La chaise sur laquelle Odilon de Meisenav était profondément assis avait été jetée au sol et souillée par la poussière. En temps normal, des serviteurs ou des gens de suite l'auraient redressée prestement et en auraient soigneusement essuyé la salissure. Il n'y a pas encore une demi-heure, une telle scène allait de soi.
« Pourquoi ne pouvons-nous pas prendre les soldats de Highserk en tenaille par le flanc !? »
Pour répondre à la question d'Odilon, teintée d'irritation, l'un de ses vassaux ouvrit la bouche avec gravité.
« Les soldats de fortune qu'on avait confiés au vicomte Barnes, maudits soient-ils, se sont rués les premiers pour se réfugier, entravant le mouvement des troupes de Diland partis à la rescousse. Les ploucs de Highserk n'ont pas achevé les fuyards, ils ont essayé de les guider. »
« L'imbécile de Barnes !! Qu'est-il devenu !? »
Hésitant un instant, le vassal dit.
« Il est porté disparu au fortin. Probablement… »
Ce qui, désormais, était incroyablement acculé et perdu. Des nouvelles funestes ne cessaient d'affluer sans s'arrêter. Odilon relégua l'existence même de la chaise aux oubliettes, se leva à demi et dut donner des ordres en hâte.
En temps de paix, la manière de rassembler plus de soldats et de vivres que l'ennemi pendant la période de préparation appelle la victoire. C'était la base de la stratégie qu'Odilon, doué pour les affaires et la politique, avait acquise, et qui devait être une vérité inébranlable. Celle-ci est en train de s'effondrer à présent.
« Le vicomte Ruizan est repoussé. La formation s'effondre, à ce rythme Edgar percera le front !! »
« Empêchez-le de percer à tout prix !! Envoyez le baron Fanfahl en renfort. »
« Diland, l'un des membres du clan, est tombé au combat, les soldats de Highserk ne s'arrêtent pas !! »
« Comment ! Diland tué par à peine cinq cents hommes !! Que faisaient ses hommes d'escorte !! À quoi servent des soldats permanents ? »
C'était une erreur d'avoir détourné Diland, membre du clan, pour secourir les soldats survivants confiés à Barnes. Odilon le regretta amèrement. Alors que le fortin brûlait dans les flammes bleues, seuls les soldats de Highserk réagissaient correctement à la situation. Non, à présent, on peut penser que c'était calculé. Il en avait la conviction grandissante.
L'assaut du fortin entrait dans sa phase finale, et au moment où ils se portèrent en avant, ce fut cette attaque de zone. Les mouvements des soldats de Highserk qui suivirent ne connurent aucune hésitation : sans laisser le temps de réorganiser les troupes décapitées, ils les fauchèrent et lancèrent une charge jusqu'au quartier général.
Vu de l'extérieur, c'était un acte suicidaire. Mais les soldats de Highserk, sans achever ni laisser vivre les fuyards, les guidèrent. Au moment où les forces étaient à égalité, le baron Josh, sorti du fortin, attaqua en coordination avec Highserk.
C'est une action que Josh, chef d'une faction en froid avec Highserk, n'aurait jamais dû prendre. Des espions infiltrés avaient rapporté des doléances et des griefs contre Highserk. Mais même cela n'était peut-être que tromperie. En résultat, attaqués violemment sur deux fronts, les Meisenav sont acculés.
Pourtant, les effectifs sont encore égaux ; si l'on considère le degré d'épuisement, Odilon a encore une voie de victoire. Tandis qu'Odilon réfléchissait et continuait de donner des ordres, une nouvelle favorable parvint.
« Orléans, qu'on avait collé aux mercenaires, est rentré. »
Orléans, l'un des membres du clan, neveu excellent à qui on avait confié la mission de transmettre correctement les ordres à la troupe de mercenaires portée à l'excès et de la surveiller.
