Même si j'étais une femme, je m'enfuirais.
Klaud appuya fermement sur les cernes sous ses yeux et tira la couverture sur lui.
C'était à cause de l'invité imprévu qui avait fait irruption dès le matin.
Une voix joyeuse se déversa sur son dos tandis qu'il se détournait.
« Tes cernes sont noir d'encre. Tu as fait un cauchemar ou quoi ? »
Oui, j'en ai fait un.
Un putain de cauchemar.
Klaud ébouriffa ses cheveux blonds en bataille et se tourna encore plus loin.
« C'est embêtant. Tu savais que je venais te rendre visite aujourd'hui. »
« Dégage. »
La couverture qui aurait pu lui offrir ne fût-ce qu'une courte sieste lui fut arrachée en un instant.
Klaud, qui froncait les sourcils les yeux fermés, les ouvrit soudain en grand.
... Lancelot Lev.
« Qu'est-ce qu'il y a, Klaud Euphris ? Qu'est-ce que tu as à appeler quelqu'un pour ensuite faire la tête ? »
Lancelot, second fils du marquis Lev et cousin maternel de Klaud, ricana avec son visage fourbe caractéristique.
Klaud détourna son regard agacé et dévisagea Lancelot.
Il avait toujours envie de mettre un coup de poing dans cette face lisse, mais la revoir après une nuit de cauchemars et de manque de sommeil lui donnait envie d'y aller deux fois de plus.
« Je ne t'ai pas appelé. Ne viens pas et ne pars pas comme bon te semble sans permission. »
« Si tu as pris une nouvelle épouse, tu aurais dû savoir qu'Eddie m'enverrait. Je nettoie toujours tes bêtises. »
Lancelot roula la couverture qu'il avait prise à Klaud, la jeta sur une chaise longue et s'y affala à demi-allongé.
Lancelot, les longs bras croisés derrière la tête, se remémora et expliqua.
« La réaction de Père n'est pas terrible. Il a dit qu'elle a l'air plus faible que la huitième Impératrice Déchue. Sans parler d'Eddie. »
« Qu'est-ce que t'en as à faire si la réaction n'est pas terrible ? »
Une réaction dure comme toujours.
Lancelot haussa les épaules, habitué à l'attitude susceptible de Klaud.
« On parle de chercher la dixième Impératrice Déchue dans notre famille du marquisat Lev, tes parents maternels, plutôt que dans la Famille Impériale. Je suis venu demander ton avis, mais figure-toi que la neuvième Impératrice Déchue est toujours bien vivante dans le manoir ? »
« Ne parle pas d'Impératrice Déchue. »
Klaud marmonna froidement et se leva pour s'asseoir dans le fauteuil à bascule.
Son cousin, qui observait ses mouvements inanimés avec intensité, vit ses yeux briller.
« En plus, j'ai jeté un coup d'œil par la porte et elle est d'une beauté renversante ? Comment je dois interpréter ça ? »
« Je voulais juste pas voir quelqu'un mourir chez moi. J'ai sauvé une qui était au bord de la mort et je l'ai fourrée dans un coin. Je la renverrai bientôt. »
« Quoi ? C'est du gâchis. J'aurais dû essayer de la séduire avant que vous deux vous entendiez bien. »
Lancelot, sourire si large qu'une de ses fossettes se creusa davantage, chercha une réaction, et Klaud, qui avait les yeux fermés, pouffa.
« Du gâchis ? Tu peux l'avoir. Une femme comme une corneille malade. »
« Vraiment ? »
Lancelot leva les sourcils et grina.
« Je m'en charge, alors ? »
« Elle crèvera avant, ceci dit. »
...
« Elle crèvera. Encore. Dans ma maison. »
« Elle est encore vivante, par contre. Et elle ne s'enfuit pas. Les domestiques ont l'air de prendre du bon temps à faire du vrai boulot pour la première fois depuis un moment. Eddie est malade d'inquiétude, ceci dit. »
Lancelot frissonna en repensant à son frère, devenu sensible rien qu'en apprenant que Klaud avait lui-même ramené une femme à la maison.
Klaud ricana.
