« Écoutez, excusez-nous pour notre gamine. Allez, Rifreya, présente tes excuses. »
« Non. Elle s'est moquée de Hikaru… Je ne peux pas pardonner ça. »
« Je ne me moque pas d'elle, c'est juste que ce genre de choses arrive. »
Si je devais remettre à sa place chaque type qui cherche la merde, j'en aurais pour l'éternité. Surtout quand ils sortent l'artillerie lourde, c'est un chien fou au-delà de l'entendement.
Bon, les explorateurs, c'est un monde de yakuzas. Il y a peut-être cette mentalité où si on te prend pour un con, c'est fini, et Rifreya agit peut-être selon ce code, mais…
« Rifreya, toi qui pètes un câble parce qu'on t'insulte, libre à toi. Mais ne fais pas ça pour moi. Je m'en fous complètement, et je l'ai déjà dit : le fait que je sois bronze et débutant en exploration, c'est la pure vérité. »
« Si Hikaru le dit, c'est bon, voilà… »
« Hein ?! Vous sortez ensemble ?! »
Le costaud affiche une stupeur totale.
En voyant notre échange, les potes du costaud se regroupent autour de nous.
« Euh, euh~ ? Ça se voit comme ça ? Ça se voit, hein ? »
« Bah oui, vu comme vous êtes collés-serrés, ça se voit, bordel… Mais on disait que Rifreya-chan s'intéressait pas aux mecs… Je l'aurais pas cru capable de craquer pour un gringalet pareil. »
« Malentendu, malentendu. Rien à voir, vraiment. Je me fais juste prêter main-forte par Rifreya-san pour une période limitée. »
« Malentendu… Hikaru, vous êtes quand même bien cruel. »
Rifreya enroule son bras autour du mien.
Elle a dit qu'elle m'aimait, et même si ce n'était qu'un égarement passager, ce sentiment est sans doute vrai.
Et moi, je m'en sers pour l'exploiter. C'est ce que je fais.
« Mais enfin, Rifreya-chan. Je comprends que tu veuilles explorer avec ton copain, mais le troisième stratum, c'est quand même dangereux, non ? Une erreur et t'es mort. »
Apparemment, il n'arrive pas à se départir de l'idée que c'est Rifreya qui m'a emmené.
Bon, qu'il garde son malentendu, ça m'arrange, mais ça commence à me gonfler sérieusement.
« C'est bien ce que je dis, c'est un malentendu. C'est moi qui lui ai demandé de m'emmener. Bien sûr, j'ai accepté le risque de crever. »
« Même là. Un argent, c'est censé montrer l'exemple aux plus bas. Quelles que soient les circonstances, trimballer un bronze au troisième stratum, c'est hors de question. »
Surprenant, venant d'un costaud : il dit des trucs d'un bon sens frappant.
C'est vrai qu'un gamin bleu comme moi qui trottine derrière la princesse, ça donne envie de placer une remarque.
« Mō, c'est relou. Hikaru, montre-leur un peu, à ce borné. »
« Hein, c'est quoi ce charabia ? »
« Qu'il est bien plus fort que moi. S'il était un boulet, je pourrais pas venir seule au troisième stratum, non ? »
« C'est une blague, ça. Les argents, y en a une poignée parmi les explorateurs. Rifreya-chan l'a atteint en un an, et un gamin comme lui serait plus fort ? Même pour rire, c'est de mauvais goût. »
Pendant qu'ils causent, mon attention est ailleurs.
On est déjà dans le troisième stratum. Pas une zone sûre, loin de là.
Pourtant, malgré le vacarme, aucun monstre ne pointe le bout de son nez.
Le labyrinthe n'est pas saturé de monstres, mais assez pour en croiser un au bout d'une minute de marche.
Et là, on a deux groupes complets.
« Ça arrive. »
« Danger. »
Les esprits bourdonnent, agités.
J'ai cru entendre leurs voix frêles nous enjoindre à la vigilance.
« Rifreya ! Y a un truc qui cloche. Mettez-vous en alerte, tout le monde. Flū, contre moi ! Vite ! »
La Brume-Égarée Grand Jardin porte bien son nom : tout l'étage est enveloppé d'une brume profonde, la visibilité ne dépasse guère cent mètres.
Un moment d'inattention, et les monstres sont sur vous avant qu'on les voie.
Et aujourd'hui, la brume est plus épaisse qu'à l'accoutumée.
La portée visuelle est réduite… non, elle a presque diminué de moitié…
Je cache Grapefruit dans mon dos, me colle au mur et scrute les alentours.
« Hé ! Vous aussi, restez sur vos gardes ! Quelque chose approche ! »
« Ah ?! Un gamin qui vient de commencer nous donne des leçons ?! Nous, on est des vétérans ! À l'entrée, y a que des goules qui sortent, alors calme-toi ! »
… Tant mieux, si c'est vrai.
« … Hikaru ? Qu'est-ce qui vous prend ? Comme dit cet homme, il n'y a pas de monstres forts par ici, normalement. »
« Les esprits sont agités. Vaudrait peut-être mieux remonter au deuxième stratum. »
« … Nya ? Attends, j'entends des pas, nya. »
Grapefruit, derrière moi, frémit des oreilles et marmonne.
Puis elle écarquille les yeux.
« Garden Panther ! Elle est tout près, nya ! »
L'instant d'après, une masse blanche jaillit de la brume et s'abat sur l'un des potes du costaud, qui n'avait même pas eu le temps de se mettre en garde.
« Connard ! Rifreya, on y va ! »
« Oui, tout de suite ! »
La Garden Panther est un félin géant, plus grand que les lions ou tigres qu'on voit au zoo. Quatre mètres de long, facile.
Un blanc pur, sans la moindre tache, et son dos exhale une vapeur blanchâtre.
C'est sans doute ça qui la masque.
Son corps est magnifique, mais sa gueule est féroce, une mâchoire capable d'avaler un homme tout cru, garnie de crocs acérés.
La victime de l'embuscade, le haut du corps entre les crocs, a été emportée en un clin d'œil. La Garden Panther s'est dissoute dans la brume, impossible de savoir où elle est.
« Sens des Ténèbres ! Par là ! »
Heureusement, le Sens des Ténèbres fonctionne même dans cette brume.
La Garden Panther était déjà à la limite de la portée, mais elle la frôlait encore. En croisant la portée effective et l'opacité de la brume, la visibilité d'aujourd'hui tourne autour de quarante mètres. Impossible de savoir si c'est la panthère qui épaissit le brouillard ou si c'est juste un jour de brume dense, mais si on la laisse filer, on ne la retrouvera plus.
Le premier explorateur happé a dû mourir sur le coup, mais pas question de laisser fuir un monstre qu'on a vu.
Je cours, Rifreya sur mes talons.
La Garden Panther a repéré notre présence. Elle s'aplatit, accumulant de l'énergie pour bondir.
« Guerrier Fantôme ! »
« Invocation : Insecte de la Nuit ! »
Le spectre guerrier s'approche en frappant son épée contre son bouclier.
Les insectes de la nuit convergent en bourdonnant.
Face à cette apparition soudaine d'ennemis, la panthère redouble de prudence.
Elle me quitte des yeux, se fond dans l'ombre et contourne par un autre angle.
C'est ça. Quel que soit l'adversaire, la méthode ne change pas.
« Rifreya, on fait comme d'habitude ! »