Il chassa la pensée comme une distraction inutile.
« Grimaldi a fait le choix logique », admit Yuls. « Je porte le sang de mon père, et je suis bien conscient de mes propres vulnérabilités. »
Il regarda Claude droit dans les yeux.
« Je ne veux pas ton fauteuil, Claude. Je n'en ai aucun désir. Mon unique but est la sécurité de mes propres terres. Je n'ai aucune ambition sur le royaume. Cependant… »
Yuls marqua une pause. Il avait été si isolé par l'accueil glacial qu'il recevait à la cour qu'il n'avait pas mesuré la profondeur des courants politiques. Il savait que les gens comméraient, mais il n'avait pas réalisé l'ampleur du mécontentement organisé jusqu'à présent. S'il l'avait su plus tôt, il serait peut-être sorti de l'ombre plus tôt.
Bien sûr, s'il avait été présent, les nobles auraient probablement gardé le silence. Entendre leurs discussions franches la veille avait été un coup de chance.
La présence de Claude avait fait de Yuls une figure connue de beaucoup, mais certains ne le reconnaissaient toujours pas. C'étaient ceux-là qui parlaient librement, leurs masques tombant alors qu'ils discutaient de la survie et de la prospérité de leurs propres territoires.
« Je gouverne le Sud, mais il est clair que les autres provinces meurent de soif de commerce », expliqua Yuls. « Dalkatir est devenu un royaume ermite. C'est sans doute pour cela que le roi se tourne vers le Thuringen pour une alliance. Nous devons atteindre le cœur du continent, que ce soit par la mer ou par les frontières du nord, mais nous avons laissé notre puissance maritime pourrir. Si le palais de Pallesa était encore le siège du pouvoir, nous aurions des options, mais Ionad est une impasse pour le commerce. »
Le système actuel de centralisation ne servait qu'un minuscule cercle de royaux et de leurs favoris. Chaque décision était étranglée par le Conseil, les Anciens et le Conseil Privé avant même que le roi ne la voie. Le manque d'autonomie signifiait que même les bonnes idées mouraient dans la bureaucratie.
« À cause des mandats royaux, même les seigneurs côtiers sont interdits de diplomatie indépendante », nota Yuls. « Essayer de commercer au-delà des frontières provinciales est un cauchemar parce que les lois sont un chaos. Si le royaume est aussi restrictif en interne, ce n'est pas étonnant que les gens cherchent une issue. Ils veulent être les premiers à importer des biens et de la culture étrangers pour les allègements fiscaux. Certains seigneurs frontaliers vont jusqu'à s'allier par mariage avec des étrangers pour contourner nos lois. Ils deviennent partie intégrante des familles d'autres nations. »
Claude fronça les sourcils. « Donc la noblesse est amère parce que la Couronne ne les laisse pas commercer librement ? »
« Les autres royaumes accordent à leurs seigneurs une certaine liberté diplomatique », dit Yuls. « Dalkatir, non. »
« Les nations fortes peuvent se permettre ce risque », rétorqua Claude. « Si nous laissons nos seigneurs négocier avec des étrangers, nous risquons qu'ils nous vendent au plus offrant. »
« C'est exactement le problème que le Conseil Privé est censé résoudre », dit Yuls.
« Tu dis qu'ils en débattaient après que je suis parti en claquant la porte ? »
« Ils en débattaient probablement pendant que tu étais assis là », corrigea Yuls. « Tu n'écoutais simplement pas. »
Claude ricana. « Les bavardages des subordonnés sont généralement une perte de temps. »
« Un chef qui n'écoute pas ceux qui sont sous lui ne le reste pas longtemps. »
« Mon père n'écoute personne non plus », marmonna Claude.
« Tu te trompes », dit Yuls fermement.
Le roi était bien plus perspicace que son fils ne le pensait. Il maintenait un réseau complexe d'alliances. Si les nobles étaient naturellement portés à la trahison dès que leurs intérêts étaient menacés, le roi les jouait comme un instrument.
Il leur donnait assez de corde pour qu'ils se sentent libres, détournait le regard au bon moment, et les exécutait l'instant où ils devenaient une menace. C'était une philosophie qu'il avait apprise du comte Grimaldi — une philosophie qu'il avait fini par utiliser pour exiler le comte lui-même. Et maintenant, son fils avait stupidement réinvité cette même menace dans le giron.
Claude soupira et fit signe à son premier serviteur. L'homme bougea instantanément, produisant une bouteille de spiritueux sombres et un verre.
« Envie d'un verre ? » demanda Claude.
« Je n'ai aucun intérêt pour le poison qui émousse l'esprit », répondit Yuls.
« C'est un don des cieux. »
« Alors les dieux doivent vraiment nous détester », dit Yuls.
« Tu es trop tendu, cousin. C'est une façon misérable de vivre. »
Claude se mit à verser. Le liquide épais et ambré glouglouta dans le verre, le remplissant presque jusqu'au bord. C'était une quantité obscène d'alcool pour le matin, pourtant Claude l'avala comme s'il n'avait bu que de l'eau.
« Reprends-toi », dit Yuls, son dégoût évident. « Si le roi décide que tu es un fardeau, il te jettera sans une seconde d'hésitation. »
Le visage de Claude se tordit en quelque chose qui aurait pu être un sourire, mais qui ressemblait davantage à un masque de douleur. Il connaissait la vérité des paroles de Yuls. La seule raison pour laquelle il avait encore une place au palais était l'absence d'alternative viable. Il marchait sur un fil ; il ne pouvait pas se permettre une autre bévue.
Yuls l'observa, doutant que le prince ait la discipline nécessaire pour arrêter sa chute.
« Je suppose que je n'aurai qu'à me rendre indispensable alors », dit Claude, son manque de contrôle en pleine lumière. « Mais dis-moi — quel est ce grand péché que j'ai commis ? »
Il semblait vraiment confus. Malgré les scandales qui le suivaient comme son ombre, il semblait aveugle à la ligne entre comportement acceptable et suicide politique.
« Faire revenir le comte », dit Yuls. « C'est la plus grande erreur que tu aies commise récemment. »
« Le faire revenir ? » Claude rit durement. « Je ne l'ai pas invité. Il m'a menacé. »
« C'est ta version de l'histoire », dit Yuls.
Yuls savait que l'opinion publique ne se souciait pas des excuses de Claude. Quand ce dernier tenta d'argumenter, Yuls le fit taire d'un regard.
« Parle à tes conseillers. Parle aux seigneurs qui te soutiennent encore. Même le comte pourrait avoir un avis — il est, au minimum, intelligent. »
« Tu es de mon côté, n'est-ce pas ? » demanda Claude, scruta le visage de Yuls.
Yuls remarqua l'insistance. Peut-être Claude réalisait-il enfin à quel point son soutien était mince.
« Tant que tu ne me traverses pas, je suis ton allié », dit Yuls, sa voix tombant dans un ton sombre et solennel. « Assure-toi simplement de ne jamais tendre la main vers ce qui m'appartient. »
« C'est ainsi ? »
Les yeux de Claude dérivèrent vers Adi, qui se tenait comme une statue derrière le duc. Son expression était complètement vide, son regard plus froid que celui d'un animal de passage.
« Dans ce cas », dit Claude, une lente réalisation naissant en lui, « tu ferais probablement mieux de regarder le comte comme ton ennemi, pas moi. »
Claude espérait qu'en peignant Grimaldi comme le véritable rival de Yuls, il pourrait détourner l'attention du duc. Il vit le visage de Yuls se crisper une fraction de seconde avant que le masque de calme ne revienne, et il sut que ses mots avaient touché leur cible.