Il était difficile de dire si d'autres soldats bénéficiaient de permissions aussi longues. Adrina ne savait que faire de cette soudaine abondance de loisirs. Qu'elle s'ennuie ou non, les ordres étaient stricts : rester à l'intérieur. La sagesse commune voulait qu'éviter l'attention du comte fût la voie la plus sûre. Adrina, en revanche, voyait les choses sous un autre angle. Elle s'attendait à ce que le comte prenne des mesures agressives pour rétablir sa position.
De son côté, elle aussi devait agir, mais bouger sans être repérée s'avérait presque impossible. Malgré les agents du duc disséminés aux alentours, elle ressentait le poids de chaque regard dès qu'elle s'aventurait dehors.
Lorsqu'elle atteignit sa destination, les sentinelles lui barrèrent le passage de leurs piques croisées.
« Représentez-vous le domaine des Woodpecker ? » exigea l'une d'elles.
« En un sens, répondit-elle, mais cette visite est indépendante du duc. Je suis ici à la demande personnelle du prince héritier. »
Les gardes détaillèrent son apparence abîmée avec un scepticisme visible. « Vous êtes le chevalier Adrian Grimaldi ? »
Elle confirma d'un bref hochement de tête.
La surveillance constante qu'elle subissait prenait soudain tout son sens ; son visage ruiné était sans doute le sujet de toutes les conversations au palais de Pallesa. La nouvelle de son état avait manifestement voyagé plus vite qu'elle.
« Son Altesse vous attend, dit le garde en baissant son arme. Vous pouvez passer. »
Adrina offrit un geste bref et respectueux avant d'entrer.
Le salon était vide et silencieux. De lourdes tentures étaient tirées, plongeant la pièce dans un crépuscule profond qu'aggravait le temps maussade dehors. Un valet principal lui fit signe d'attendre, puis disparut.
Dix minutes de silence s'écoulèrent sur le canapé avant que les portes ne s'ouvrent en grand. Claude entra, flanqué de deux serviteurs. On l'aurait dit tout juste sorti du lit, enveloppé dans une robe ample. Il rejeta ses cheveux en arrière d'une main et fit un large geste d'accueil tandis qu'Adrina se levait pour le saluer.
« Bon sang, marmonna-t-il, la main volant à sa bouche. Qu'est-il arrivé à vos traits ? »
Son choc semblait répété. Derrière le masque de l'inquiétude, ses yeux brillaient d'une fascination sombre, comme s'il trouvait ce spectacle plus intriguant que tragique.
« J'ignorais que le comte possédât un tel tempérament, » musa-t-il.
Spencer Grimaldi s'était toujours présenté comme une statue de logique glacée. Il était si dépourvu de chaleur que l'on plaisantait souvent en disant qu'il était un construct de pierre et de magie plutôt qu'un homme de chair et de sang.
Pourtant, voir les blessures d'Adrina apportait une étrange confirmation : le comte était bien humain, capable de rage viscérale. C'était la sanction violente pour avoir divulgué les techniques secrètes de sa maison — des secrets que l'on avait cachés même au trône.
« Pourquoi n'avez-vous pas consulté un médecin ? demanda Claude en s'installant dans le fauteuil au bout de la table. Yuls ne vous a-t-il pas fourni de soigneur ? »
« Le comte trouverait une guérison rapide insultante, » expliqua Adrina.
Claude inclina la tête. « Ne trouverait-il pas votre apparence actuelle encore plus offensante ? »
Un rire sec et faible s'échappa d'Adrina. La ressemblance entre les deux hommes était frappante ; le vieil adage sur le fruit qui ne tombe pas loin de l'arbre semblait particulièrement à propos ici. C'était presque dommage de penser que ce beau prince pourrait un jour se durcir en un homme comme Spencer Grimaldi, bien qu'elle soupçonnât qu'ils étaient déjà taillés dans la même étoffe.
« Je vois. C'était un choix calculé, » observa Claude. Il parut réaliser qu'elle utilisait son propre corps comme une forme de protestation silencieuse. « Vous êtes bien plus divertissante que je ne l'anticipais, chevalier Adrian. »
« Ravie de vous fournir quelque diversion, » répondit-elle.
