« Mon Prince. »
Claude porta son attention sur le Comte. D'ordinaire, l'homme plus âgé conservait la position dominante dans leurs luttes de pouvoir, mais l'atmosphère avait changé aujourd'hui.
« J'ai accordé une grande confiance en vous, Comte, mais vous avez outrepassé les bornes. Votre fille porte peut-être le nom des Grimaldi, mais elle est actuellement membre de la maison Woodpecker, n'est-ce pas ? »
Un passage secret perdait sa raison d'être dès qu'il était découvert. Tout en plaçant sa foi en Yuls, Claude devait calculer le risque de trahison. Le Duc était la menace la plus crédible pour la couronne. Même si le Duc lui-même manquait d'ambition, la noblesse pouvait aisément le manipuler pour provoquer un coup d'État. Quelle qu'en soit l'intention, révéler ce passage constituait une faille de sécurité majeure. La faute incombait entièrement au Comte.
« Ma loyauté est absolue. »
« Je trouve vos accès occasionnels de naïveté assez frappants, Comte. »
Sur ces mots, Claude tourna les yeux vers Adi.
« Toi, en revanche, je ne te fais pas confiance. »
C'était un sentiment naturel. Leur proximité actuelle relevait de la nécessité, non de la foi. Cette situation était aussi périlleuse pour Claude que pour Yuls. Ces Grimaldi étaient une peste constante.
« Marche avec moi. »
Spencer le suivit tandis que Claude se mettait en mouvement. Le Prince s'arrêta et se retourna, exhalant un souffle las en constatant qu'Adi restait plantée là alors que Spencer Grimaldi tentait de rester à ses côtés.
« Je parlais à Adrina, pas à toi. »
Le père et la fille réagirent par une grimace identique. Claude observa, déconcerté par la synchronisation parfaite de leurs mouvements.
« Attends ici, Comte. Je te ferai appeler dans un instant. »
Le Comte s'immobilisa tandis qu'Adi le frôlait. Leurs regards se croisèrent brièvement ; il arbrait une expression douloureuse, tordue, qu'elle accueillit d'un sourire froid et moqueur.
Les couloirs étaient d'un vide surnaturel, dépourvus de personnel ou de serviteurs gradés. Ils empruntaient sans doute les tunnels de service pour rester hors de vue. Lorsqu'ils atteignirent le salon, une sentinelle ouvrit les portes. Adi suivit le Prince à l'intérieur pour découvrir la pièce vide de tout chambellan. La lourde porte se referma avec un claquement définitif.
« Que t'a dit le Comte ? »
Claude n'attendit pas une seconde après la fermeture de la porte pour l'interroger.
« Il m'a ordonné d'assassiner Macauliffe. »
« Il a quoi ? »
Claude fut stupéfait. Ce n'était pas seulement l'ordre lui-même qui le choquait, mais le fait qu'elle l'ait livré si librement.
« Et ta réponse a été… »
« Je l'ai refusé. »
« Sur quels motifs ? »
« Je ne connais pas la cible. Je n'ai pas pour habitude d'assassiner des inconnus sous prétexte qu'on me l'ordonne. »
Claude se demanda si c'était la bonne réponse. Ce n'était certainement pas celle pour laquelle il s'était préparé. Il ne pouvait même pas définir ce qu'il avait attendu d'elle. Peut-être n'avait-il pas cherché de réponse précise du tout.
Claude s'assit, le visage vide. Le Comte avait-il orchestré toute cette rencontre juste pour signer un mandat de mort contre Macauliffe ? Dans ce cas, il aurait pu régler cela en privé. S'agissait-il d'un coup calculé ? Avait-il un agenda caché, ou avait-il percé à jour les propres machinations de Claude ?
« Macauliffe doit rester en vie. »
Sa survie était le seul moyen de maintenir l'équilibre des forces entre les factions.
« Je parle de Macauliffe. »
Par cette même logique, le comte Grimaldi devait également rester en vie. Il était le contrepoids nécessaire pour tenir Macauliffe en bride. Adi trouva l'intensité de Claude particulière ; il semblait convaincu qu'elle était réellement capable et disposée à exécuter l'ordre.
« Vous me parlez comme si j'étais une tueuse à gages, mais je suis en fait membre de la Division des Chevaliers d'Escorte. »
Claude ne contesta pas. Il la fixa simplement d'un air qui suggérait qu'il détenait une vérité secrète qu'elle ignorait. Quelle que soit sa théorie privée, il opérait clairement sous une fausse hypothèse. Estimant le sujet épuisé, il bifurqua.
« Depuis quand complotes-tu avec le Comte ? »
« Il n'y a pas de complot. Il m'a abordée sans crier gare. »
« Juste maintenant ? »
« Oui. Il est venu dans mes quartiers. Je ne l'ai pas vu depuis la nuit du bal. »
Elle avait bien eu affaire à Lev, bien sûr, mais c'était une affaire totalement distincte. Claude resta sceptique.
« Tu ne crois manifestement pas un mot de ce que je dis. »
« Je ne fais confiance à personne. Pas une seule âme au monde. »
Adi se demanda si cela expliquait l'absence de serviteurs. Les quartiers de Claude avaient une atmosphère fondamentalement différente de ceux du Duc. Au début, elle avait attribué cette impression à la pénombre, mais elle comprenait maintenant que c'était l'isolement. Yuls n'était jamais sans son premier chambellan, alors que Claude vivait dans une solitude totale.
« Dis-moi, connais-tu l'apparence de Macauliffe ? »
« Oui. Je l'ai vu une fois. Il a un visage très banal, sans rien de remarquable. »
Parmi les quatre hommes qu'elle avait vus, c'était le moins distinctif. Pourtant, contre toute logique, il semblait être celui qui tirait les ficelles. D'ordinaire, ceux qui détiennent le pouvoir ressentent le besoin de le projeter — par des vêtements plus grandioses ou une apparence soignée. Lui, en revanche, semblait fuir les projecteurs.