« Comme s'il était en position de s'inquiéter pour qui que ce soit. »
« Cette femme qui est là maintenant, c'est une sœur, non ? La sœur de la huitième Impératrice Déchue. Une offrande vivante qu'on t'a refilée après la mort de sa sœur. Elle peut rester ici le cœur léger ? Contrairement à sa sœur, les Pellieresse n'avaient pas l'air de vouloir envoyer la cadette. Ils ont expédié l'aînée sans broncher, mais cette fois ils ont fait tout un scandale et ont même menti en disant qu'ils ne l'enverraient pas. Eddie a de quoi s'inquiéter. »
« Dites-leur de la reprendre, alors. »
« J'ai entendu que sa famille grince des dents en attendant l'occasion de la récupérer. Ils manquent de coordination, non ? La Famille Impériale est désespérée de te coller une femme. Et Geret Pellieze, leur laquais, fait tout un plat pour ne pas l'envoyer... Enfin, en fait, le comté Pellieresse aurait pu s'allier à une famille plutôt bien placée dans la capitale. Ta dernière Impératrice Déchue a dû détester t'épouser. Qu'est-ce qu'elle peut attendre de toi, qui traites même tes proches amis comme ça ? »
C'était une critique sans filtre pour Klaud, qui se contentait de balancer sur son fauteuil à bascule les yeux fermés.
« Même si j'étais une femme, je m'enfuirais. »
Chaque mot était vrai, mais les lèvres de Klaud se tordirent sans pitié.
Il frémit, se remémorant le jour où il avait ramené la femme, les yeux encore fermés.
« Détesté m'épouser ? Elle m'a supplié de ne pas la renvoyer chez elle. Ne parle pas de ce que tu ne sais pas. »
« Quoi ?. Donc cette rumeur comme quoi elle n'a pas fui même après t'avoir vu est vraie ? Alors, la rumeur comme quoi tu t'es donné la peine de l'amener toi-même à la maison est aussi une vérité brute de décoffrage ? »
« Si c'est pour imaginer des trucs bizarres, dégage. Si possible, disparais de ma maison avec cette femme. C'est une femme qui tiendra le coup jusqu'à la mort plutôt que de rentrer, donc tu serais parfait pour la prendre. »
« Quel froid ! »
Lancelot gronda Klaud, mais il arborait un sourire approprié et renonça.
Il disait ces choses par pure méchanceté parce que Klaud ne daignait même pas l'ouvrir les yeux pour le regarder, tout en les crachant.
« Bref. Si on voit le bon côté, c'est pas comme si tu avais une meilleure soigneuse que ton nouveau médecin, qui est tout le temps malade ? Je le vois positivement. De toute façon, rien que le fait que tu sois sorti dehors pour la première fois depuis longtemps. Eddie s'inquiète que la Famille Impériale t'ait amené une Pellieresse sous prétexte que tu as besoin de quelqu'un pour s'occuper de toi. »
Klaud changeait de médecin traitant tous les quelques mois. Sans interruption depuis 10 ans.
Comme c'étaient des gens envoyés par la Famille Impériale, Klaud ne pouvait naturellement pas leur faire confiance et ne voulait pas leur faire confiance.
Parce qu'ils rapportaient à l'Empereur chaque nuit de quel genre de douleur il souffrait, comment il se tordait, comme il avait l'air misérable et pathétique.
Et pendant ce temps, les médecins décents de la région s'étaient taris.
« Qu'est-ce qui est si différent chez cette femme par rapport aux médecins que la Famille Impériale a envoyés ? »
Elle n'était qu'une des personnes que la Famille Impériale avait choisies et envoyées de toute façon.
Juste une de celles qui transmettraient son apparence misérable et dégoûtante à l'Empereur sans en rater un mot.
« Je sais pas. »
« Pourtant, c'est différent d'avant, non ? Tous les autres envoyés par la Famille Impériale ont soit fui, soit crevé. Celle-là t'a fait face dès le premier jour et elle est restée. Et elle n'est pas morte encore. »
Lancelot dit d'une voix rafraîchissante, comme pour alléger l'atmosphère qui s'alourdissait.
« Eddie a tendance à s'acheter des soucis, c'est ça le problème. Je ferai ce qu'Eddie a fait ce matin. »
La voix à demi plaisante fit enfin ouvrir les yeux à Klaud.
Lancelot, qui plongeait dans ses yeux violets agacés, sourit largement.
« Tu sais même pas si elle s'est infiltrée pour venger le meurtre de sa sœur, alors c'est quoi ce lien ! Sois pas gentil avec elle pour rien ! C'est juste quelqu'un qui s'enfuira encore si elle a peur ! »
Lancelot imita son frère Eddie, qui deviendrait le futur marquis Lev, en se le remémorant.