« Il vivait, tant mieux d'être revenu. Au fortin, qu'est-ce qui… O, Orléans. »
Élevé dès l'enfance pour soutenir les Meisenav par la force, s'entraînant sans cesse aux arts martiaux et à la puissance magique, Orléans, bien que jeune, possédait une carrure épaisse forgée par l'entraînement, un esprit avisé et une abondante puissance magique ; c'était le chef de file de la faction martiale des Meisenav. Le corps de ce neveu était atrocement brûlé, couvert de graves brûlures.
« Mage soigneur, qu'attendez-vous !? Guérissez-le vite !! »
Pressant le mage soigneur qui l'accompagnait, celui-ci répondit d'une voix teintée d'impatience.
« Monseigneur Odilon, moi aussi je continue de le soigner. Jusqu'à son arrivée ici, l'état d'Orléans était indicible. »
Perdu pour mots face à Orléans qui s'adressait à lui d'une voix faible.
« N'en fais pas trop. »
Odilon tenta d'arrêter la conversation en tendant la main, mais son neveu, censé être raisonnable, la repoussa.
« Oncle, ce n'est pas possible. Si je ne parle pas maintenant… »
« Arbore un visage de démon, CELUI-LÀ a manifesté flammes bleues et vent brûlant sur toute la zone. Rien que cela, tous les soldats incapables de dresser un voile magique ont dansé dans les flammes bleues, et du plus faible en puissance magique au plus fort, ils ont brûlé vifs les uns après les autres. Pourtant, les hommes d'escorte du vicomte Barnes et les mercenaires qui tentèrent de l'abattre furent anéantis ; moi, j'ai entendu en fuyant. J'ai entendu. Enenvolvant les alliés, enveloppant plus de deux cents soldats dans le feu, tuant et blessant, celui-là ne faisait que rire. Moi, le dos et les jambes grillés, carbonisés, je me suis détaché du vicomte Barnes, mais les soldats de Highserk ont fondu sur nous. »
Orléans humecta sa gorge avec la gourde que lui tendait le mage soigneur et continua à mots pressés.
« Eux aussi riaient. Le feu d'invitation des enfers, le feu follet, les braises du dieu de la guerre sont revenues chez nous, Highserk, dit le vicomte Barnes là-bas, fut tué, et moi, j'ai jeté armure et tout, me suis mêlé aux hommes de troupe, et suis parvenu jusqu'ici. »
Odilon et les généraux, ayant entendu le dénouement au fortin par la bouche du neveu, restèrent figés sans un mot. Orléans, si batailleur, si martial, comme il est fragile. Et pourtant, ce qu'il raconte porte une intensité qui ne permet de laisser échapper un seul mot.
« J'ai compris. Laisse faire. Je me charge de l'ennemi. »
Bien qu'il ne brille pas par les armes, Odilon est un noble, un comte exerçant une influence puissante sur la région. Venger les officiers et soldats tombés, laver l'affront de son neveu. Tandis qu'il allait continuer, c'est son neveu qui l'en empêcha.
« Ça ne va pas. Oncle, pour repousser l'assaut furieux, pour éviter d'être battus en détail, nous massons les troupes. Si c'est leur but, s'ils manifestent à nouveau les flammes bleues, tout le monde mourra. »
« Ne dis pas de bêtises… »
« Aah, n'entendez-vous pas, ce rire fanatique, qui approche. Eux, ils viennent. Qu'on me traite de lâche, mais ici, maintenant, si nous continuons à combattre, nous devons battre en retraite. »
Les yeux habités de folie, Orléans est au bout du souffle, dans un état où il ne serait pas étonnant qu'il meure à tout moment. Pourtant, il écarte ses doigts brûlés, collés par la cicatrisation, et saisit le col d'Odilon.
« Voulez-vous finir comme ça !? »
Leurs regards se croisèrent ; Odilon comprit dans ces prunelles qu'il restait de l'intelligence. Il a gardé son intelligence, et pour signaler la crise à Odilon, il a superposé sa propre honte.
« Orléans-sama perd la raison !! »
« Couchez-le, s'il bouge, il va vraiment mourir. »
« Lâchez-moi, les Meisenav vont brûler, dans ces flammes bleues. »
Maintenu au sol, Orléans se débattit un moment, puis relâcha prise et perdit conscience. Heureusement, sa respiration se poursuit, et le mage soigneur continue de lancer des sorts de guérison.
