L'attention de Si Shuo fut cependant vite happée par les articles que tout le monde échangeait.
Ce que vendaient les hommes-bêtes de la tribu restait très classique, mais ce que les marchands itinérants avaient étalé sur la moitié de la place était particulièrement attirant, et disait aussi la puissance et les moyens de cette équipe de marchands !
Yi Mei la tirait par le bras de temps à autre pour lui parler : « Si Shuo, tu veux échanger quoi ? J'ai ramassé beaucoup de fruits sauvages ces derniers temps et je les ai fait sécher au soleil. J'ai aussi tout un stock de peaux de bête à la maison. Je voudrais les échanger contre des peaux aux couleurs vives, pour m'habiller.
« Regarde ces perles et ces os montés en bracelets et en colliers, comme c'est joli... Le temps se réchauffe de jour en jour, je voudrais échanger du tissu de coton pour faire des vêtements, de la peau de poisson ou de la mue de serpent feraient l'affaire aussi... »
Si Shuo hochait la tête en l'écoutant. La technique et l'économie du continent du Monde des Bêtes avaient beau être arriérées, il existait déjà une civilisation rudimentaire dans la partie centrale du continent : poterie, tissage, agriculture, élevage. Simplement, c'étaient là les techniques clés qui faisaient la prospérité d'une tribu ou d'une famille, et elles ne se répandaient pas.
Elle, elle pouvait acheter à la boutique, mais ces objets-là, impossible de les sortir et de s'en servir au grand jour.
L'été venu, elle voulait porter des vêtements de coton, absorbants et respirants, pas des brassières et des jupes courtes en peau de bête épaisse !
Et ces bracelets, ces colliers, avec leur mélange hasardeux de perles et d'os, leurs couleurs vives et leurs jolies formes : elle n'avait aucune résistance à ce genre de petite parure.
« Mon Rong Xing fait déjà la queue. On va rentrer chercher ce qu'on veut vendre, et on se glissera directement devant », dit Yi Mei en ramenant Si Shuo à la grotte.
Les deux mètres cubes de la dimension de poche de Si Shuo étaient remplis de dix-huit paniers d'osier. Elle avait rangé une partie des denrées sèches non périssables dans la pièce d'à côté.
S'il fallait dire ce que leur famille avait en plus grande quantité, c'était bien les produits de la rivière.
Zhi Le posait les casiers à crevettes matin et soir, et chaque fois qu'il changeait d'endroit, la récolte était abondante : cinquante à soixante livres à chaque relevé !
Les crevettes et les crabes, avec leur carapace, prenaient trop de place. Tous deux passaient leur temps libre à faire mariner les produits de la rivière dans le sel, la ciboule, le gingembre, le vin de cuisine, la sauce de soja et d'autres assaisonnements, puis à les faire bouillir, à réduire la sauce, à décortiquer pour n'en garder que la chair, et enfin à la faire sécher.
Les carapaces, ils rechignaient aussi à les jeter. Séchées et réduites en poudre, elles faisaient un bon assaisonnement pour relever les plats.
Une fois décortiqués et séchés, cinquante à soixante livres de produits de rivière n'en laissaient plus qu'une vingtaine, vingt et une ou vingt-deux. Mais séchés, ils étaient lourds et tenaient bien moins de place.
Elle en avait un panier dans sa dimension de poche, et deux grands paniers s'étaient accumulés au-dehors !
Si Shuo sortit le panier d'osier qui lui servait d'ordinaire à la cueillette, y versa la moitié des produits de rivière séchés, et posa par-dessus un sac de boulettes, deux sacs de fruits secs, vingt tubes de bambou de confiture de fruits et dix tubes de bambou de poudre de carapace de crevette.
Elle roula aussi quelques peaux de bête aux teintes ternes dont elle ne se servait pas souvent, et quitta la grotte.
Yi Mei portait elle aussi un panier sur le dos et un ballot dans les bras.
Après avoir jeté les peaux en contrebas, toutes deux descendirent prudemment les marches de pierre, puis reprirent les peaux et les portèrent jusqu'à la place.
Rong Xing avait été plus malin et faisait la queue assez près du début.
Une fois que Yi Mei eut tiré Si Shuo jusqu'à lui, elle lui expliqua ce qu'elle voulait échanger. Rong Xing l'écoutait attentivement et lui fourrait de temps en temps un fruit sec dans la bouche. Tous deux étaient tendres et complices.
Si Shuo ne put s'empêcher de baisser légèrement les yeux, caressant doucement la marque de bête en tête de léopard des neiges à l'intérieur de son poignet, une petite fossette au coin des lèvres.
Soudain, un mâle grand et robuste se planta à côté d'elle, la voix un peu rauque, et dit en souriant :
« Bonjour, petite femelle, je suis Tao Yun, troisième chef de notre bande marchande des Corbeaux Noirs, puissance de combat de niveau six.