Klaud n'eut pas de réponse.
Ce n'était pas faux.
Qu'elle se soit suicidée ou assassinée, son ancienne Impératrice Déchue serait de toute façon morte à la fin parce qu'elle était sa femme.
« Vengeance ? »
Si c'était de la vengeance, on aurait dit qu'il l'avait déjà subie.
Klaud étira ses lèvres en biais et laissa échapper un rire creux.
À cause de cette femme corneille, Klaud faisait le même cauchemar depuis des jours.
À cause de ce que cette corneille, au visage aussi pâle qu'un mort, avait dit en agrippant le bas des vêtements de Klaud comme s'ils étaient sa bouée de sauvetage.
« S'il vous plaît, ne m'abandonnez pas. »
Un mal de tête qui lui fendait le crâne en deux le frappa d'un coup.
Lancelot, voyant son sourcil se froncer, courut à la console comme s'il en avait l'habitude et lui tendit le médicament.
Klaud, rendant le verre d'eau hâtivement tendu inutile, fourra plusieurs jours de médicaments dans sa bouche d'un coup et les avala tout cru.
À cause de ce seul mot insignifiant qui lui rappelait un souvenir terrible, il était ravagé par la douleur et les cauchemars chaque nuit.
Donc, si la vengeance de cette corneille, coincée dans une chambre d'angle, se limitait à ça, c'était suffisant.
Un putain de cauchemar.
Klaud se massa la tête qui battait et força ses yeux à se fermer.
Au-delà de la voix bavarde de Lancelot, les voix des domestiques, qui jasaient avec une température bien différente d'avant, venaient taper aux oreilles de Klaud.
Une voix légèrement excitée.
Une voix qui attendait qu'un nouveau vent souffle dans le manoir.
« Quel ridicule. »
Tout ça ne servait à rien.
Les inquiétudes excessives d'Eddie Lev.
L'excitation de Lancelot Lev.
Les attentes des domestiques.
Klaud se couvrit les yeux de son bras et sourit amèrement.
Tout ce dont il avait besoin, c'était de repos.
Du repos sans douleur ni attente.
Une nuit confortable que les autres tenaient pour acquise.
Une nuit qui ne lui était pas permise.
Le médecin du manoir, Hille, était assez compétent.
Yuan put se mouvoir sans soutien dès le lendemain de sa première nuit au manoir, et après la deuxième nuit, elle ne soignait plus que les blessures qui avaient éclaté ça et là.
Il faudrait un peu de temps pour que son énergie revienne, mais Yuan profitait déjà de sa propre tranquillité d'esprit avec juste quelques nuits passées sans grande douleur.
Comparé aux jours où elle devait économiser le bois qui manquait toujours pour Yuan chaque hiver, attiser le feu et s'occuper de ses repas avec son corps fatigué, c'était le paradis.
Le majordome Gustav lui dit que le cercueil de Louise avait été confié temporairement à une petite chapelle au-delà de la forêt blanche.
Pour enterrer Louise convenablement dans un endroit ensoleillé, pas au manoir Pellieresse.
Et pour elle-même, vivre paisiblement avec des gens bienveillants dans une chambre d'angle du manoir, juste comme maintenant...
Puisque Klaud sortait rarement de sa chambre et ne cherchait personne, ne serait-il pas possible de vivre chacun dans sa pièce comme s'ils n'existaient pas ?
Ça faisait trois jours qu'elle était venue dans cette maison.
Klaud n'avait pas seulement pas montré son visage, il était comme une personne inexistante.
« Ce serait bien si je pouvais continuer à vivre comme ça. »
Yuan roula des yeux en humant l'onguent que Hille avait soigneusement préparé.
Hormis Henna, il n'y avait que deux bonnes qui allaient et venaient par ici.
Même quand elle regardait dehors, il n'y avait que deux valets environ en plus du majordome.
En bref, ça voulait dire qu'il y avait un manque cruel de main-d'œuvre pour la taille de l'immense manoir.
« Faisons quelque chose. »
Dans son enfance.
Les mots que sa sœur Louise avait fermement chuchotés à Yuan, choquée par l'attitude absurde de la famille de son oncle, lui traversèrent l'esprit comme un éclair.