Sa banalité même était-elle une tactique ?
« Il se fondrait dans une foule de domestiques ou de clercs si vous changiez son manteau. La dignité est une chose fragile ; elle s'évanouit dès qu'on la recouvre de poussière commune. »
« Puisque la Garde n'a aucune raison de le rencontrer, ta connaissance de son visage confirme qu'il a rendu visite à Yuls aujourd'hui. »
L'intuition de Claude était acérée. Adi avait tenté de fournir le minimum absolu de détails, pourtant il avait relié les points instantanément.
« Tu ferais bien de marcher prudemment. »
« Tu sembles profondément soucieux du bien-être du Duc. »
« C'est mon parent. »
Adi doutait que ce soit si simple.
« Si je devais nommer la seule personne en cette cour sur qui je peux compter, ce serait Yuls. »
Si Adi avait été le Prince, elle aurait vu dans le Duc son rival principal. Pourtant Claude ne le voyait pas ainsi. Elle ne saisissait pas la nature de leur lien. Claude était une énigme, et le Duc tout aussi opaque.
Alors qu'Adi se taisait, Claude en fit de même.
Ils restèrent assis dans une bulle de méfiance mutuelle. L'esprit d'Adi dérivait vers la crise au palais de Pallesa. Elle avait peiné alors à choisir entre le Duc et le Prince. L'observant maintenant, elle réalisait qu'elle et Claude partageaient un tempérament similaire. Ils étaient trop semblables pour jamais travailler vraiment en harmonie. Elle se demanda s'il ressentait cette friction lui aussi.
Claude passa une main dans ses cheveux, brisant le silence.
« Resteras-tu loyale envers Yuls ? »
« Je n'ai aucune intention de trahir qui que ce soit. »
« Quelqu'un qui prétend ne trahir personne est impossible à faire confiance. Tout le monde est finalement forcé de choisir un camp. »
« Je ne possède rien, pas même le privilège de choisir. Je n'ai jamais eu la liberté nécessaire pour commettre une trahison. »
« Et le Comte ? »
Adi se raidit. Elle ne pouvait balayer cet argument. Mais le contexte était différent.
« N'était-ce pas une trahison ? »
« J'ai été la victime de sa trahison le premier. Tu en es sûrement au courant. »
Claude se tut, les lèvres serrées. Factuellement, elle avait raison. Le Comte avait piégé sa propre chair et son sang, allant jusqu'à préparer un corps pour la supercherie. Même si le plan avait été avorté, l'intention était là. Ce conflit n'avait pas débuté au palais ; ses racines étaient bien plus profondes.
« Si je devais agir contre le Comte, ce ne serait pas une trahison… »
L'ombre des Grimaldi planait sur tout.
« …ce serait un acte de vengeance. »
Que cette rétribution soit pour elle-même ou pour l'Adrian originel, elle n'en était pas sûre. Mais puisqu'ils étaient essentiellement un maintenant, cela les servait tous les deux. C'était la seule façon pour Adi de le justifier.
Elle regarda l'homme en face d'elle, toujours incapable de percer son cœur.
« Que représente le comte Grimaldi pour toi, Prince ? »
Le visage de Claude se durcit. Il était hanté par le regret d'avoir ramené le Comte avec lui — une erreur stupide, sentimentale. Il s'était laissé croire que le Comte agissait par affection sincère pour lui. C'était une illusion née d'une enfance solitaire.
« Dans ma jeunesse, je le voyais comme un meilleur homme que mon propre père. »
Ç'avait été sa réalité. Le Comte était la seule personne qui lui avait offert de la chaleur durant ces premières années. Il avait même passé des nuits à souhaiter que le Comte soit son vrai père.
« Je croyais qu'il m'aimait vraiment. »
« Ne m'aimait-il pas ? »
« Il a été bon pour moi à cause de qui j'étais le fils. »
Claude la regarda dans les yeux.
« Ça n'a jamais été pour moi en tant qu'individu. »
L'expression d'Adi resta fermée, ne saisissant pas la distinction.
Claude fronça les sourcils. Comment pouvait-elle être si imperméable ? D'un autre côté, le Comte n'aurait jamais cultivé sa compréhension. Elle avait été isolée à Ionad tandis que ses frères et sœurs étaient élevés ailleurs.
Il ressentit une lueur de pitié pour elle, puis la repoussa. C'était une affaire de famille pour les Grimaldi. Si quoi que ce soit, c'était lui qui avait le plus souffert. Il aurait mieux valu pour le monde que le Comte soit resté chez lui à élever ses propres enfants au lieu de hanter la cour royale et de rendre tout le monde misérable.
« Votre Altesse ? »
Ils partageaient le même sang, donc leur misère était prévisible, mais Claude ressentait de l'amer d'être tiré dans leur orbite alors qu'il n'avait aucun intérêt dans leur famille.
« Je comprends enfin pourquoi mon père a renvoyé le Comte. »
Claude parla froidement.
« Je pensais que c'était un motif mesquin pour exiler quelqu'un, mais le Roi avait simplement besoin d'un prétexte. »
La couronne ne pouvait pas être une marionnette des Grimaldi éternellement.
« Et maintenant, j'ai besoin de ce même prétexte. »
Claude était piégé dans le même cycle. Il lui fallait une force pour contrer les Grimaldi qui ne remontât pas jusqu'au trône. Il y avait très peu de gens capables d'agir comme ce contrepoids.
« C'est pourquoi Macauliffe doit vivre. »
Si Macauliffe était éliminé, toute la structure s'effondrerait dans le chaos.