Tout à coup, les oreilles d'Odilon perçurent un rire. Il douta d'une hallucination auditive, mais c'était bien un rire. Comme pour bénir quelque chose, comme pour maudire autre chose, une chose est certaine : ils portent clairement la couleur de la folie et approchent de façon certaine.
Il rassembla ses vassaux et fit le point sur la dernière situation. Le front, serré entre le marteau et l'enclume, était grandement tordu, mais peut-être à cause de la fatigue des combats 연속, l'ennemi non plus n'arrive pas à trancher. Mais, parmi eux, ce sont bel et bien les soldats de Highserk qui, lentement mais sûrement, continuent d'avancer.
Les effectifs sont déjà égaux ; la présence de ce redoutable soldat-mage qui a brûlé le fortin et de nombreux soldats est inconnue ; on a du mal à croire qu'une telle attaque puisse être utilisée plusieurs fois — mais si elle l'est dans la situation actuelle, les pertes dépasseront de loin celles du fortin. Et, bien que ce soient des fantômes des nations du Nord, les soldats de Highserk continuent de se battre sans connaître la fatigue.
Les officiers et soldats de ce pays qu'on croyait de second rang sont bien plus robustes que les soldats permanents des Meisenav. Les soldats Meisenav qui leur font face tremblent devant ce rire, le moral s'effondre. Ne pas s'arrêter avant d'avoir anéanti l'adversaire, voilà les nations du Nord, et pour résultat, trois pays ont péri en une seule guerre. Des imbéciles, ainsi Odilon ricanait autrefois.
À présent qu'il a croisé le fer, c'est une existence odieuse qu'il ne peut comprendre. S'ils se livrent à la guerre totale parce qu'ils sont fous, ou s'ils sont devenus fous par la guerre totale, Odilon ne peut trancher ce qui est juste. Au milieu de cela, l'histoire des flammes bleues, même en plein combat, commence à hanter seule le champ de bataille, infligeant un grave impact aux soldats.
Si Odilon avait tout misé et tendu la main vers la victoire, la coalition Darimarkus, inférieure en force brute, aurait peut-être été repoussée. Comparé à des généraux comme Edgar ou Hadoro, qui risquèrent leur vie, fascinés par les flammes bleues, Odilon, au moment décisif, fut prisonnier de l'illusion des flammes bleues et ne put miser. Le résultat se manifesta de façon éclatante.
« R, Ruizan-sama a été capturé par l'ennemi !! Le baron Fanfahl aussi est en déroute. »
Les mots du messager tremblant sont d'une lourdeur terrible. Tout son corps semble se dévider. Pourtant, Odilon força les mots.
« Cette guerre, nous l'avons perdue. »
Cette nouvelle décidait de la conduite à tenir pour les Meisenav.
« Fuyez Odilon-sama !! Hommes d'escorte, au prix de vos vies, ramenez-le au domaine natal. »
« Nous tenons l'arrière-garde. Autant de soldats que possible, nous les arrêterons, pour en faire nos compagnons de route !! »
Perdu. Une défaite sans excuse. Odilon grimace d'humiliation, reconnaît la défaite. Pourtant, Odilon ne désespère pas. Il ne doit pas désespérer.
La reconstitution des forces, les indemnités et rançons, ces pertes hanteront les finances des Meisenav pendant dix ans, non, plus longtemps. Tant qu'il est hors de ses terres, il ne pourra pas provoquer de guerre. Mais les Meisenav ne s'éteignent pas. Tant que la vie d'Odilon ne s'éteint pas, même s'il ne peut lancer une guerre de revanche, il suffit d'accumuler la force et de la transmettre à la génération suivante pour gagner.
Il adressa ses excuses du fond du cœur aux vassaux qui s'étaient portés volontaires pour l'arrière-garde. Ramener ne serait-ce qu'un soldat de plus, réduire ne serait-ce qu'un prisonnier parmi les membres du clan. C'était le devoir d'Odilon, devenu seigneur vaincu.