« J'avais l'intention de vous appeler à Ionad, dit Claude en s'enfonçant dans son siège. Mais les documents des Woodpecker sont arrivés sur le bureau les premiers. » Aujourd'hui, il manquait de cette odeur habituelle d'herbes amères, et son regard était inhabituellement vif. « Avez-vous l'intention de vous rendre au sud, dans les terres du duc ? »
Adrina garda le silence.
« J'ai une aversion particulière pour être traité comme un pion, » ajouta-t-il froidement.
« Croyez ce que vous voudrez, mais je n'ai eu aucune part dans ces arrangements, » dit-elle.
« Naturellement. C'est ce que tout le monde prétend. »
Il semblait écarter l'excuse. C'était la façon du monde que de masquer sa vraie route, de jouer des deux côtés jusqu'à ce que l'issue la plus profitable se dessine.
« Quoi qu'il en soit, Woodpecker est un choix solide, » continua Claude. Adrina maintint son expression neutre. C'était une dynamique déroutante ; le prince semblait surveiller le duc de près, et pourtant il le cautionnait ici. Le duc, inversement, avait parlé du prince comme d'un investissement perdant.
« Cela me rassure en fait que vous restiez avec lui, admit Claude. C'est le seul parent sur qui je compte vraiment. »
La sonnait faux. Dans leur monde, une telle confiance était un risque. Si quelqu'un devait faire confiance, c'était le duc au prince, pas l'inverse. Dans l'ascension vers le pouvoir, chacun surveillait habituellement ses arrières.
« Quoi qu'il en soit, vous devriez finir par venir de mon côté, » ajouta-t-il.
Adrina se demanda ce que le duc avait fait pour mériter une telle loyauté rare. « Y a-t-il une raison précise pour laquelle vous requérez mes services, Votre Altesse ? »
« Une raison ? » répéta-t-il.
« J'étais sous l'impression que vous et mon père étiez de proches alliés, » dit-elle, « mais l'atmosphère actuelle suggère le contraire. »
« Alliés avec votre père ? » Claude se mit à frotter le bout de ses doigts l'un contre l'autre — un signe subtil d'agacement. Son valet remarqua le tic mais resta immobile, attendant un signal qui ne vint pas.
« Le comte n'est que l'un des nombreux serviteurs du trône, » énonça Claude. « La seule distinction maintenant, c'est qu'il a réussi à mécontenter la Couronne. Il a outrepassé les bornes, croyant peut-être que son rang le rendait intouchable. Ce fut une grave erreur de jugement. »
« Puis-je demander la nature du désaccord ? »
« C'était futile, vraiment, » dit Claude en tapotant sa tempe. « Ils ont simplement échoué à s'entendre. Voyez-vous, l'esprit de mon père est devenu tout à fait inflexible. »
Adrina n'avait aucune connaissance réelle du roi. Elle ne lui avait jamais parlé et n'en avait aperçu qu'une fois de loin lors de sa visite au palais. De loin, il avait l'allure d'un souverain, mais la réalité était peut-être différente pour ceux de son cercle intime.
« L'âge a une façon de sceller les pensées d'une personne, » soupira Claude. « Il croit que le monde va bien comme il est. En vérité, Dalkatir a toujours été au bord de l'effondrement, comme n'importe quel autre royaume. L'idée de maintenir un contrôle royal absolu dans ce climat est une fantaisie. »
Il se tut un instant, fixant les ombres avant de se pencher vers elle. « Adrian, combien comprenez-vous du monde au-delà de nos frontières ? »
« Très peu, je le crains. »
« Un conflit couve au nord, » révéla Claude.
« En Thuringen ? » demanda-t-elle.
« Précisément. C'est une poudrière. La noblesse y est aux prises avec une force insurgée grandissante. »
La proximité était inquiétante. Les terres des Grimaldi jouxtaient directement la Thuringen, séparées seulement par quelques petits hameaux. Dans ces villes frontalières, les langues et les cultures se mélangeaient ; le dialecte local des Grimaldi était presque indistinguishable de la langue thuringienne. Si la guerre éclatait là-bas, les territoires du nord de Dalkatir seraient les premiers à saigner.