« Tu es si belle et si sage, aurais-je l'honneur de devenir ton Époux-bête ? »
En entendant cela, les hommes-bêtes alentour se turent aussitôt.
La tribu Lu'ni était puissante, mais les hommes-bêtes de niveau six en étaient l'élite.
Chacun d'eux avait une femelle d'au moins une fertilité moyenne, et chacun était le premier Époux-bête de la sienne.
Ce troisième chef des marchands itinérants était décidément un voyou. Il voulait sceller un mariage sur la seule apparence, sans même se donner la peine de savoir ce que Si Shuo avait de particulier !
L'intéressée, elle, gardait toujours les yeux légèrement baissés.
Yi Mei s'inquiétait en secret pour elle et poussa Si Shuo du coude. La voyant relever la tête sans comprendre, elle répéta en hâte : « Si Shuo, c'est Tao Yun, le troisième chef de la bande marchande, il veut devenir ton Époux-bête ! »
Si Shuo resta interdite et tourna la tête. Au même instant, Tao Yun contemplait avec ravissement son profil clair et délicat, et sortait sa langue grise et fourchue, qui arrivait presque à portée de main.
Son visage se décomposa et elle recula brusquement, secouant la tête encore et encore : « Je, je suis désolée, j'ai Zhi Le, je ne veux pas, me marier, pour l'instant. »
Si jusque-là elle jouait la sourde et l'embarras de parole, cette fois son teint blême et son bégaiement étaient bien réels : elle était morte de peur !
C'était, c'était trop effrayant, elle percevait même une odeur froide de poisson.
Et puis les yeux de Tao Yun étaient plus grands que ceux des autres hommes-bêtes, ses pupilles fendues pouvaient pivoter de cent quatre-vingts degrés, bien au-delà de ce que sa peur pouvait supporter.
'Merci bien, mais sans façon !'
Ji Liang, qui regardait la scène en spectateur, vit le visage de la petite femelle changer et tout son corps se mettre à trembler. Il savourait le spectacle quand il entendit le nom de Zhi Le, et ne put s'empêcher de sortir la langue en sifflant.
Il fit signe au mâle que le chef avait chargé de l'accompagner : « Zhi Le s'est marié ? »
« Oui, seigneur Ji Liang, c'est cette femelle chat mutante aux yeux bleus et aux cheveux blancs. Elle est sourde de naissance et n'entend pas les autres. Elle arrive tout juste à comprendre en regardant les lèvres.
« Zhi Le en est aujourd'hui à une puissance de combat de niveau trois, il est défiguré et devenu froid. Aucune femelle ne veut de lui.
« Tous les deux, ils ont fait avec... »
Ji Liang sourit : « Ça m'étonnerait que Zhi Le soit du genre à faire avec. »
Il fallait le reconnaître, cette petite femelle était d'une beauté et d'une délicatesse excessives. Il avait parcouru tant de tribus, sans parler du nombre de femelles qu'il avait vues, il avait même croisé des Saintes par poignées, mais aucune ne retenait le regard autant qu'elle.
Quand elle se tenait là, elle était la touche de neige la plus pure qui soit, impossible à ignorer.
Et il n'y avait pas la moindre souillure dans ces yeux d'azur, ce qui donnait aux mâles une envie toute particulière d'y imprimer un sentiment !
« Cette petite femelle est vraiment jolie, c'est vrai. Zhi Le, pour elle, a attrapé quantité de marcassins à défenses qu'il élève dans un ravin, et il en tue un tous les jours ou tous les deux jours, de peur que Si Shuo n'ait pas de viande fraîche à manger... » L'homme poursuivit à voix basse : « On dirait bien qu'il s'est entiché d'elle. Quand Si Shuo est arrivée, elle était maigre et craintive, à croire qu'elle n'en avait plus pour longtemps... »
Ji Liang haussa un sourcil : « Avec qui Zhi Le s'est-il lié ? »
« Avec personne, Si Shuo n'a que Zhi Le. Avant de partir à la Chasse de printemps, Zhi Le a salué plusieurs de ses amis restés à la tribu, et tous veillent sur Si Shuo. Personne n'a été assez bête pour aller la chercher... »
La chérir comme un trésor au creux de la main, siffla Ji Liang en sortant la langue, ses pupilles verticales se rétrécissant légèrement.
Sans même parler de cette tête de bois de Zhi Le, lui-même sentait une petite démangeaison au cœur depuis qu'il avait vu le visage de la petite femelle.
Tao Yun avait beau être un voyou, sa puissance de combat était bien là, et il était le troisième chef d'une équipe de marchands itinérants très courue.
C'était toujours lui qui hochait ou secouait la tête : il n'y avait pas de raison qu'une femelle le refuse.
Il la regarda, incrédule : « Petite femelle, pourquoi ? Je connais Zhi Le, sa puissance de combat est faible et il peut être ton compagnon, alors pourquoi pas moi ?
« Appelle tous tes Époux-bêtes, et je les affronterai un par un ! »