« Ces rebelles sont surprenamment bien organisés et menés par des gens capables, » expliqua Claude. « Ils prêchent un nouvel ordre mondial, ce qui est une menace directe pour nous. Les royaux de Thuringen ont demandé notre intervention. Il est logique que les monarques protègent les couronnes les uns des autres. »
Adrina ne parvint pas à être d'accord. Une telle démarche pourrait préserver un trône lointain, mais ce serait une catastrophe pour les seigneurs du nord qui devraient fournir les hommes et le champ de bataille.
« Le Conseil est divisé, » continua Claude. « Le comte était catégorique : nous devions rester à l'écart. »
Adrina comprit la logique du comte. Tout dirigeant qui valorise son peuple serait parvenu à la même conclusion.
« Dans ce cas précis, je me trouve en accord avec le comte, » admit Claude.
« Pourquoi cela ? »
« Nos motivations diffèrent, mais la réalité est que le trône de Dalkatir est bien plus fragile qu'on ne le croit. »
Adrina fut frappée par sa franchise. Claude ne jouait pas seulement la politique ; il pratiquait une autopsie à froid du pouvoir de sa propre famille.
« Mon père était un troisième fils, » dit-il. « La véritable lignée de succession passe en fait par mes cousins. Techniquement, le duc Woodpecker avait une prétention plus forte à ce siège que moi. Mon père n'a assuré ma position qu'en me nommant prince héritier. Mis à part Yuls, tous les autres parents ne font qu'attendre que nous trébuchions. »
Elle se demanda pourquoi il excluait le duc de cette liste. Qu'est-ce qui le rendait si certain des intentions de Yuls ?
« Le comte a argumenté que nous ne devrions pas gaspiller des ressources dans des guerres étrangères alors que nos propres fondations sont si branlantes, » dit Claude. « Sa logique est saine, du moins concernant la sécurité de la maison royale. »
Ce fut un rare moment où l'intérêt personnel du comte s'alignait parfaitement sur les besoins du royaume.
« Le problème, » chuchota Claude, « c'est que mon père le prend personnellement. »
Le roi s'était lassé qu'on lui dise qu'il avait tort, même quand le conseil était bon.
« Il considère la prudence du comte comme un simple égoïsme — un seigneur cherchant à protéger son pré carré. Parce que mon père a dû briser la tradition pour prendre le trône, il est obsédé par la preuve de son pouvoir. Il veut montrer au monde qu'il peut commander d'autres nations. »
Claude offrit un sourire amer, moqueur. « Il veut faire valoir ses muscles à l'étranger alors qu'il ne parvient même pas à gérer sa propre cour. »
Adrina se demanda si le comte était la seule cible de cette frustration.
« C'est pour cela que j'ai soutenu le comte, » conclut Claude. « La raison pour laquelle je ne vous ai pas offert de chambre ici au palais était... »
« De montrer que votre soutien a des limites, » acheva Adrina à sa place.
« Exactement. J'approuve sa politique, mais le comte traite la famille royale avec bien trop de mépris. »
Il n'était pas difficile de comprendre pourquoi. Depuis son accession au trône, le roi avait donné aux Grimaldi moult raisons d'être critiques. Le comte ne manquait jamais une occasion de souligner un défaut, et le roi refusait d'écouter car il sentait son autorité contestée.
« Il croit qu'il est celui qui a fait le comte, » nota Adrina.
L'ironie était épaisse. Le roi ne tenait sa couronne que grâce au soutien des Grimaldi, un fait connu de chaque âme du royaume. C'était la racine du poison. Le plus grand allié du roi était aussi le plus grand rappel vivant que son pouvoir était un don, pas un droit.
« Je suppose que c'est pour cela que les rois d'autrefois faisaient exécuter leurs partisans une fois la guerre gagnée, » songea Claude. « La gratitude finit par se transformer en arrogance. »